Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri, Jacques Sivan et leurs complices, « Java, 1989-2006, l’anthologie » (III, 10, notes de lecture)


Java en anthologie, oui ! La revue, plus trublionne que jamais, secoue toujours le cocotier ! Que vive Java !


 

 

Que faire après ? Après quoi ? Après la révolution, après les avant-gardes, après ce qu’il y a eu de « neuf » ? Le projet est : « En manque de clarification d’un héritage à réintroduire dans nos questionnements esthétiques. Non pas d’un passé patrimonial mais d’une boîte à outils à utiliser, rafistoler, rebricoler ». (J.-M. Espitallier, p. 13)

On fait Java, la revue un peu folle qui a duré 17 ans, de 1989 à 2006, avec 28 numéros et 80 auteurs. Pour ne pas re-faire, Java a proposé des voies nouvelles, comme en montagne. Tout y passe, en rythmes, espaces, typographies, styles divers, en somme un vrai chantier en mouvement constant.

Java se retrouve en anthologie, qui lui donne une nouvelle vie, chez Flammarion. Une vraie fiesta !

Je crois que ce qui caractérise Java, c’est sa liberté, la sienne propre et celle des poètes (hommes et femmes) : Java bouscule, dérange, farfouille (elle a sa « caisse à outils » — J.-M. Espitallier lui a consacré un livre), propose, envoie, secoue.

Ce beau collectif, comme Yves di Manno le propose après d’autres, Action poétique, Orange Export LTD et 49 poètes, vise à nous proposer un pur souvenir de vie et un mouvement à poursuivre.

On commence avec un entretien avec Jean-Michel Espitallier mené par Yves di Manno. Comme souvent l’amitié (J.-M. Espitallier et J. Sivan) mène à faire quelque chose ensemble, « faire laboratoire » et « faire la fête », faire des choix, vifs et exploratoires plutôt que des célébrations.

En lisant cette anthologie, on se rend compte que Java a gardé toute sa puissance subversive, hybride.

Les textes fous de Jacques Demarcq, Jacques Sivan, Christian Prigent, Dick Higgins, Olivier Domerg, Charles Pennequin et… Gherasim Luca, Nathalie Quintane, Pierre Le Pillouër, Katalin Molnar, Sylvie Nève, Jan Hanlo s’entrechoquent avec de beaux entretiens, par exemple celui entre Sivan et Prigent (p. 81), d’Espitallier et Sivan avec Ben (p. 94), de Hervé Bauer avec Dominique Fourcade (p. 322), d’Yves di Manno avec Jérôme Rothenberg entre autres, et des traductions des merveilleux objectivistes.

On remarque aussi la préoccupation typographique constante de Java, sur les couvertures et par certains textes (Jean-François Bory par exemple).

L’immense Tarkos livre un de ces textes fulgurants. Denis Roche, dans un entretien presque désespéré, avoue son goût pour la vulgarité (p. 148).

Jean-Michel Espitallier dit : « Java faisait danser des pratiques et des personnalités » (p. 16) et décrit « la revue comme centrifugeuse, hall de gare, site de rencontres » (p. 16) et il précise plus loin dans un texte-manifeste : « Après les avant-gardes » :

« Les avant-gardes, j’écris après. Ils ont écrit avant. Avant après-les-avant-gardes. » (p. 284-285)

« Après les avant-gardes pour dire qu’on est encore dans l’invention, dans la recherche, et que, si les outils ont changé, si les programmes se renouvellent, et si l’époque déplace l’ennemi, demeure la folle nécessité de fabriquer des moulins à paroles et de les faire tourner à contre-sens, comme des dynamos, pour produire du courant à l’ombre des turbines. Bien sûr c’est une image. Et donc, on continue. C’est sans engagement. » (p. 285)

Certes ça semble un bazar, mais pour autant il y a bien une position (ne pas rester immobile, ne pas se laisser piéger), et une réflexion : que faire, en effet, après les avant-gardes. Comme toujours la jeunesse est insolente, il faut rire et réfléchir aussi, accueillir, ouvrir, desserrer les écoles. Faire « couiner » et surtout bricoler. La caisse à outils semble certes masculine mais les femmes ont leurs outils et surtout peuvent aussi bricoler le Mécano (comme j’aimais ça !). Sans oublier qu’on n’agit pas toujours au grand jour, un peu de secret, de clandestinité ne sont pas interdits. Et même « la guérilla ».

Faire sauter un pont ou un poème peut être jouissif.

La gaîté de Java, sa provocation, sa joie, son côté pop. Sa résistance au lyrisme qui rôde tout de même (aveu de Prigent), son invitation faite aux femmes : Vannina Maestri, Cécile Mainardi, Liliane Giraudon, Nathalie Quintane, Marie-Laure Dagoit, Michelle Grangaud, Katalin Molnar, Sylvie Nève, Carole Darricarrère, Sarah Doris, Lisa Robertson, Lee Ann Brown, Véronique Pittolo, Gertrude Stein, Cole Swensen, Isabelle Larthault — quel bonheur de les citer.

Le but du rapport à la langue : « Pour jouer avec » dit Vannina Maestri (p. 23), ça peut donner « cric crac croc cric ».

« Julien Blaine, l’écriture ça lui pourrit la vie » écrit Charles Pennequin (p. 470), et Dominique Fourcade :

« Mais si je ne dis pas tout c’est que je ne sais pas tout » (p. 327)

Java, j’ai adoré te retrouver.

Isabelle Baladine Howald

Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri, Jacques Sivan et leurs complices, Java, 1989-2006, Flammarion, 2026, coll. Poésie, 484 p., 28€.


 

« Si j’étais le poète d’aujourd’hui, je dirais que je suis, dans le désordre : un bricolo qui fait des roues et des grimaces, qui détourne et qui récupère, Dieu sait où, des bouts de fil de fer, les tord, les recourbe, les ébrèche comme de la vaisselle et s’en fait disons des genres de nœuds de cravate, des sextants à ressorts, des cocottes en papier en laiton ou quelque chose comme ça. Dans le désordre. Cette déconnade. Stockage, mise en forme, puis taper comme un sourd pour faire sonner la chose (entre non plus du texte mais une sorte d’objet bricolé 3D). Escamotage, planches à clous, manivelles. Faiseur de poubelle et nettoyeur de médailles cachées (capital les médailles cachées, j’ai déjà dit cela). Des trucs qui couinent comme les jouets de bébé. Des faux-nez pour singer l’andouille et des pinces pour faire sauter les plombs, en douce. Oui, en douce. L’infini Meccano. C’est sur ces engins de bric et de broc que dérailleront peut-être un jour les grands express qui passent. La preuve par Pinocchio. Portrait du gaz moutarde en petites chatouilles. Cette insolence. Plus de complot généralisé, plus de plan de bataille, une guerre d’escarmouches, des actions commandos, descente de maquisards et petites machines infernales. Dans le désordre. Lacrymos et boules puantes. J’écris la guérilla. Et la farce-et-attrape. »

Jean-Michel Espitallier, p. 284-285