Frédéric Dieu, « Ma vie jusqu’à la tienne », lu par Gaëlle Fonlupt (III, 8, notes de lecture)


Avec beaucoup de délicatesse, Gaëlle Fonlupt ouvre ici pour les lecteurs de Poesibao ce livre de deuil signé Frédéric Dieu.


 

 

« Le matricule d’une route de l’Ouest, le premier jour de février.

Le nom qui porte sourire aux lèvres, le si beau,
avec toutes ses voyelles – scellé à l’accident. À l’impossible à l’impensable
attaché.

Son dernier jour de février.
L’irruption du finale dans l’ouverture.

Il ne cessera pas d’avoir vingt ans »



Ainsi commence le long poème Ma vie jusqu’à la tienne que Frédéric Dieu adresse à son fils Isaïe disparu accidentellement le 1er février 2025. Comment parler d’un tel texte ? Quels mots trouver qui ne seraient pas étranglés par l’émotion ? A-t-on même le droit de s’immiscer dans cette douleur ? En parler en termes analytiques relèverait de l’indécence, me suis-je dit en reposant maintes fois le crayon. Ce serait trahir le geste même de ce poème, qui n’appelle que le silence de la consolation.
Et pourtant, dire l’épreuve, mais aussi la grâce possible, serait participer au chemin qu’il dessine.
Ce chemin est tout entier contenu dans le titre qui n’est ni spatial, ni temporel, mais directionnel, presque ascétique. Il indique une marche, une élévation, une conversion de la vie elle-même.
C’est d’abord l’hébétude du corps colonisé de douleur, dans un épisode de dissociation à la troisième personne : « Hoche la tête dans le RER, comme un dément. Dans les transports vacille et s’en va au tapis. // Vit sa dernière reprise. // N’entend pas qu’il est compté. Ne comprend rien à la hauteur la profondeur de l’évènement. // Et se balance d’arrière en avant. Car il est partout dans l’air le mur des lamentations. […] C’est février et c’est toujours. »

Le corps est tombe (« le ventre un caveau, une concession à perpétuité ») devant l’inacceptable, ce renversement de l’ordre du monde qu’est pour un parent la mort de son enfant. « Il ne cessera pas d’avoir vingt ans » : le fils est arrêté dans l’âge, et c’est le père qui devra désormais apprendre à se déplacer dans un temps disloqué. « Le nom donné à la naissance, la fleur des lèvres et la vie promise.  // Le nom qui ne peut pas mourir de mon vivant. // Lui survivre pour le prononcer – toujours. // Le fils qui ne peut pas mourir de mon vivant. » Comment le jour peut-il encore durer quand le temps du père n’est plus celui du fils ? Le refus de cette anomalie fondamentale rejoint la révolte du Christ en croix « Pourquoi m’as-tu abandonné ». Le père reprend à son compte le cri du Fils sacrifié, mais aussi celui du fils disparu (« Un cri que je ne connais pas. Un cri qui ne te connaît pas. / Un cri qui ne sortira pas, plus insoutenable pour cela. »). Après le refus, le poème se tient dans cet entre-deux : le père sera tour à tour celui qui appelle et celui qui est appelé.

La parole du père s’élance, trébuche, se replie. Elle avance par lignes brèves, comme si chaque phrase devait être reprise après apnée, soulevée, portée au tremblement, tenue serrée pour ne pas s’effondrer. La sidération avale les mots : « Nécropole la terre intérieure. // Qui sait si toi dedans. // Mais je sais que moi dedans. // Et je meurs de mon vivant ». La syntaxe est simple et le vers nu. Grave et limpide. Nécessaire.
Viennent les lieux de mémoire (« Trouvé partout matière à mémorial. // Le seuil de ta chambre que je peine à franchir »), l’intenable survivance des objets (« Soutenir le regard de tes vêtements. // Les livres que tu lisais. Le Livre de ma mère, acheté trois semaines avant ta mort ») et l’affront du printemps qui « paraît sans toi, jette au visage son insupportable lumière ». La chambre vide devient un tombeau ouvert, au sens évangélique : un lieu où quelque chose manque, où cette absence même fait signe.
Puis le prénom aux lèvres comme une prière : « Isaïe je prononce ton nom », le prénom prophétique de celui qui sauve. Le nom se fait sacrement, la parole invocation (« Et l’ombre de ton sourire, le si radieux, gagne mes lèvres »). Le renversement s’opère : le fils n’est plus seulement celui qui manque ; il devient celui qui appelle, annonce, ouvre un passage. L’adresse du père se densifie, se verticalise : « Isaïe, mon fils, à quelle naissance m’appelles-tu ? », « À quelle inséparable union de la douleur et de la joie ? ».
L’écriture devient le lieu d’un combat avec l’absence : « L’absence, tant que j’écris je l’avise, je la tiens en respect » […] « Pas seulement parler de toi mais te parler ». Le poème maintient une relation vivante, tendue, fragile, qui refuse aussi bien la disparition que la fixation morbide.
Mais où se tenir ? La question de l’« ailleurs » s’entête, bouleversante, comme un enfant perdu : « Ce serait où, ce serait loin là-bas ? ». L’ailleurs n’est jamais défini. Il est un espace de tension qui ne cherche pas à savoir où est le fils, mais comment vivre en mangeant chaque jour le pain de l’absence (l’« omniabsence »).
Le père se voit sommé d’une seconde naissance qu’il trouvera dans la mise à genoux, l’acceptation de la déprise. Il comprend qu’il ne peut garder le fils attaché à ce qu’il n’est plus et l’espérance devient possible. La renaissance du père se fera par celle du fils, sa présence autrement, renouvelée (« Attendre que tu renaisses en moi »). Le blanc se fait lieu de coïncidence : « Dans le silence, il y a disparition de la séparation – entre toi et moi. »
La langue touche à l’épure mystique, où les oppositions (absence / présence, douleur / joie, vivre / mourir) cessent de s’exclure. La joie surgit alors, inattendue, presque scandaleuse : « Tel midi surpris par la joie. À croire que tu serais là. // Tel midi tel cœur de jour surpris par une joie qui investit tout recouvre tout. Toutes les digues qu’il y avait lui ont cédé. // Impensable impossible joie. Ne peut venir de moi. // Et pourtant là, devant, dedans, irrécusable. Bien installée dans l’air et le regard. » Elle n’efface rien, elle élève : « Il y a ta joie élevant ma douleur jusqu’à elle. »
Si je me suis finalement autorisée à parler de ce texte, c’est qu’il touche à ce qu’est fondamentalement pour moi la poésie : un geste qui ne s’appartient pas, mu par la seule nécessité, un acte de résistance, de survie. Au-delà de l’émotion, de la souffrance, il se situe à la racine de l’acte créateur, dans cette tension entre le retrait du poète et l’avènement de la parole. Le corps est traversé et le poème survient dans une langue hospitalière à ce qui la dépasse. On touche ici à la fonction primitive de la poésie : celle d’unir le visible et l’invisible par le fil du souffle. L’écriture de Frédéric Dieu travaille sur cette lisière. Face à un monde qui n’est plus habitable, la langue cesse d’être un outil pour devenir une demeure. Ce texte, vital au sens propre, nous rappelle l’essence de la création : c’est littéralement lutter contre l’anéantissement, parier sur la persistance d’un ailleurs, d’une clarté, au cœur de l’effacement. Retrouver une présence qui autorise la grâce : « La vie maintenant, c’est chaque jour t’aimer autrement ».

Gaëlle Fonlupt

 


Frédéric Dieu, Ma vie jusqu’à la tienne, éditions de Corlevour, janvier 2026, 80 p., 15€