Humberto Ak’abal, dossier de traductions inédites de Jean-René Lassalle (III, 8, traductions)


Jean-René Lassalle propose ici un de ses dossiers de traductions inédites. Il est consacré au poète maya Humberto Ak’abal (Guatemala)


 

Pierres

ce n’est pas que les pierres soient muettes
seulement elles gardent le silence

Source : Humberto Ak’abal : Ajkem tzij / Tejedor de palabras, UNESCO / Mexico 1998. Traduit par Jean-René Lassalle d’après la version espagnole de l’auteur et son original en maya k’iché (Guatemala).

Ri ab’aj

ri ab‘aj man e mem taj
xa kakik’lo ri kich’awem

Source : Humberto Ak’abal : Ajkem tzij / Tejedor de palabras, UNESCO / Mexico 1998, avec l’original en maya k’iché (Guatemala).


*


Marcheur

j’ai cheminé la nuit entière
à la recherche de mon ombre

elle était devenue confuse
dans l’obscurité

coyoooote

j’ai marché plus avant

hi hi hi-bouuuuuu

j’ai continué à marcher

sotz sotz sotz
ch-ch-chauvesouris mâchonnant
l’oreille d’un porcelet

jusqu’à l’entrée de l’aube

mon ombre fut si longue
qu’elle cachait le chemin

Source : Humberto Ak’abal : Ajkem tzij / Tejedor de palabras, UNESCO / Mexico 1998. Traduit par Jean-René Lassalle d’après la version espagnole de l’auteur et son original en maya k’iché (Guatemala).

Ajb’ inel b’e

xinb’in jun aq’ab’
xa rumal kintzukuj ri nunonoch‘

ri nunbonoch‘ xuyuj rib‘
ruk’ri q’eq‘umal

utiwwwww

ri in kinb’inik

tu tu tu-kuuuuuur

xink’am wanim che ri b’inem

sotz‘ sotz‘ sotz‘
jun sotz‘ kuwach‘ ri ‘uxikin
ri jun alaj aq‘

xsaqirisanik

sib’alaj nim ri nunonoch‘
su kuch‘ uq‘ ri nub’e


Source : Humberto Ak’abal : Ajkem tzij / Tejedor de palabras, UNESCO / Mexico 1998, avec l’original en maya k’iché (Guatemala).


*


Liberté

quiscales, vautours, aigles, colombes
se posent sur églises et palais
comme ils le font aussi sur les rocs
sur les arbres sur les corrals

et ils défèquent sur eux
avec la complète liberté de qui sait
que dieu et la justice
appartiennent à l’âme

Source : Humberto Ak’abal : Ajkem tzij / Tejedor de palabras, UNESCO / Mexico 1998. Traduit par Jean-René Lassalle d’après la version espagnole de l’auteur et son original en maya k’iché (Guatemala).

Tzoqopitalem

ch’ok, k’uch, tz’ikin, tukumux
ke’ta k’i puwi’ taq tyox, puwi’ja q’alb’al tzij
junam ruk’ puwi’ri ab’aj
ruk’ ri che’, xorayil

kekisin pa kiwi’
ruk ri tzoqopitalem re ri reta’m
che ri mim kajaw, ri‘ q’alb’al tzij
kak’am b’ik pa ri anima’

Source : Humberto Ak’abal : Ajkem tzij / Tejedor de palabras, UNESCO / Mexico 1998, avec l’original en maya k’iché (Guatemala).


*


L’autel

les ombres
allument leurs chandelles

la nuit
est un autel,

le silence
la prière

et quelques instants
avant l’aube

d’un souffle
vent les éteint

Source : Humberto Ak’abal : Ajkem tzij / Tejedor de palabras, UNESCO / Mexico 1998. Traduit par Jean-René Lassalle d’après la version espagnole de l’auteur et son original en maya k’iché (Guatemala).

Ri tab’al

ri q’equmal
kakitzij ri kantela

ri xe’qal
are ri, ri tab’al

ri tz’inowik
ri cha’ab’al

xa jub’iq chik
che ri saqirisanem

ruk’jun rapunem
kuchupu ri kaqiq’

Source : Humberto Ak’abal : Ajkem tzij / Tejedor de palabras, UNESCO / Mexico 1998, avec l’original en maya k’iché (Guatemala).



Humberto Ak’abal est un poète maya du Guatemala (1952-2019). Il grandit au village de Momostenango dans la pauvreté et quitte l’école à 12 ans pour être vendeur de rue et ouvrier dans une fabrique textile. Ses grands-pères étaient musiciens joueurs de marimba (le xylophone sud-américain) et ses grands-mères des conteuses. Les livres, mal vus dans sa famille, l’aident à universaliser la pensée maya. Il écrit dans sa langue maternelle k’iché (ou quiché, variante du maya) et s’auto-traduit en espagnol, langue pour lui ambivalente avec ses connotations d’oppression coloniale. Pour chaque poème il publie les deux versions en regard, qui divergent légèrement, opposant la richesse consonantique du k’iché à une réduction espagnole qui semble tendre au silence. Par sa vie et son œuvre Humberto Ak’abal devient un ambassadeur des cultures réprimées mais résilientes des peuples premiers. Il donne de nombreuses lectures dans le monde, retournant toujours dans son village. Il est reconnu par l’UNESCO qui publie une anthologie rétrospective de ses poèmes k’iché-espagnol en 1998. Ak’abal se dit tantôt « poète à deux têtes » (par sa vision maya et sa conscience hispano-américaine), tantôt « chanteur » de son peuple. Il donne aussi sa voix à la nature environnante, aux pierres, et en particulier aux animaux, dont le nom et le cri en k’iché sont représentés par le même mot, étirant les syllabes. Parfois Humberto Ak’abal augmente cette densité sonore dans des poèmes rythmés entièrement onomatopéiques, qui n’ont pas de traduction sémantique, et gardent leur mystère.

Bibliographie sélective :
Ajyuq / El animalero (1990)
El guardian de la caida de agua (1993)
Ajkem tzij / Tejedor de palabras (1998)
Poems I brought down from the mountain (1999)
Aqajtzij / Palabramiel (2001)

Traduction en français:
Le Gardien de la chute d’eau, L’Harmattan 1997, en français seul, traduit par Yvan Avena
Rital re q’ij re chac’ab / Les traces du jour et de la nuit, Editions Patiño, Genève 2008, trilingue k’iché-espagnol-français. Traduction de Nicole Bieri (épouse de Humberto Ak’abal).

Sitographie :
Courte vidéo où Humberto Ak’abal lit un de ses poèmes en k’iché puis en espagnol.
Note du musicien contemporain François-Bernard Mâche qui a composé une œuvre à partir des poèmes de Humberto Ak’abal
Entretien en anglais avec Humberto Ak’abal dans la revue Latin American Literature Today
Article universitaire en français sur Humberto Ak’abal par Dante Barrientos Tecún dans les Cahiers d’Etudes Romanes

Choix et traductions inédites de Jean-René Lassalle