Chantal Dupuy-Dunier & Germain Roesz, « Miettes de rose », lu par Mathias Lair (III, 11, notes de lecture)


Chantal Dupuy-Dunier écrit sur le corps en miettes du peintre-poète Germain Roesz, éveillé ‘dans les ronces de la mémoire.


 

Adolescent, à la suite d’un accident d’automobile, Germain Roesz, resta pendant deux ans hors du monde, et hors de lui-même, dans le coma. Il déclare quelque part : « Pour moi ce fut une expérience avec la lumière, à la sortie du coma, que j’ai mis des années à élucider mais qui m’a plongé (ce terme est le bon mot) littéralement au cœur de la création ». Jusqu’aujourd’hui, il doit endurer des interventions chirurgicales… ce qui a conduit Chantal Dupuy-Dunier à penser à un Roesz « en miettes » … et à l’oreille, à l’écoute de ce patronyme : une rose…  En manière d’écho, elle écrira :

Tu rêves dans la boîte de ton lit-cage.
Au seuil de la nuit : une aurore boréale
invente des nuances pour ton insomnie.

Revenu à la vie, Germain Roesz s’est lancé avec fougue dans la pratique de la peinture, de l’écriture de poèmes et de textes théoriques sur l’art, dans l’enseignement des arts à l’Université de Strasbourg, et dans l’édition, à l’enseigne des Lieux-Dits.  Il a déjà publié, de Chantal Dupuy-Dunier, deux recueils : Pluie et neige sur Cronce Miracle dans sa Collection 2Rives, illustré par Michèle Dadolle, et plus récemment Cronce en corps dans sa collection Parallèles croisées. Ce dernier clôturait le triptyque poétique que Chantal Dupuy-Dunier a consacré au petit village de Cronce, en Haute-Loire, devenu mythique pour elle, après y avoir vécu pendant onze ans. Cette troisième publication, Miettes de rose, est le fruit d’un dialogue entre le peintre et la poète.

Au début de Miettes de rose, Germain Roesz nous confie que c’est en pensant à Cronce, « aux ronces de la mémoire, dit-il, qui griffent la vérité et croulent sous les pierres désertées » … qu’il a réalisé trente-trois peintures, ici reproduites dans un format A4, qu’il a offertes à la poésie de Chantal Dupuy-Dunier. Soit une série de variations en couleurs franches, jaune bleu vert brossées sur la toile, formant des blocs, des aplats qui nous donnent étonnamment des espaces où s’articulent plusieurs plans, des profondeurs, où figure à chaque fois ce que Chantal Dupuy-Dunier nommera le « fameux rose Germain Roesz » (il parait qu’en cas d’hémorragie artérielle le sang est d’une couleur rouge clair). À chaque fois aussi, une incise : deux droites formant un angle aigu, dont la pointe pourrait déchirer la toile, telle une peau… L’interprétation de notre poète est plus heureuse :

Le compas de tes jambes écartées
pour chercher l’équilibre.

Tu dis : « la douleur est mon matériau »
Tu es né de ta presque mort.

En écho à ces peintures, Chantal Dupuy-Dunier a écrit trente-trois poèmes qui sont repris en fin de livre. Le peintre a intégré certains de leurs vers à ses toiles : ainsi chaque poème renvoie à une peinture. Notre poète qualifie ses textes de kintsugi, rappelant que cet art japonais signifie « joint en or », et qu’il permet de restaurer des objets cassés en recollant leurs morceaux avec une préparation à base de poudre d’or. D’ailleurs Germain Roesz l’a (presque) dit :

Tu dis : « je cherche des pépites d’or »

Avec le métal précieux recueilli dans le tamis
ou dans la peau d’un mouton,
tu sublimes cassures, brisures et fêlures.
Tu les métamorphoses en
kintsugi.

Est-ce parce qu’elle fut soignante en une autre vie ? Dans sa langue dense et simple, réduite à l’os qu’on lui connait, Chantal Dupuy-Dunier fait preuve d’une belle empathie. Elle ouvre ainsi la suite de ses poèmes :


Même en miettes
Une rose existe

Les fragments de ta chair sont ses pétales.
Ils se souviennent de leurs couleurs
celles du sang séché en lisière des cicatrices;

Notre poète ne cultive pas pour autant les lamentations. Si dans nombre de ses recueils (plus d’une trentaine, couronnés par deux prix : Artaud en 2000, Verlaine en 2024) elle se révèle sensible aux pertes et malheurs divers, c’est pour rebondir dans la vie avec d’autant plus de joie ; et dans la poésie :

Écris le mot « vent » dit la page, et tu posséderas son souffle
Trace ses ailes et tu pourras voler.

Il y a parfois du récit dans ses poèmes, comme celui où elle voit le peintre ouvrir une fenêtre à la force de son rêve, celle de son tableau, pour cheminer de porte ouverte en porte ouverte… Alors le pinceau court et la plume vole… S’ils partagent une expérience commune c’est de s’être relevés l’une comme l’autre pour vivre à la force de leur art. Y retrouveraient-ils le jumeau d’une vie perdue ?


Tu es mon jumeau, dit la feuille,
ma marge est ta colonne vertébrale

Tu es mon jumeau,
dit la toile,
mon châssis est ton ossature

D’où cette belle « co-respondance » …

Mathias Lair


Chantal Dupuy-Dunier & Germain Roesz, Miettes de rose, éd. Les Lieux-Dits, coll. DessEins, 2026, tirage limité à 60 ex. numérotés à 20 €, et 33 ex. de tête avec originaux à 114 €.