Gilles Amalvi, « Bruit Gris », lu par Mazrim Ohrti (III, 11, notes de lecture)


Gilles Amalvi fabrique ici un solide abri de fortune sous forme d’une poésie hors des distinctions de genre, dernier abri…


 

Et si notre espace immédiat, sous sa bulle de morosité et de désenchantement, ne résonnait qu’à travers un bruit gris, « un bruit rose soumis à une courbe psychoacoustique d’intensité constante, de telle sorte qu’un auditeur ait l’impression que l’intensité est égale pour toutes les fréquences » ? Le show médiatique permanent semble moins identifiable par le son que l’image. Comment pourtant éviter la pluie sonore qui inonde insensiblement notre quotidien ?

Gilles Amalvi fabrique ici un solide abri de fortune sous forme d’une poésie hors des distinctions de genre. Dernier abri dans ce qui rappelle notre monde marchant à rebours du bon sens derrière ses signes avant-coureur d’un chaos ? Telle pourrait être l’ultime question après lecture de ce livre. L’humanité nourrie à l’uniformisation de la culture, d’un prêt-à-penser qui en procède sur toute la planète malade, représente à la fois ses causes et ses symptômes. D’emboitements en effritements de nos références, la lecture de ce livre suscite une étrange fascination. Il n’en finit pas de questionner la limite de sensibilité de l’humanité perdue devant une réalité dépassant l’affliction, assujettie à ses propres mythes infléchissant son cours. Alors quoi, fin de l’histoire ? « Quelle langue alors parler avec / quels / verbes… » dans ce monde. La police est « une Unité de Veille Narrative vérifiant la concordance des temps ». Si le début du livre évoque l’espoir d’une conscience ramassée en poche de résistance dans un tel système, le « on » anaphorique incarne peu à peu un pronom dépersonnalisé, un sujet hors sujet, apte à s’affranchir du temps : « on met sur pause le temps de se faire oublier (…) pour se faufiler dans un recoin temporel neutre (…) pour se faire accepter de l’entité regard ». Le quart d’heure de gloire pour tous est révolu, remplacé par des « vies anonymes exposées à la / lune ». Orwell croisant Lynch croisant Bradbury pourrait-on dire par une lecture aléatoire. Pourtant, Gilles Amalvi nous met en garde : « Bruit gris n’est pas (…) un récit de science-fiction postapocalyptique ». Cela dit « une accumulation de détails formant le paysage maigre indécent famélique de l’époque… » a de quoi assimiler spontanément notre champ cognitif à une atmosphère préapocalyptique, pour le coup. A moins qu’une implosion graduelle soit en cours, mais sans effet caractérisé. Une chose est sûre : Gilles Amalvi, avec ce livre, vient d’inventer la dystopoétique.

Musicien également (en lien avec le monde de la chorégraphie), il use d’une parole dense comme d’une musique d’ambiance, jouant d’abord sur les textures et des tempos variables. C’est de la poésie à dire, plus proche du spoken word que du chant. C’est un livre d’une belle profondeur dramatique, dont la froideur de ton révèle une écriture blanche. Un livre où le rythme est indexé sur le ton, créant une musique tout en tension… attendant sa résolution.

Le cinéma nous invite également à la dimension virtuelle mais spectaculaire de ce monde. « Ici, repenser à un film sans dire son nom » sonne comme une vive suggestion auctoriale de la deuxième partie du livre au titre de « scénario général ». Tout se déroule sous le regard désensibilisé de ses acteurs où « personne ne veut plus jouer / ni / prétendre à la figuration (…) si / nous avons éteint l’écran / de /contrôle de nos histoires ». Le poète n’hésite pas à bousculer le sens de sa démarche, à remettre en cause le dispositif d’écriture de son propre poème tant sa plasticité semble accessible par une construction dérisoire. Poème défini par « ce / corps primitif truffé de micros / de senseurs captant des bribes de / vie / sauvées du montage parallèle ». Toute l’humanité est poème, construit sur des « fragments de dire, restes d’ombre, archives de pellicules calcinées, flash-back bloqué sur pause », creusant toujours plus profond dans l’impersonnalité de l’être comme pour mieux identifier ses restes à venir. Comme dans un film d’anticipation qui renouvelle le genre, « on attaque au petit matin / les meilleurs scènes d’action / on annule le signal neutre » où « incroyable : on pense avec du bruit (…) où « notre base de composition et / notre théorème politique et / notre vision psychologique / sont désormais situés à l’autre bout du spectre auditif ».

Dans ce grand tout communicationnel, l’humanité a perdu sa parole créatrice de liberté. Le son supplée à l’image lorsque le miroir interrogeant notre réalité est hors d’usage. Gilles Amalvi recrée cette parole, la retraite et la recycle avant de nous la jeter violemment au visage. A chacun(e) de se faire son propre scénario. Et peut-être en est-il pour voir dans ce livre, par interprétation eschatologique, notre monde dans sa rédemption (selon une idée largement répandue sur les réseaux sociaux). A croire qu’à l’ère d’une dystopie totale, seule reste la poésie pour passer au travers des fréquences du « Bruit gris ».

Mazrim Ohrti

Gilles Amalvi, Bruit gris, éditions du Bunker, 2025, 180 p., 18€