Annie Zadek et Valérie Mrejen, “Beau temps chaud propice à l’amour”, lu par Anne-Laure Benharrosh


Anne-Laure Benharrosh traverse ici pour Poesibao ce jeu atypique de 37 cartes postales proposé par Annie Zadek et Valérie Mrejen.


 

Annie Zadek et Valérie Mrejen, Beau Temps chaud propice à l’amour, éditions Marval-RueVisconti, 2023, 37p., 20€


Vous n’avez pas reçu une carte postale ce matin, vous savez l’image d’un paysage idyllique avec au dos un tonitruant et illusoire « Tout va bien ici, baisers ». Non, ce matin, vous avez reçu trente-sept cartes postales (proposées à Annie Zadek par Valérie Mrejen) signalées par un Beau temps chaud propice à l’amour. Vous tenez entre vos mains l’objet élu (et lu bientôt), « poème-photo » aux couleurs saturées, à l’inquiétante étrangeté. Chaque carte postale est marquée, comme scellée, d’un fragment émergé de textes plus anciens d’Annie Zadek, parmi lesquels Vivant (1), pas par hasard. Sur l’image, la barrant, une phrase délivre, laconique, une « vue de l’esprit », une vue sur son esprit. Refus de l’idyllique de l’image, ici exhibée comme un cliché ironique, refus du romanesque d’un texte au profit d’une parole lancée comme une fusée traçante, une épiphanie au sens joycien dont l’acide est à partager sans modération entre fervents. Parce que le réel, toujours miné pour Annie Zadek – ce réel qui la met « hors d’elle-même » – au sens propre – elle le fait parler, pythie, image mémoriée et vérité « dé-cachée » (ob-scène) qui toujours rappellent catastrophe, menace, fantasme, désir. Il fallait écrire pour dévoiler, écrire pour que se déploie, personnages et décors, une autre scène terrifiée, terrifiante et puis en rire, libre, rescapée, contemporaine (2). Ce qui est dit sur l’image n’a rien à voir, dirait-on et c’est pour cela que ce qui est dit sur l’image donne à voir. Quoi ? un condensé, un concentré, un poème donc « qui rompt pour nous l’accoutumance » (Saint-John-Perse, Discours de Stockholm) qui décille, allusif, élusif, dégraissé. Et insidieusement, de carte en carte, parfois en écho, organisé comme la parole d’un témoin extralucide, texte tissé à la trame secrète, se donne le poème nécessaire et urgent (3). Un processus de saisie et de ressaisissement à la fois : « Faiblesse. Paresse. Tristesse. Pourtant ! Beau temps chaud propice à l’amour » et certainement de quoi espérer malgré tout. Malice.

Anne-Laure Benharrosh

Annie Zadek et Valérie Mrejen, Beau Temps chaud propice à l’amour, éditions Marval-RueVisconti, 2023, 37p., 20€

(1) Vivant, Les Solitaires intempestifs, 2008
(2) Nécessaire et urgent, Les Solitaires intempestifs, 2016
(3) Contemporaine, Éditions Créaphis, 2019