Les éditions Unes poursuivent la traduction bilingue de l’unique Emily, par François Heusbourg. Ici, le très grand cru de 1862.

François Heusbourg publie l’œuvre bilingue, qu’il traduit lui-même, d’Emily Dickinson (1830-1886), de manière chronologique. Il a déjà publié six volumes. Comme toujours chez Unes, la facture éditoriale est exemplaire. Ici l’année 1862, la première des quatre plus grandes années de la poète, est proposée en un choix. 1862 est l’année de l’explosion solaire de Dickinson. Il a donné à ce volume le titre suivant : Une différence intérieure. Marine Riguet en signe la postface lumineuse, jouant justement sur ce que la fenêtre procure de lumière en son cadre, donc aussi l’ombre, et combien cette luminosité est au cœur de l’intériorité d’Emily Dickinson : « La vision se fait depuis l’intérieur, entre ce qui ne peut se contenir et ce qui échappe de soi. La vision plutôt que l’image », tout est dit, d’une certaine manière, tout est vrai, de chaque moi. Emily n’est en aucun cas quelqu’un qui se retient, contrairement à l’image haletante (son souffle, souvent décrit) et blanche (sa couleur) qu’on lui attribue. Emily n’est que débordement, elle s’échappe sans cesse, en flammes. Elle ne connaît pas forcément celle qui s’échappe, pas plus que celle qui reste terrée en elle. Marine Riguet cite le célébrissime « je ne suis Personne. ». Elle a une image d’elle en voie de disparition constante : « j’étais la plus menue de la maison…/… j’ai souvent pensé/combien je pourrais mourir/sans qu’on s’en aperçoive » (p.129) – ce qui n’est certainement pas juste étant donné l’affection que lui portaient son père et sa sœur. Pour autant, d’elle elle dit quelque chose de vrai, elle se perçoit si peu, comment les autres pourraient-ils la percevoir ?
François Heusbourg écrit : « c’est l’année de la mue, elle « creuse sa différence intérieure », elle fait face aux déploiements de ce qu’elle aime dans une nature ailée, oiseaux, papillons, abeilles. Elle s’invisibilise elle-même pour faire apparaître et porter ses thèmes, ses chagrins, très hauts vers le ciel. Le traducteur respecte la langue et la grammaire, riches en surprises, de Dickinson, qui n’est vraiment pas facile à lire. Mais ce respect permet de lire cette poésie au plus près de son écriture. Sans toucher à la célèbre ponctuation de Dickinson, il a des trouvailles qu’il faut saluer, comme celle-ci : « We can find no scar », « Sans cicatrice visible » (p.69), ce qui est bien plus évocateur.
Emily Dickinson n’a nul besoin d’une recension de lecture pour lui apporter quoi que ce soit en termes de célébrité. Toutefois une nouvelle traduction et le choix de cette année 1862, si riche en poèmes, justifient d’être amplement signalés. En quatre ans elle écrira 862 poèmes sur les 1800 poèmes qu’elle écrira dans sa vie, soit près de la moitié… Elle a trente-deux ans. Son père ne sait pas qu’elle écrit des poèmes, elle est connue pour faire du très bon pain et pour son goût de la solitude qui ira en s’accentuant. Elle écrit beaucoup de lettres (fabuleuse édition de sa correspondance chez Orizons grâce à Daniel Cohen), elle vit l’intensité intérieure que quelques-uns de ses amis raillent gentiment « Emily, petite canaille, sortez ! » quand elle ne recevait plus que derrière la porte de sa chambre. Le roitelet auquel elle se comparaît dans la vie se transforme en oiseau(x) pour le Ciel et le Paradis, « le Très-Haut », dès qu’elle écrit.
Emily Dickinson, Une différence intérieure, poèmes 1862, traduction de François Heusbourg, postface, Marine Riguet, vignette de couverture, Autographe d’Emily Dickinson, éditions Unes, 2025, 22€
À nouveau – sa voix est à la porte
Je ressens le Rang ancien –
Je l’entends demander au domestique
Après quelqu’un – comme moi –
Je prends une fleur – au passage –
Pour certifier mon visage
Il ne m’a jamais vue – dans cette vie –
Je pourrais surprendre son œil !
Je traverse le Hall d’un pas confus –
Je – passe en silence – la porte –
Je regarde tout ce que je monde contient –
Juste son visage – rien de plus !
Nous parlons avec insouciance – et avec élan –
Une sorte de tension de plomb
Chacun – sondant – timidement –
A – quelle – profondeur –
L’autre a pu aller –
Nous marchons – je laisse mon chien – à la maison –
Une tendre – Lune attentionnée
Nous accompagne – juste un petit moment –
Et – puis – nous sommes seuls –
Seuls – si les Anges sont « seuls » –
La première fois qu’ils goûtent au ciel !
Seuls – si ces « visages inclinés » le – sont –
Nous ne pouvons pas compter –
Sur le Très-Haut !
Je donnerais – pour vivre cette heure à – nouveau –
La pourpre – dans mes veines –
Mais Il lui revient de compter les gouttes – lui-même –
Mon prix pour chaque tache !
p.11/12
(La traduction entre « justify » et « certifier » est remarquable. Emily n’a évidemment pas de visage à « justifier » mais elle n’est pas sûre d’avoir un visage ; cette fleur portée devant elle la représente autant qu’elle se cache derrière elle.)
Et si je dis que je n’attendrai pas !
Et si j’éclate la Porte charnelle –
Et par là je m’Évade – vers toi !
Et si je lime le mortel – pour de bon –
Vois là où ça me blesse – Ça suffit –
Et m’élance vers la Liberté !
Ils ne pourront plus me rattraper – désormais :
Les Donjons peuvent crier – les Canons supplier –
Insignifiants – désormais – pour moi –
Comme le rire – l’était – il y a une heure –
Ou la Dentelle – ou un Spectacle Itinérant –
Ou qui est mort – hier !
p.29
Il existe une certaine Oblique de lumière,
Les Après-midis d’Hiver –
Qui oppresse, comme le Poids
Des Mélodies de Cathédrale –
Blessure Divine, nous donne-t-elle –
Sans cicatrice visible,
Mais une différence intérieure –
Là où les significations, résident –
Rien ne peut l’Enseigner, Personne –
C’est le Sceau du Désespoir
Qu’une impérieuse affliction
Nous a transmis de l’Air –
Quand elle arrive, le Paysage écoute –
Les Ombres- retiennent leur souffle –
Quand elle s’en va, comme c’est comme la Distance
Dans le regard de la Mort –
p.41
J’ai senti des Funérailles, dans mon Cerveau,
Et des Endeuillés ici et là
Ne cessaient de marcher – marcher – jusqu’à sentir
Que le Sens surgissait –
Et quand tous furent assis,
Un Service, comme un Tambour –
S’est mis à battre – battre – jusqu’à croire
Que mon esprit devenait gourd –
Et alors je les ai entendus soulever une Caisse
Et grincer à travers mon Âme
Avec ces mêmes Bottes de Plomb, encore,
Alors l’Espace – s’est mis à sonner,
Comme si tous les Paradis étaient une Cloche,
Et Être, rien qu’une Oreille,
Et moi, et le Silence, étrange espèce
Echouée, solitaire, ici –
Et alors une Planche, dans la Raison a cédé,
Et j’ai sombré, sombré encore –
Et j’ai heurté un Monde, à chaque chute,
Et j’ai perdu Connaissance, alors –
p.49
L’Herbe a si peu à faire,
Une sphère du plus simple vert –
Avec juste des papillons, à couver,
Et des abeilles, à divertir –
Et s’agiter tous les jours aux jolis airs
Que les Brises rapportent,
Et maintenir le soleil, dans sa boucle,
Et s’incliner devant toute chose,
Et enfiler les rosées, toute la nuit, comme des Perles,
Et s’apprêter si bien
Qu’une duchesse semblerait banale
Face à une telle exubérance,
Et même quand elle meurt, passer
En Odeurs si divines –
Comme d’humbles épices, endormies –
Ou des Nards, périssant –
Et puis habiter des Granges souveraines,
Et rêver aux Jours qui passent,
L’Herbe a si peu à faire,
Comme j’aimerais être un foin –
p.69