La revue ‘Monologue’ publie un riche numéro spécial, intitulé Chant du coq sauvage et dédié au poète Mathieu Bénézet (1946-2013)

Mathieu Bénézet est un grand poète, dont personne n’a oublié les volumes de Ceci est mon corps, L’imitation de Mathieu Bénézet, Dits et récits du mortel ou du Travail d’amour, dont l’écriture ne ressemble à aucune autre, et que nous sommes très nombreux à avoir passionnément lus dans les années 80… Injustement moins lu aujourd’hui, il est judicieux que la revue ‘Monologue’, dirigée par Gilles Jallet et Xavier Maurel, permette de le relire mais aussi de découvrir les textes de poètes qui l’ont connu ou lu de très près. Il est juste et bien aussi qu’une revue rende hommage à un grand créateur de revue, Empreintes, Première livraison (dirigée avec Philippe Lacoue-Labarthe) et la très grande Digraphe.
La construction du numéro alterne entre textes en prose, poèmes et extraits de journaux. De couleur noire comme le deuil, la revue s’ouvre sur un texte de Leopardi, comme une entrée par un poète que Bénézet aimait profondément. Le texte se réfère à un « cantique matutinal d’un coq sauvage ». Toute l’ambiguïté porte sur l’interrogation suivante : « je n’ai encore pu établir si ce cantique était répété par le coq de temps en temps, ou bien tous les matins, ou s’il fut chanté une seule fois ; et non plus qui l’entend chanter ou l’entendit, ni si ladite langue est la langue en propre du coq, ou si le cantique est transposé de quelque chose. » D’une certaine manière c’est une des questions importantes de la poésie : qui la dit, qui la répète, qui l’entend, d’où ça vient, de qui et à qui ça arrive. Le chant s’adresse aux mortels, un mot très bénézien, « mortels, éveillez-vous ! » Créez, faites une oeuvre ! Mathieu Bénézet, lui, a vécu mille vies d’amour, de revues, de radio, de livres, il aimait essayer toutes les formes.
Ouverture :
Un long inédit dont on ne sait au juste s’il fut perdu, ou rêvé comme perdu, suit les très beaux lavis de Jean-Paul Héraut qui, pour moi, évoque ce visage, profil, tourmenté du poète. Il s’agit d’extraits d’un roman inédit des années 70 de Bénézet, avec sa langue puissante, ses corps tourmentés, omniprésents, ses formes diverses de pensée et d’écriture. Les textes suivants sont très différents des uns et des autres, comme de juste. Celui de Fabienne Courtade est si sensible et éprouvé dans sa chair, ou celui de Guillaume Artous-Bouvet a la langue tranchante avec sur la page de gauche ses rectangles déclinés comme autant de chambres, et la lucidité de Claro éclaire sur « l’homme en destruction » qu’était Bénézet : « j’étouffe avec moi ». De beaux extraits d’un Journal en cours Isabelle Garron, où est venue se greffer de façon très intéressante une réécriture de ce même journal, geste qui concerne je pense aussi bien le geste d’écriture de Bénézet : « une demande violente du corps d’aller peindre ou quelque chose comme ça. ». « …quelque chose comme ça » pourrait bien être écrire, et cette imprécision cependant impérative ressemble bien à Bénézet, ressemble bien à l’écriture, ce geste qui ne peut s’empêcher tout en ne sachant pas vraiment ce qu’il fait…
Centre :
Posant sept beaux poèmes en quatrains, Dominique Quélen évoque la question du visage, du corps, de la langue et du manque. Tous et toutes à leur manière tourne autour du travail ou dans le travail de Mathieu Bénézet. Parfois la vie même interfère comme dans les quelques notes de Jean-Paul Michel, rappelant l’itinéraire de Bénézet en poésie et leur amitié. Travail plus expérimental et postal, passionnant, pour Maya Vitalia, qui fait se souvenir de toutes les lettres perdues avec leurs bribes, leurs effacés, leurs tampons improbables, leurs fautes dans des langues que les expéditeurs ne connaissent pas bien sans qu’on ne sache toujours si tout est vrai… accompagné par ses interrogations personnelles (« Est-ce la chose, imitée par le mot, ou le mot, par la chose ? »). L’une d’entre elle, de l’Oregon est merveilleuse et touchante.
La question de l’image, Frank Smith la pose en petites proses cadrées et interrogations contemporaines, « un murmure d’image, à peine un frisson d’image… mais une image distincte, juste, à ma portée » (je pense tout d’un coup à Godard), et chaque paragraphe doit être à sa « portée », mot par lequel se termine chaque page. C’est ainsi que nous pouvons percevoir le monde. Comme un cube qu’on tourne et retourne dans tous les sens, le paragraphe se module pour faire une proposition à la portée du lecteur autant que du poète.
Fin :
Nous sommes toujours endeuillés de ma mort de Mathieu Bénézet, Bernard Chambaz le rappelle, décrit sobrement les adieux, les roses, le mois de juillet, mais comment supporter la répétition de la douleur : « comment un cœur peut-il résister à tout ça ? » (p.135). Autre journal, celui de Céline Willame qui est une manière d’expression du deuil, qui change à chaque minute, chaque jour. Gestes, fruits, odeur de la terre, la campagne, ce parfum d’orangers, dans une lumière vive et vivante. Suivent des pastels de Marjolaine Pigeon, qui sont nés de la lecture des poèmes de Xavier Maurel, long poème de figures mythologiques, sensuels et comme liquides, baignant dans le bleu pâle.
Le recueil se termine par des extraits d’une correspondance entre Gilles Jallet et Mathieu Bénézet, échangée durant l’été 1984. Beaux extraits sur la poésie, essentiellement, vrai échange entre deux poètes, sous le signe de Hölderlin. Et le texte de Gilles Jallet clôturant la revue porte sur le commentaire puis le texte-lui-même, fragmentaire, égyptien, très ancien « le dialogue d’un homme avec son BA », le BA étant ce moment de face à face d’un homme avec lui-même au moment de sa mort. Une âme ? Peut-être transportée vers l’au-delà mais lui assurant un Au-delà… Mais que devient le BA lui-même ?… Je n’en dis pas plus, c’est un texte bref qui vaut bien des manuels de philosophie. Gilles Jallet fait le lien avec Novalis et des poètes contemporains. Forte et belle idée de finir avec ces fragments dont la lecture parfois cruelle peut prendre une vie tant le sens en est dense.
Pour ma part il y a fort longtemps, Mathieu Bénézet me téléphonait à trois heures du matin, pour un projet ensemble à la radio, à Strasbourg. Passablement endormie, j’écoutais cette voix incertaine au cœur de la nuit. Le projet n’aboutit pas mais reste ce « Allo, c’est Mathieu… ». Nous nous perdîmes de vue. Je le lis toujours.
Isabelle Baladine Howald
Monologue n° 6, revue dirigée par Gilles Jallet et Xavier Maurel, chant du coq sauvage, collectif, numéro consacré à Mathieu Bénézet, éd. Monologue, 2025, 191p, 25€
