Coral Bracho, un dossier de traductions inédites de Jean-René Lassalle (III, 12, traductions)


Jean-René Lassalle invite ici les lecteurs du site Poesibao à la découverte de la poésie de la Mexicaine Coral Bracho.


 

Tracé du temps

Entre le vent et l’obscur,
entre une gaieté ascendante
et une quiétude profonde,
entre l’exaltation de ma robe blanche
et la cavité nocturne de la mine,
les yeux limpides de mon père qui attendent ; son allégresse
ardente. Je monte vers lui. C’est un pays
de petites étoiles, et s’abaissant
sous les cristaux de pyrite, le soleil s’enfonce. Hauts nuages
de quartz et silex. En son visage sa lumière captivante,
la chaleur de l’ambre.
Il me soulève dans ses bras. Se rapproche.
Notre ombre s’incline devant l’orée. Il me dépose.
Me donne la main.
La descente entière
est une joie silencieuse,
une tiédeur vespérale,
plénitude embrasée.
Quelque chose dans cette paix nous recouvre, protège,
et nous élève,
bien doucement,
tandis que nous descendons.


Source : Coral Bracho : La voluntad del ámbar, Ediciones Era 1998, traduit de l’espagnol (mexicain) avec l’original et un interlinéaire par Jean-Rene Lassalle


Trazo del tiempo

Entre el viento y lo oscuro,
entre el gozo ascendente
y la quietud profunda,
entre la exaltación de mi vestido blanco
y la oquedad nocturna de la mina,
los ojos suaves de mi padre que esperan; su alegría
incandescente. Subo para alcanzarlo. Es la tierra
de los pequeños astros, y sobre ella,
sobre sus lajas de pirita, el sol desciende. Altas nubes
de cuarzo, de pedernal. En su mirada, en su luz envolvente,
el calor del ámbar.
Me alza en brazos. Se acerca.
Nuestra sombra se inclina ante la orilla. Me baja.
Me da la mano.
Todo el descenso
es un gozo callado,
una tibieza oscura,
una encendida plenitud.
Algo en esa calma nos cubre, algo nos protege
y levanta,
muy suavemente,
mientras bajamos.


Source : Coral Bracho : La voluntad del ámbar, Ediciones Era 1998.


Lointaines localités

Leurs reliefs brûlants, leurs passages, sont un psaume
déchirant et monocorde ;
les enfants courent et crient,
comme de brefs laps dans un éternel et perplexe
sépia intranquille. Il y a aussi des villes
qui adoucissent la lumière du soleil :
en leurs miroirs d’or crépusculaire les eaux déploient et attisent
des aires parfumées, des caresses rituelles ; dans ces bains :
des sourires, murs qui verdoient
– leurs temples sirotent les vagues.

Lisières désertes mouvantes (les caravanes, bourrasques du sud,
nuits arquées et dépeuplées, les soirées lentes, ce sont sables à traverser qui les séparent)
mirages, échos qui les embrument,
les entrelacent ;
un gout mouillé de sel aux coins fugaces ;
et cette résonance évoquée.


Source : Coral Bracho : El ser que va a morir, Mexico 1982, traduit de l’espagnol (mexicain) avec l’original et un interlinéaire par Jean-Rene Lassalle


Poblaciones lejanas

Sus relieves candentes, sus pasajes, son un salmo
luctuoso y monocorde;
los niños corren y gritan,
como pequeños lapsos, en un eterno, enmudecido
sepia demente. Hay ciudades, también,
que dulcifican la luz del sol:
En sus espejos de oro crepuscular las aguas abren y encienden
cercos de aromas y caricias rituales; en sus baños:
las risas, las paredes reverdecientes
-Sus templos beben del mar.
 
Vagos lindes desiertos (Las caravanas, los vendavales, las
noches combas y despobladas, las tardes lentas,son arenas franqueables que las separan) mirajes, ecos que las enturbian,
que las empalman;
un gusto líquido a sal en las furtivas comisuras;
Y esta evocada resonancia.


Source : Coral Bracho : El ser que va a morir, Mexico 1982


Eau à bordures lubriques

Eau de méduses,
eau lactée, sinueuse,
eau de bordures lubriques ; épaisseur du verre – Déliquescence
à contours délectables. Eau – somptueuse eau
d’involution, de langueur

en densités placides. Eau
soyeuse et plombée dans l’opacité et le poids – Mercurielle ;
            eau en suspens, lente eau. Et algue
aquatique des lueurs – Dans les mamelles du plaisir. Les algues, le
            souffle de leurs cimes ;

– sous le silence en arche, sous les isthmes
du basalte ; l’algue, son régulier frôlement,
son faufilement. Eau-lumière, eau poissonneuse ; l’aura, l’agate,
ses débordements lumineux ; Feu poursuivant le cerf

fuyant – Autour de l’arbre ceiba, autour du banc de poissons ; flamme
pulsante ;
eau de lynx, eau dentelée (Jaspe soudain). Luminescence
entre méduses.
– Ourlet ouvert, lippu ; aura à bordures lubriques,
son lissé berceur, son efflorescence nidifiée ; amphibie,
labile – Eau, soie aquatique
en aimantation ; à l’affût. Eau suspendue, lente eau – Lascive luminosité

dans sa circulation huileuse,
sur les renversements du basalte – Reptation d’opale parmi la lumière,
parmi la flamme intérieure. – Eau
de méduses.
Eau molle et lustrée ;
eau sans empreinte ; dense,
mercurielle

            sa blancheur d’acier, sa dilution en sursauts de graphite,
en pointes satinées ; furtive, souple.  – Eau vive

en ventral sur chanfrein, chaviré soleil de bronze engouffrant
– jaillissante eau de zinc. Eau de méduses, eau tactile
fusionnante
en onctueux indigo, en rûche réverbérante. Eau d’amiante et d’ulve
Le poisson-chat dans son duvet
– butinant ; d’humeur nutritionnelle, son nectar délicat ; le doré
réservoir, limbe, le transparente. Eau légère, aura dans l’ambre
– un svelte luminaire oint ; le tigre, sa marée haute
sous l’ombre vitrifiée. Eau de lisière, eau d’anguille laminant son profil,
sa migration nocturne
– en matrice de soie ; dans la sauge. – Eau

parmi merlus. Eau gravide (- Calme jouissance
tiède ; son iridescence) – L’eau
et ses bordures

– Son moiré changeant, son enchantement
au sein du nubile
cadencé. Eau,
soyeuse eau d’involution, de langueur
en densités placides. Eau et eau ;      Sa caresse
– Eau loutre, eau poisson. Eau

de méduses,
eau lactée, sinueuse ; Eau,


Source : Coral Bracho : El ser que va a morir, Mexico 1982, traduit de l’espagnol (mexicain) avec l’original et un interlinéaire par Jean-Rene Lassalle


Agua de bordes lúbricos

Agua de medusas,
agua láctea, sinuosa,
agua de bordes lúbricos; espesura vidriante—Delicuescencia
entre contornos deleitosos. Agua—agua suntuosa
de involución, de languidez

en densidades plácidas. Agua,
agua sedosa y plúmbea en opacidad, en peso —Mercurial;
      agua en vilo, agua lenta. El alga
acuática de los brillos —En las ubres del gozo. El alga, el
      hálito de su cima;

—sobre el silencio arqueante, sobre los istmos
del basalto; el alga, el hábito de su roce,
su deslizarse. Agua luz, agua pez; el aura, el ágata,
sus desbordes luminosos; Fuego rastreante el alce

huidizo—Entre la ceiba, entre el cardumen; llama
pulsante;
agua lince, agua sargo (El jaspe súbito). Lumbre
entre medusas.
—Orla abierta, labiada; aura de bordes lúbricos,
su lisura acunante, su eflorescerse al anidar; anfibia,
lábil —Agua, agua sedosa
en imantación; en ristre. Agua en vilo, agua lenta —El
      alumbrar lascivo

en lo vadeante oleoso,
sobre los vuelcos de basalto. —Reptar del ópalo entre la luz,
entre la llama interna. —Agua
de medusas.
Agua blanda, lustrosa;
agua sin huella; densa,
mercurial

      su blancura acerada, su dilución en alzamientos de grafito,
en despuntar de lisa; hurtante, suave. —Agua viva

su vientre sobre el testuz, volcado sol de bronce envolviendo
—agua blenda, brotante. Agua de medusas, agua táctil
fundiéndose
en lo añil untuoso, en su panal reverberante. Agua amianto, ulva
El bagre en lo mullido
—libando; en el humor nutricio, entre su néctar delicado; el áureo
embalse, el limbo, lo transluce. Agua leve, aura adentro el ámbar
—el luminar ungido, esbelto; el tigre, su pleamar
bajo la sombra vidriada. Agua linde, agua anguila laminendo
      su perfil,
su transmigrar nocturno
—Entre las sedas matriciales; entre la salvia. —Agua

entre merluzas. Agua grávida (—El calmo goce
tibio; su irisable) —Agua
sus bordes

—Su lisura mutante, su embeleñarse
entre lo núbil
cadencioso. Agua,
agua sedosa de involución, de languidez
en densidades plácidas. Agua, agua;         Su roce
—Agua nutria, agua pez. Agua

de medusas,
agua láctea, sinuosa; Agua,


Source : Coral Bracho : El ser que va a morir, Mexico 1982.


Coral Bracho est une poète mexicaine née en 1951. Son père meurt quand elle a dix ans. Elle est traductrice, professeur d’université, et a reçu de nombreux prix pour son œuvre. Sa poésie s’inscrit d’abord dans un mouvement néo-baroque sud-américain exemplifié par la prolifération de métaphores étranges chez le Cubain José Lezama Lima dans les années 1930. Cependant elle tend aussi à un onirisme méditatif tantôt sensuel, tantôt mélancolique. De son poème le plus connu, « Agua de bordes lubricos », elle dit : « Il tente d’approcher le mouvement de l’eau… avec des images flottantes ; on ne peut les saisir, elles sont fluides. Ce qui reste est la continuité de l’eau. ». Coral Bracho a aussi dit sa poésie sur CD, écrit des livres pour enfants, et collaboré avec des artistes (Irma Palacios, Jenny Holzer). Elle fut invitée en 2012 par l’université de Toulouse et à la Maison de l’Amérique Latine à Paris en 2024.

 

 

Bibliographie sélective

Peces de piel fugaz, La Máquina de Escribir, México, 1977

El ser que va a morir, Instituto Nacional de Bellas Artes, México, 1982

Tierra de entraña ardiente, Galería López Quiroga, México, 1992

La voluntad del ámbar, Ediciones Era, México, 1998

Ese espacio, ese jardín, Ediciones Era, México, 2003

Cuarto de hotel, Ediciones Era, México, 2007

Si ríe el emperador, Ediciones Era, México, 2010.

Debe ser un malentendido, Ediciones Era, México, 2018.

 

Traduction en français

Tracé du temps, Ecrits des Forges, Québec 2001. Traduit par Dominique Soucy (bilingue)

Chambre d’hôtel, Al Manar, Paris 2015. Traduit par Nathalie Galland, et alii (bilingue)

Notons aussi un dossier Coral Bracho avec poèmes et entretien dans le numéro de janvier-février 2026 de la revue Europe

 

Sitographie

Bio, photo et poèmes en espagnol et anglais sur le site du Poetry Translation Centre de Londres

Vidéo de 5 minutes où Coral Bracho lit « Agua de bordes lubricos » en espagnol en 1997 au festival international de poésie de Rosario (FIPR) en Argentine

Essai de Nathalie Galland rapprochant la poésie de Coral Bracho et les photographies de Pia Elizondo (deux Mexicaines)

 

Choix, traduction et réalisation du dossier Jean-René Lassalle dont on peut lire aussi, aujourd’hui, des poèmes inédits sur le site

 

 

photo © Tania Victoria / Secretaría de Cultura CDMX