« Poésie, un amour partagé entre l’Italie et la France », récit de Florence Trocmé (III, 10, reportage)


Très belle séance de poésie franco-italienne, à l’initiative de Martin Rueff, à Paris, le 12 mars 2026. Traductions et lectures.


Après-midi et début de soirée au Centre culturel italien rue de Varenne où est programmée une grande séance sur poésie italienne et poésie française. Diffusion et traduction. Organisée par Martin Rueff pour le Printemps des poètes et par le Club de poésie de Sciences Po Paris et son responsable Francesco Delfini.

Les locaux italiens sont magnifiques, c’est l’hôtel particulier Gallifet situé à Paris dans le 7e arrondissement aux 73, rue de Grenelle et 50, rue de Varenne. C’est le siège de l’Institut culturel italien de Paris et de la délégation italienne auprès de l’OCDE. L’Institut est dirigé actuellement par Antonio Calbi qui prendra plusieurs fois la parole, notamment pour nous présenter les lieux. Il nous expliquera d’ailleurs avoir pour bureau celui de Talleyrand !

L’après-midi et le début de soirée sont articulés en trois moments suivis d’une grande lecture de poésie, en version bilingue.
Première table ronde. Le propos est introduit à la fois par Martin Rueff et par Francesco Delfini. Ce dernier est un grand lecteur de poésie qui apprécie la diversité et les singularités de la poésie dans le monde. Une de ses tantes écrivait de la poésie et a été préfacée par Mario Luzzi. Il a bien connu aussi Bernard Simeone, immense traducteur disparu prématurément à 44 ans en 2001. Martin Rueff parle lui de la revue Po&sie, de son numéro spécial poésie italienne. Et de Montale, prix Nobel, qui avait posé, sur un mode ironique, la question de savoir si la poésie était encore possible (È ancora possibile la Poesia ?)
Il sera beaucoup question de la traduction de poètes par des poètes, de savoir ce qu’un poète cherche quand il traduit et ce qu’il gagne dans ce travail.
Première intervenante, Isabel Violante qui évoque une merveilleuse collection italienne trilingue, un poète, sa traduction en deux langues distinctes. « Les frontières sont faites pour être franchies ». Elle parle longuement d’Ungaretti dont elle est une spécialiste. Sa thèse : « Pratique et poétique de la traduction chez Giuseppe Ungaretti (1888-1970) ». Elle pense que pour traduire de la poésie, « on a besoin de poésie ». Qu’il faut en lire beaucoup pour en traduire.
Puis vient Réginald Gaillard, éditeur de la maison Corlevour et des revues Nunc (qui n’existe plus) et La Forge. Il a édité notamment un gros livre de la poésie de Quasimodo, dont il sera question ensuite dans la discussion, les poètes italiens présents nous apprenant que c’est aujourd’hui quelqu’un qui ne compte plus vraiment, en tant que poète, dans la poésie italienne. Dans La Forge, la poésie italienne est très présente : Elisa Biagini, Fabio Pusterla, Marc Fontana. Réginald Gaillard défend une hypothèse intéressante, à savoir que la poésie est une anthropologie.
Jean-Baptiste Para parle en particulier de Camillo Sbarbaro, lichénologue amateur de grande renommée et poète (une nouvelle traduction augmentée de son livre vient de paraître, Le Paradis des lichens). N’ayant pas voulu prendre la carte du parti fasciste en 1927, Sbarbaro fut exclu de l’enseignement et dut se mettre à traduire, pour gagner un peu d’argent mais il vécut très misérablement. Il traduisit notamment Maupassant, Huysmans, Euripide… et quand il avait des travaux de traduction, louait une machine à écrire car il ne pouvait en acheter une, faute de moyens ! Jean-Baptiste Para évoque Lucia Rodocanachi qui a beaucoup travaillé, très obscurément (on l’appelait la négresse inconnue) aux traductions signées de maints poètes. Puis il évoque la relation entre écrire et traduire, activités distinctes mais néanmoins sans solution de continuité. Il montre comment à chaque traduction nouvelle, on se sent démuni ; que l’on sait, du fait de l’expérience acquise, ce qu’il ne faut pas faire, mais beaucoup moins bien ce qu’il faut faire ! Le poème que l’on traduit est un corps concret et il y a une part de violence dans l’acte de traduire, dit-il encore. L’original et la traduction sont des productions parallèles, mais l’original est stable, par définition, tandis que la traduction est stationnaire. Certaines sont toujours refaites à travers les âges, car la traduction est tributaire de l’idéologie du temps, de l’état de la langue. Il parle aussi de ce phénomène quasi social, l’appropriation d’un poète par son traducteur, qui souvent voit d’un mauvais œil que d’autres s’en emparent ! Il fait également remarquer que presque tous les poètes italiens sont des traducteurs. Un beau mélange de réflexions profondes sur la traduction et d’anecdotes très vivantes.

Il m’est plus difficile de détailler la table ronde suivante, puisque j’y participais. Nous étions quatre, sous la houlette toujours de Martin Rueff, remarquable animateur. Marie Fabre est notammenttraductrice d’Amalia Rosselli chez Ypsilon. Elle montre comment elle se laisse accompagner par une voix, sur le long terme, en tant que traductrice, parle de la langue étrange/étrangère de Rosselli, du fait que son œuvre est une vraie école de versification et comment constamment elle passe d’une langue à l’autre. Elle traduit aussi Antonella Anedda (Historiae, traduit avec Sylvie Fabre G.))
Andrea Inglese se définit lui en dilettante, en constants allers et retours entre France et Italie. italien, il vit en France. Pour lui la lecture est à l’origine de tout et la traduction est à la fois une lecture approfondie et une lecture critique. Pour lui la France est une plaque tournante avec une grande ouverture. Il parle ainsi de Gherasim Luca, de Beckett, de Katalin Molnár, et du concept d’idiotie. Il lit aussi de brefs extraits Liliane Giraudon, parle d’Emmanuel Hocquard et de Jacques Roubaud, de Reznikoff et de Spicer et rend hommage à Stéphane Bouquet qu’il a bien connu. Andrea Inglese avait réalisé un gros dossier de poésie italienne contemporaine dans Action poétique (n° 177), dossier qui fit polémique en Italie ! Et vice-versa il a monté un dossier de poètes français pour la revue Nuove Argomenti.
Pour ma part, je présente rapidement Poesibao, comme un site généraliste mais très ouvert sur les poésies étrangères et notamment sur la poésie italienne. Je montre une liste d’au moins 40 écrivains italiens que j’ai extraite de l’index général de Poesibao. Y figure notamment Valerio Magrelli qui est assis à quelques mètres de moi.
Benoît Casas, éditeur de la belle maison Nous, qui publie beaucoup de traductions de l’italien, réalisée parfois par lui-même et Patricia Atzei, revient sur la question initiale, la poésie est-elle encore possible ? et il précise l’angle, en se demandant de quelle poésie il s’agit (il cite alors Rupi Kaur et ses trois millions d’exemplaires). Il évoque Sanguinetti, et ce sera là aussi le sujet d’un bref débat avec les poètes italiens présents, autour de I Novissimi.

Un troisième temps permettra quelques lectures par les intervenants des livres qu’ils ont traduits.

La soirée se conclut magnifiquement par trois grands poètes italiens présents tout au long de la journée, triple lecture bilingue, Mariangela Gualteri, Valerio Magrelli et Guido Mazzoni. Tous traduits par Martin Rueff.

Une remarquable séance de plus de six heures de temps qui est passée en un éclair. Des hôtes et organisateurs aux petits soins, un cadre exceptionnel, des intervenants très concernés, une excellente sonorisation et cette clôture magique de la lecture en français et en italien de trois grands poètes.

Florence Trocmé

 

Et je ne résiste pas au plaisir de coller ici le petit mot de remerciement de Martin Rueff, ce matin, car je crois qu’il rend bien compte de l’atmosphère de cette journée. 

Quelques mots ce matin pour vous remercier de ces moments passés ensemble hier. Chacune chacun avait pris au sérieux l’idée d’envisager les poésies dans leurs traditions nationales ; chacune chacun a parlé sans affectation du point de vue de ses opérations. Chacune chacun a donné, partagé, avancé. Cette authenticité a donné à nos entretiens une intensité rare et je crois que c’est de cela aussi qu’il faut vous savoir gré. Les lectures finales nous ont offert de très puissantes et rares émotions, je dis bien rares, et le public nombreux fut emporté.
Martin et Francesco




Martin Rueff et Francesco Delfini, Mariangela Gualtieri, Valerio Magrelli, Guido Mazzoni


Photos ©Florence Trocmé