Poesibao inaugure à l’essai un nouveau format autour d’un livre, des extraits, un commentaire et quelques questions posées à l’auteur.

I. Une note
Il est vrai qu’il n’y a pas assez de beauté dans le monde.
Il est également vrai que je n’ai pas les compétences pour la restaurer.
La candeur n’existe pas non plus. Et là, peut-être pourrais-je,
être d’une certaine utilité.
Je suis au travail, en dépit de mon silence.
(Le livre est placé sous cette exergue de Louise Glück).
C’est un des quatre petits livres cartonnés de la collection Poésie commune de cette année 2026, chez MF Editions*. Je suis éboulie (lapsus volontairement conservé car il fait sens ! éblouie) et envoûtée par le dernier livre d’Elke de Rijcke, paru dans la belle collection « Poésie Commune » des éditions MF, qui propose 4 titres par an dans un petit format et qui est vraiment une très belle réussite*. Le livre d’Elke de Rijcke s’appelle Paradisiaca. Un Lac-Opéra. Il tourne entièrement autour de ce lieu exceptionnel qu’est le lac de Constance, Bodensee en allemand, Bodan pour Elke de Rijcke. Un lieu magnifique que les Français connaissent peu, comme ils connaissent peu d’ailleurs l’Allemagne. Nous en avons souvent fait le constat lorsque nous parlons de nos très nombreux voyages dans ce pays.
J’évoquerai d’abord le côté hybride de cet ouvrage. On a peut-être actuellement une mauvaise idée de ce qui est hybride à cause de la redoutée guerre hybride. Mais l’hybridation c’est aussi un phénomène productif et fécond. Au sens le plus large, il désigne le fait de combiner des éléments de natures différentes pour produire une nouvelle entité qui n’est plus l’un ni l’autre, mais un « mélange » structurant doté de ses propres propriétés. Il suppose la rencontre de composantes distinctes, une interaction profonde entre ces éléments et la mise en question des frontières entre les éléments. Ce qui peut constituer une grille de lecture pour le livre d’Elke de Rijcke.
On peut dire que le livre est hybride en premier lieu parce qu’on ne sait pas du tout à quel genre il appartient. L’auteur elle-même dit que « c’est à la fois un opéra, le récit d’un lac et d’un grand amour ; le récit d’une contamination entre éléments et matières mais aussi d’une contamination à l’intérieur de la langue ; l’expression d’un moment de vie en phase avec quelque chose de plus grand (terrien et cosmique) ; un récit poétique en dialogue avec d’autres livres, … Et comme toujours, l’importance de la recherche documentaire in situ et les images comme point de départ de mon écriture. » On peut dire aussi que le livre se situe à la croisée de la poésie, de la philosophie et de la topographie. Livre d’histoire, livre de géographie, livre d’écologie. Si petit pourtant, il tient dans la main, on rêve de partir sur le champ sur les rives du Bodensee, le livre dans la poche ! Son style est hybride, techniquement et spirituellement. Il mêle très étroitement, parfois sans suture, parfois dans presque une sorte de coq à l’âne, la réflexion, la sensation pure et sa multiplicité éclatée et rayonnante, la manière dont l’auteur la sonde et la documentation.
Ce lac est un lieu magique pour l’écriture : espace clos mais immense, bordé par trois pays (Allemagne, Autriche, Suisse), créant un théâtre naturel où les éléments (eau, brume, lumière) jouent les premiers rôles.
J’ai donc posé plusieurs questions qui me taraudaient à Elke de Rijcke. Et choisi des extraits substantiels pour qu’on puisse mieux se faire une idée de ce livre
Florence Trocmé
*autres titres : Se renifler quasi bestial de Fanny Lambert, La Lande de Lucile Leloup et La nonne et la meuf de Katia Bouchoueva.
Elke de Rijcke, Paradisiaca. Un Lac-Opéra, coll. Poésie commune, éditions MF, 2026, 10€
II. Entretien avec Elke de Rijcke
Florence Trocmé : Pourquoi et comment cet amour du Bodan ?Pourquoi d’ailleurs le nommer vous ainsi ? On sent que ce lac vous appelle, de loin et de près ? C’est une histoire déjà ancienne dans votre vie ?
Elke de Rijcke :
C’est une amie suisse avec qui je voyage depuis des années qui m’a fait découvrir le Bodan (région du Lac de Constance / Bodensee). Discutant ensemble des lacs en Europe centrale, elle m’avait dit que ce lac-là, à la frontière de l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse, allait sans doute beaucoup me plaire, ainsi qu’à nos filles, avec qui nous allions entreprendre ce séjour. Je n’étais pas en mesure de me représenter de quoi il s’agissait. Car les nombreuses informations disponibles sur les lieux ne nous apprennent rien sur leur véritable nature. Lors de ce premier voyage au Bodan en juillet 2019, nous séjournions dans le massif du Voralberg qui prolonge la partie autrichienne du lac à partir de la ville de Bregenz. Le lieu où nous étions établies, au milieu de la montagne, était si fabuleux que je n’avais aucune envie de bouger. Malgré ça, nous descendions presque tous les jours de la haute montagne vers le lac, explorant des rivages, de petites villes, des plages pour nager ou naviguer. Cela aurait pu être des vacances « ordinaires ». Or très vite, j’ai senti que le lac ouvrait un espace extrêmement fertile en moi. La région du lac faisait émerger des questions informes présentes en moi depuis un certain temps. Les choses les plus étonnantes dans une vie arrivent quand on n’a aucune attente particulière. Ma dimension psychologique intime était kaleïdoscopiquement projetée vers l’extérieur, où elle était infusée par un espace gigantesque et miroitant, le Lac et ses alentours. C’était le premier appel du lac, sa première voix éblouissante. Cet appel ne me lâchait plus, de sorte que je n’avais plus qu’une seule envie : descendre au lac. À la fin de ce premier séjour j’ai compris qu’il s’agissait d’un rapport amoureux avec le Lac, qui était d’une richesse inouïe. Il a fallu que je retourne dans la région pour creuser ce qui s’était ouvert en moi en cet été 2019. C’est ainsi que de nombreux séjours dans le Bodan se sont succédés pour explorer la nature de la question qui s’était levée et qui consistait en un dévoilement progressif d’un nouveau rapport au monde, d’une nouvelle étape dans ma destinée qu’il m’a fallu formuler pour la comprendre. La région est effectivement désignée de ses multiples noms dans le livre (Lacus Brigantinus / Lac de Constance/ Bodensee /Bodan), une problématique explicitement abordée dans le poème « whats in a name ? ». Le nom du Lac n’a cessé d’évoluer avec l’histoire et les langues. J’affectionne plus particulièrement le terme de « Bodan » utilisé jadis en Romandie pour sa brièveté, sa sonorité et sa couche historique, mais aussi parce qu’il réunit en un seul terme le nom fourchu du Lac (Bodensee / Lac de Constance).
FT : Pourquoi le recours à cette forme singulière, forme-opéra, pourrait-on dire ?
EdR : Ça m’a pris énormément de temps avant de trouver la forme définitive. Poétologiquement, je pars du point de vue que ma forme doit correspondre à l’expérience du contenu. Je considère le rapport entre contenu et forme comme organique. Dans la phase initiale de l’écriture, c’est le contenu qui détermine la forme. Donc avant même d’être en mesure de concevoir une forme quelconque, il m’a fallu faire l’expérience du lac et de sa région, pour saisir non seulement de quoi il s’agissait, mais aussi comment cette région opérait en moi. C’est pourquoi il m’a fallu de nombreux séjours pour explorer tous les recoins du lac et prendre note de ses contenus. Le travail in situ a dû passer ensuite par une digestion corporelle et cognitive, un processus de filtrage dont une forme et une parole ont pu émerger. Mais j’ai beaucoup hésité sur la forme car je ne voulais pas du tout qu’elle soit classique. Je savais dès le départ qu’elle devait être hybride et imprévisible, comme l’était mon expérience. Au départ, cet hybride se présentait comme une alternance de poésies et de proses. Or je trouvais cette forme trop peu surprenante puisqu’elle ne correspondait pas à la réalité de mon expérience du lieu. Dans une étape ultérieure, j’ai opté pour une forme d’extension poétique, étirant la poésie jusqu’à la prose et inversement, en les faisant agir à l’intérieur d’une forme globale qui serait théâtrale. Théâtrale à la façon d’un théâtre chanté qui se rapproche de l’opéra, où chaque expérience-état serait portée par une seule voix (mentionnée en bas de chaque bloc de texte). Cette forme-là correspondait à mon expérience du lieu : le Lac de Constance est d’une telle puissance et beauté qu’il lève un chant. Il est d’abord lui-même ce chant par son écologie particulière, mais il lève également un chant en nous. C’est pourquoi il a attiré de nombreux artistes, musiciens, plasticiens et poètes.
FT : Quelles sont les sources et le matériau du livre ?
EdR : Les sources et les matériaux d’inspiration du livre sont multiples. Le travail in situ m’a permis de rassembler une documentation importante sur la particularité géologique de la région du Lac. C’était la première entrée. Dans un second temps, je me suis intéressée à la cartographie historique du lac, vu qu’il s’agit d’une région importante en Europe d’imprimerie cartographique. Les rivages du Lac sont restés longtemps inconnus, ce qui a mené à une cartographie imaginaire, à des contes et des mythes. Les séjours autour du Lac m’ont révélé également la grande richesse artistique et historique du lieu. La région a été un phare intellectuel et spirituel, pendant le Moyen Âge (d’importantes abbayes et cloîtres (Reichenau, Salem), des jardins (Überlingen, Mainau)) et pendant la période baroque (de multiples églises rococos dont Birnau, ou encore l’incroyable bibliothèque historique à Saint-Gall). Pendant la même période, j’ai constitué une banque de données d’œuvres plastiques modernes et contemporaines en résonance avec mon expérience du Lac. Deux matériaux se sont révélés majeurs : les paysages-nymphéas du dernier Monet, et une sélection d’œuvres de l’artiste italien Enrico David. Après, toute la période de conception du livre a été traversée d’une recherche littéraire, philosophique et scientifique qui a contribué à mettre en œuvre ce que j’appellerai une cartographie expérientielle du Lac, où j’ai voulu déployer mon expérience multicouche de la région. Mes lectures de Louise Glück, T.S. Eliot, Andrea Zanzotto, Herman Hesse et Kees Ouwens, d’ouvrages sur la philosophie du temps (Kemp, Bardon) et sur la cosmologie (Guido Tonelli), d’articles sur la physique quantique, la géophysique ou les champs magnétiques dans la revue scientifique Nature, m’ont permis à mieux appréhender et donner forme à la question que faisait émerger le Lac en moi.
FT : Est-ce que l’on peut dire qu’il y a dans votre démarche une double dimension, au moins, une démarche conservatoire (écologique) et une démarche jubilatoire (ode, hymne).
EdR : La dimension écologique est omniprésente, dans la mesure où elle est l’environnement même d’où surgit la parole. Ma parole émerge d’une région expérimentée dans sa globalité, d’un macrocosme puissant, foisonnant de microcosmes naturels et construits. Pendant mes séjours j’ai été frappée par l’investissement de la région dans la conservation et le développement de diverses écologies, aussi bien au niveau des milieux naturels (parcs naturels -Aach, Delta du Rhin-, rivages protégés) que des milieux construits (restauration d’abbayes, d’églises, de bâtiments historiques, voire de villages entiers). La région prend soin de son patrimoine naturel et culturel, une attitude lisible à tous les niveaux, jusque dans les maisons particulières et leurs jardins. Or, c’est moins la question écologique en tant que telle que j’ai voulu déployer, que l’expérience que j’en ai eue. Cette expérience a été celle d’une prise de conscience cosmologique à la fois sensorielle et cognitive de l’interaction entre tous les éléments de la région. Le Lac est un cosmos traversé de milliers de microrythmes qui confluent vers un rythme global, un cosmos inépuisable et multi-facettaire. Cette prise de conscience cosmologique a mené à l’émergence d’une parole qui, certes, s’est voulue hymnique, mais pas seulement. Il ne s’agit pas d’un livre néo-romantique ou néo-lyrique. Dès les premières pages, le récit poétique plonge dans un second versant de l’expérience qui se déroule à un niveau plus profond et concerne l’unheimlichkeit de la région. Au fur et à mesure de mes périples, je me suis rendu compte de la bizarrerie du lieu, de son inquiétante étrangeté, de son énergie et son magnétisme particuliers. Ce ressenti a été fondamental. Il s’est répercuté sur ma phrase qui a essayé d’articuler cette expérience d’étrangeté par une mise en récit décentrée, faisant parler une région entière à travers une quarantaine de voix. Donc mon langage s’est voulu à la fois hymnique et dérapant, entraîné dans l’étrangeté d’une région où chaque élément résonne avec et à l’intérieur d’un autre, une sorte de double langage, sortant des rails tout en revenant à une « normalité ». Ce double langage à multiples résonances a conduit au Lac-Opéra, poème polyphonique dont le Lac est le personnage principal. Un opéra psycho-éco-cosmologique avec une dimension érotique prononcée, comme toujours dans mon travail, et par moments même légèrement thriller.
FT : Je note que le vert est omniprésent, notamment pour la couleur de l’eau. Que pouvez-vous me dire de cet état de fait ?
EdR : Il y a dans mes différents livres deux couleurs prégnantes, le vert et le bleu. Déjà dans Juin sur avril (LansKine, 2021), j’avais effectué une recherche approfondie sur ces couleurs qui indiquent la partie du spectre lumineux où je vibre de la façon la plus intense. La région du Lac est dominée par le vert et le bleu, le vert de la végétation et le bleu du ciel. Le lac lui-même n’a pas de couleur précise, c’est une surface miroitante qui reflète la couleur de l’environnement. Et comme celui-ci est boisé (avec la Forêt Noire en arrière-fond), la couleur du Lac s’approche le plus souvent du vert. Mais la couleur de l’eau y est en réalité métamorphique, dépendante de la luminosité, de la température, du vent. La surface du Lac peut virer vers le bleu, le pourpre, le rose, le jaune, le gris ou le noir. C’est ce jeu changeant des couleurs qui avait fasciné Monet dans ses dernières Nymphéas, où il représente un monde miroitant-miroité, un univers absolu où tout reflète tout, où le ciel est dans l’eau et l’eau dans le ciel, où la végétation se trouve dans l’eau et l’eau dans la végétation. La prépondérance du vert dans Paradisiaca. Un Lac-Opéra est donc un état de fait constaté sur les lieux, mais témoigne aussi de ma propre inclinaison vers ce que m’apporte la couleur verte en termes de joie. Le vert est le symbole de l’espoir, de ce qui nous guide et nous guérit. C’est le symbole d’un mouvement ascendant dans une période destructrice, car le défi majeur est, selon Dante, de s’élever (de monter), titre du du chapitre 7 de Paradisiaca : « Mais que tu montes ».
FT : Vous citez Louise Glück en exergue puis, dans le texte, Eliot et Hesse, dans vos propres traductions. En quoi vous aident-ils à « lire » le lac, à le sonder.
EdR : Louise Glück m’accompagne dans Paradisiaca à travers son très bel Averno. Je me sens proche de la tonalité de Glück, de l’emmêlement dans sa poésie entre obscurité et lumière, de ce qu’elle dit à propos du métier de poète. L’exergue de Paradisiaca nous dit en quoi consiste ce métier : la poète ne peut rien contre le trop peu de beauté dans ce monde, elle est impuissante devant l’état de destruction de celui-ci. Mais il se peut que sa parole puisse apporter quelque chose par sa candeur, sa pureté d’âme désintéressée. La poésie pour Glück est une poésie de l’expérience de l’âme, instance qui flotte entre la terre et le ciel, de nature franche, à la fois lucide et paradoxale car prise entre plusieurs dimensions. À côté de Glück, c’est sans doute T.S. Eliot qui m’a accompagnée le plus dans ce livre. Ses Quatre Quatuors retracent, dans un autre contexte, la même expérience multi-temporelle que j’ai éprouvée autour du Lac de Constance, une expérience où le passé, le présent et le futur s’annoncent, s’interpénètrent et se rappellent. Eliot a été mon guide à travers la région du Lac où les temps géologique, géographique, historique, artistique, cosmologique et personnel s’enchevêtrent. D’autres écrivains sont venus s’y ajouter, dont Hermann Hesse par exemple. Hesse possédait une magnifique maison dans la zone du Hori sur les rivages du Lac inférieur, où se trouvait une colonie d’artistes. Il a écrit plusieurs textes sur la région qu’il connaissait de l’intérieur et par toutes les saisons. Ses poèmes cosmologiques, dépeignant la faune, la flore, l’eau et les ciels du Lac entrent en résonance avec ma propre expérience du lieu. Ils m’ont permis de mieux situer et d’approfondir ce que j’expérimentais : un espace-temps cosmologique de connexion entre toute chose.
FT : Dans une description que vous m’avez faite de votre livre vous employez le terme de contamination : entre éléments et matières, à l’intérieur de la langue. Dans ma note j’ai préféré parler d’hybridation, êtes-vous d’accord ou pensez-vous que ce sont deux phénomènes distincts, mais pouvant être tous les deux invoqués ?
EdR : De mon point de vue, les phénomènes d’hybridation et de contamination sont deux phénomènes différents. La question de l’hybridation en art est une forme qui s’est généralisée à partir de la première postmodernité (années 1980). Au départ, cette hybridation s’est caractérisée par une imbrication formelle de contenus, souvent organisée par juxtaposition métissée. Sous l’influence de l’évolution du monde (crise climatique, technologique, géopolitique,) des médias et des moyens technologiques, cette hybridation a évolué vers des « formes-contenus » intégrés qui se contaminent. Par contamination, j’entends des matières qui s’interpénètrent et s’altèrent, c’est-à-dire entraînent des altérations. Ce phénomène, plus que présent dans les matières organiques et fabriquées à l’époque où nous vivons, est largement exploré par les formes artistiques contemporaines. Comme dans certaines sculptures d’Enrico David, artiste italien à qui je me suis intéressée pour comprendre le phénomène de contamination. David propose des sculptures où des matières en interaction sont en voie de métamorphose. Nous nous trouvons devant une agrégation de contenus en état de destruction ou de dissolution, qui proposent de nouvelles formes. C’est ce que j’ai essayé d’expérimenter au niveau de mon langage, en proposant des formes-contenus qui s’amalgament, se miroitent, interagissent, se plient ou se dissolvent, pour glisser vers autre chose en voie de se faire. J’ai essayé de construire dans Paradisiaca. Un Lac-Opéra un langage de formes-contenus qui thématiquement et formellement se contaminent, dérapent, revirent, mutent, un langage qui reflète mon expérience de l’étrangeté d’un monde où tout est en tout, parle à tout, détermine tout. Devant cette expérience d’inquiétante étrangeté à l’égard d’un univers à forte connexion, j’ai été prise de vertige. Et j’ai voulu que ce vertige se saisisse du langage, de sorte que un.e lecteurice soit pris.e à son tour par cette sensation.
FT : Quel est votre rapport aux langues étrangères d’une part, à la musique d’autre part, dans ce livre ?
EdR : Mon rapport aux langues étrangères est fondamental dans ma pratique poétique en raison de mon bilinguisme. Dans Paradisiaca. Un Lac-Opéra, ce rapport devient sensible dans les notes du livre qui font résonner en plusieurs langues les voix sollicitées dans le texte. Mes lectures préparatoires au livre ont été effectuées en français, néerlandais, anglais, allemand et italien. Quand j’ai souhaité retenir certains passages dans les notes, je les ai cités en langue originale et en traduction (plus particulièrement à travers mes propres traductions). J’ai voulu laisser une trace de ma pratique de traduction, intimement liée à ma pratique de la poésie et ma vie entre les langues. Même si j’écris en français, je compose toujours depuis plusieurs langues. Entre 2023-2025, j’ai écrit plusieurs fois sur le rapport entre langue étrangère et langue maternelle pour des colloques ou des sites (Poesibao, ou Le Carnet et les Instants)
Pour ce qui est de la musique, sa présence est explicite dans Paradisiaca. Un Lac-Opéra, tout en prenant une autre forme que dans Juin sur avril où elle était également constitutive. La question de la musique traverse le livre de deux façons. De manière thématique, à travers les orgues inscrits dans les poèmes, instruments de toute taille et facture omniprésents sur le territoire du Lac de Constance. Chaque église a son propre orgue. L’orgue de l’église de Saint-Gall par exemple est étourdissant, mais j’ai tout aussi bien aimé les petits orgues dans des églises plus humbles. L’aspect musical traverse le livre également au niveau formel du langage, dans la mise en récit opératique du texte et la musique de la langue. Mes poèmes opératiques sont issus de mon expérience de la région du Lac qui est chant de l’eau, du vent, de la végétation, des orgues, des œuvres d’art, des enluminures au sein des manuscrits conservés dans les abbayes. J’ai souhaité que ma langue soit affectée par la musique du Lac. Cela m’a amenée à explorer en profondeur l’aspect musical du poème par un travail sur les assonances et les allitérations, prolongé au niveau compositionnel global par une réflexion sur le miroitement entre mots et groupes de mots, afin de construire ou de déconstruire des thèmes, de créer des harmonies et des dysharmonies. L’aspect musical est également présent à travers la scénographie de la page envisagée comme un espace rythmique, plastique et auditif. Je m’intéresse depuis longtemps à la mise en scène de la voix à l’intérieur du texte poétique.
III, anthologie
Nous avons choisi de donner ces extraits au format PDF pour en respecter la disposition.
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