Imants Ziedonis, traductions inédites, un dossier de Jean-René Lassalle


Jean-René Lassalle propose ici à Poesibao des traductions inédites (du letton) et une présentation du poète de Lettonie Imants Ziedonis




Lors la bougie brûle,
Comme elle brille exquise.
Comme blanche la flamme scintille.
Et les ténèbres fuient. Pourtant la lumière – aussi fuit.
Dieu et diable marchanderont mon âme.

Mais la bougie brûle.
Comme splendide elle brûle.
Un vent survient qui angoisse ma flamme.
La paraffine flotte autour de la bougie
Il semble que quelqu’un attende mon reflux.

Mais la bougie brûle.
Comme radieuse elle brûle.
La ténèbre arbore un visage confus :
Comme elle brûle blanche, comme belle est sa fin,
Si lente s’enfonce la mèche dans la paraffine.

Mais quelque chose s’estompe,
Encore quelque part s’estompe un scintillant.
Encore de la bougie la lumière sous mes yeux vacille.
Mais la grande foire céleste est imminente,
Où dieu avec le diable marchande l’âme des bougies.

Source : Imants Ziedonis (1970) : Es skaitīju un nonācu pie viena, Jumava, Riga 2018. Traduit du letton par Jean-René Lassalle avec une traduction allemande et l’original.


Kā svece deg,
Cik skaisti svece deg !
Cik balta liesma šūpodamās mirgo.
Un tumsa bēg. Un atkal – gaisma bēg.
Un Dievs ar velnu manu dvēsli tirgo.

Bet svece deg.
Cik skaisti svece deg !
Un atskrien vējš un manu liesmu baida.
Ka parafīns pār sveces malām tek
Un kāds jau manu aiziešanu gaida.

Bet svece deg.
Cik balti svece deg !
Un tumsa kuplo galvu noliec brīnā :
No sākuma līdz beigām balta deg,
Līdz deglis lēnām ieslīgst parafīnā.

Bet kaut kas blāv,
Vēl kaut kas gaiši blāv.
Vēl manās acīs sveču gaisma mirgo.
Bet priekšā lielais debess tirgus stāv,
Kur Dievs ar velnu sveču dvēsles tirgo.


Source : Imants Ziedonis (1970) : Es skaitīju un nonācu pie viena, Jumava, Riga 2018.

*

Soyez-en sûr, ceci est votre stable sol,
verdoyance ou boue, celle-ci à traverser.
Et le ciel est stable – les étoiles y brillent.
Il suffira de se préserver (dans un entre-deux).

Préserve-toi : ne t’accroche à cette terre,
et aux étoiles ne te pends pas en rêve.
La fleur ne sait ici quand elle s’épanouit,
la semence ne mûrira dans des lointains célestes,

mais – dans l’intervalle – prends soin de toi.
Comme la fleur au juste milieu entre terre et ciel.
Et autant marquera de toi
que tu auras choisi entre haut et bas.

Ainsi debout on labourera, en bas en haut moissonnera,
chaque voie finira par suivre sa verticale,
ton propre poids ne t’écrasera pas
et la vie du jour ne dérange pas ton frère,

il faut te préserver : dans l’espacement nous agissons
tels des rayons, harpes, échelles, ou chemins.
Car ici n’a de sens qu’une chose :
bouger en haut en bas, ensuite s’élever.

Source : Imants Ziedonis (1984) : Es skaitīju un nonācu pie viena, Jumava, Riga 2018. Traduit du letton par Jean-René Lassalle avec une traduction allemande et l’original.


Tev pamats dross – tā tava zeme ir,
Tie zalumi un dubli, ko mres bridām.
Un drosa debess – taja zvaigznes mirdz.
Tu tikai sevi pasargā (pa vidam) !

Tu sevi pasargā – uz zemes nepaliec
Un savos sapnos nepakaries zvaigznes !
Jo ne jau te pie zemes uzzied zieds
Un ne lidz zvaigznem vinu seklas aizsniegs,

Bet – sevi pasargā ! – pa vidam viss.
Pa vidam zieds – starp debesim un zemi.
Un tikai tik tu busi palicis,
Cik tu te augsup lejup sevi lem.

Jo stāvus eces, augsup lejup ars
Un augsup lejup plaus pa vertikāli,
Un tevi nemocis vairs pasa svars,
Un ikdieniba neriebs tavi brāli –

Tik sevi pasargā – mes vidu veidojam !
Mes esam vadi, celi, stigas, stari.
Un pārejam, nav nozimes nekam,
Tik tam, ko augsup – lejup – augsup dari.


Source : Imants Ziedonis (1984): Es skaitīju un nonācu pie viena, Jumava, Riga 2018.

*

L’âme s’éveille. La voiture s’endort
en bord de rue sous la neige.
L’autre jour quelqu’un parlait de toi
justement dans un sommeil.
Autant me colorie le ciel
de son blanc pinceau.
Autant mes poches sont vides, si plein est le cœur
qui s’illumine.
Autant l’horloge plus ne sonne douloureusement mais doucement,
comme me caressant.
Autant un géant ne créera rien
sans verser sa larme.
Autant je cède – refuse – chagrin – la lumière
paraît si blanche et vaste.
L’âme est éveillée. La voiture endormie.
Déserte la rue.

Source : Imants Ziedonis (1977) : Es skaitīju un nonācu pie viena, Jumava, Riga 2018. Traduit du letton par Jean-René Lassalle avec une traduction allemande et l’original.


Dvēsele pamodusies. Mašīna aizmigusi
ielas malā sniegā.
Kāds par tevi runāja man nupat
arī miegā.
Arī debess aizkrāso mani
kā balta ota.
Arī mana kabata tukša, sirds pilna
un iedvesmota.
Arī pulkstens nesit sāpīgi, bet saudzīgi,
kā glaudot.
Arī milzis neko nevar paveikt,
kādu asaru nenoraudot.
Arī es padodos – negribu – plēsties – gaisma
tik balta un liela.
Dvēsele pamodusies. Mašīna aizmigusi.
Un tukša iela.


Source : Imants Ziedonis (1977) : Es skaitīju un nonācu pie viena, Jumava, Riga 2018.


 

Le poète Imants Ziedonis (1933-2013) est né dans une famille de pêcheurs en Lettonie, petit pays sur la Mer Baltique entre Lituanie au sud et Estonie au nord. On connaît peu ici la Lettonie, sinon que le peintre américain Mark Rothko y est né, et aujourd’hui le violoniste Gidon Kremer et le compositeur Peteris Vasks. Imants Ziedonis s’inspire des contes et chants traditionnels de ses compatriotes et les incurve philosophiquement dans un modernisme léger avec une recherche de spiritualité. Durant l’ère soviétique il se bat pour préserver la culture lettone et devient à l’indépendance une figure officielle appréciée et reconnue dans son pays. Les journées de la culture lettone à Strasbourg rendent hommage à Imants Ziedonis en octobre 2023.


Bibliographie sélective :
Es skaitīju un nonācu pie viena, Jumava, Riga 2018 (bilingue letton-allemand)

Traduction en français :
Même cette petite étoile, Editions du Cygne 2019 (traduit par Anita Klavins et Denis Wetterwald)
Contes des couleurs, Editions Le Beau Jardin 2023 (traduit par Gita Grinberga)

Sitographie :
Programme culturel des journées de la Lettonie à Strasbourg (mai-novembre 2023) : voir les pages 14 et 15 sur Imants Ziedonis

Vidéo d’1 minute où Imants Ziedonis âgé lit un de ses poèmes en letton (Ar tevi es lasīju kastaņus : Je lis les châtaignes avec toi)

Un poème d’Imants Ziedonis mis en musique pour chœur par le compositeur Peteris Vasks à la Radio de Lettonie (dans son cycle de 4 chants d’amour)


Un dossier de traductions inédites et une présentation de Jean-René Lassalle