Marc Wetzel nous invite à la découverte de cette traduction de Mary Oliver, par Cécile A. Holdban et Thierry Gillyboeuf

… ceux qui s’y connaissent
sortent les cueillir, choisissant
l’inoffensif dans les groupes
de brillants, de sorciers,
de russules,
d’amanites panthères,
anges de la mort blancs comme des requins
dans leurs voiles déchirés
l’air aussi innocents que du sucre
mais pleins de paralysie :
les manger
c’est chanceler
aussi vite que les champignons eux-mêmes
quand ils ont fini d’être parfaits
et que du jour au lendemain
ils retombent sous les champs de
pluie luisants (p.22)
La bête rouge
qui vit sur le versant de ces collines
ne sortira pas quoi que tu puisses lui offrir :
argent ou musique. Mais il est des moments
chargés de lumière et de chance. Marche
silencieusement sous ces vignes enchevêtrées
en prêtant attention, et un matin
quelque chose t’explosera sous les pieds
comme une branche de feu ; un après-midi
quelque chose dévalera la colline
à la vue de tous, une manche musclée de la couleur
de tous les mois d’octobre ! (…)
Le renard ! Le renard ! (p.43)
Une seule fois, et puis en rêve,
j’ai observé, secrètement
et avec la tendresse d’une femme attentionnée,
une vache donner naissance
à un veau rouge, le lécher pour le sécher et l’allaiter
dans un coin chaud
de la nuit claire
dans l’herbe parfumée
sur les domaines sauvages
de la prairie printanière, et je leur ai demandé,
dans mon rêve je me suis agenouillée et je leur ai demandé
de me faire de la place (p.50)
Comme de grands papillons
noirs
paresseux ils survolent
les clairières à la recherche
de la mort,
pour la manger,
pour la faire disparaître,
pour en faire ce miracle :
la résurrection … (Vautours, p.60)
… le chou puant
arrogant avec son cœur de navet
projetant ses bouquets de feuilles
à travers la boue glacée.
Tu t’agenouilles à côté de lui. L’odeur
est épouvantable et se diffuse de
façon totalement décomplexée, attirant
à elle des projections continues
de protéines. Repoussantes, ses cavités
vertes et rugueuses, et la pensée
de l’épaisse racine nichée dessous, aussi tenace
et puissante que l’instinct !
Mais ce sont ces forêts que tu aimes,
où le nom secret
de chaque mort est une vie nouvelle – un miracle
qui n’est sûrement pas l’œuvre d’un simple mouvement
mais d’une reconstitution dense et ardente. Ce ne sont
ni la tendresse, ni la nostalgie, mais l’audace et la force
qui font s’écouler la cascade gelée, le passé.
Fougères, feuilles, fleurs, les derniers raffinements
subtils, élégants et reposants, attendent
de s’élever et de s’épanouir.
Ce qui trace le chemin n’est pas nécessairement beau » (p.67)
… jusqu’à ce que,
au cœur de la forêt, tu grimpes
tant bien que mal à un arbre, tu arraches l’écorce,
tu flottes à l’intérieur et avales les rayons dégoulinants,
des morceaux d’arbre, des abeilles écrasées – un goût
composé de toutes les choses perdues, dans lequel
toutes les choses
perdues sont retrouvées » (Miel à table, p.80)
… Chaque année
tout ce que
j’ai pu apprendre
au cours de mon existence
me ramène à cela : les incendies
et la rivière noire de la perte
dont l’autre rive
est le salut,
dont le sens
nous échappera à jamais.
Pour vivre dans ce monde
il faut être capable de
faire trois choses :
aimer ce qui est mortel ;
le tenir tout
contre ses os en sachant
que sa propre vie en dépend ;
et le moment venu, le laisser partir,
le laisser partir. (p.110)
Les poètes lyriques ont la plus facile et comblée des vies : où qu’ils aillent, quoi qu’ils approchent, ils ont quelque chose à en dire. Sortent leur carnet, notent leur affaire, et s’en estiment quitte pour quelques heures. Si, de plus, par le hasard d’une vie, ils ont dû fréquenter très précocement une nature encore à peu près libre, mais pourtant pas trop dangereuse (comme ce fut le cas de Mary Oliver, qui, très jeune fille, dut régulièrement quitter le harcèlement familial – pour échapper aux abus probables d’un très proche ? – pour explorer sans cesse les bois et marais alentour, et connaître une réalité qu’il suffisait de comprendre, elle, pour y avoir la paix et goûter, sans conditions, à la présence commune), alors ils pourront, toute l’existence, reprendre exactement leur vie là où ils auront su fuir la violence et la sordide mesquinerie qui l’empoisonnaient. Dans la « nature », donc, et sa prédation vitale, consubstantielle, normale – toujours préférable à la cruauté hors-instinct de la perversité humaine. « American primitive » (premier recueil – datant de 1983, Mary Oliver y a 48 ans – traduit en français) justifie ainsi son titre : on peut toujours recommencer sa vie là où une indue (illusoire ou mensongère) « civilisation » d’elle l’avait égarée et salie. Une poésie « sauvage » est simplement celle qui sait faire reprendre à une vie (sauvée par ses efforts mêmes d’enfant !) les commandes de sa parole – et cette « sauvagerie » est réussie quand ce qu’on s’est demandé à soi-même pour sauver sa peau vient éclairer autrui. Toute la poésie de Mary Oliver tient ainsi dans une leçon de présence qui dirait : être attentif sans participation (sans compromettre les êtres et les choses dans notre curiosité même d’eux !) à ce qui nous est donné sans appartenance (sans prendre pour nous ce que la nature n’a confié qu’à notre parole !). Le poète lyrique se sait favori secrétaire, ou rédacteur privilégié de la vie des choses, mais ne croit en rien celle-ci, pour autant, à lui redevable !
Dans leur sobre et utile présentation, les traducteurs Cécile A. Holdban et Thierry Gillyboeuf soulignent l’usage à la fois juste, ardent et sage que la poète fait de la nature. Juste, parce qu’elle y rencontre sans cesse des co-usagers de cette nature (lynx, taupes, aigrettes, couleuvres, abeilles …), qu’elle avoue et célèbre être des collègues de survie immensément majoritaires, et immanquablement vainqueurs en toute comparaison avec notre tristement humain emploi de cette même nature. Ardent parce que la dimension insoluble de la nature pour elle-même lui apparaît liée à l’infinie complexité des problèmes qu’elle rencontre dans et pour sa simple production d’elle-même : sa poésie est dans l’incessante relance dont elle sent la nature même animée (nature qui paye sa propre inventivité au prix fort, ou la fait payer à tous ceux qui la constituent – puisqu’elle ne dure qu’en sachant produire des êtres capables de la reproduire en retour). Et sage enfin, malgré l’admirable intensité de cette œuvre (elle qui ose écrire : La joie est un goût avant d’être autre chose, et le corps peut se prélasser durant des heures en dévorant les moments forts ! p.112) parce que l’auteure sait bien que le déclic de sa pensée n’est pas en elle, et que sa réussite est exclusivement celle de la vie qu’elle synthétise et transfigure, non du tout la sienne ! Ainsi, absolument juste est la question : De quoi pourrions-nous dire/ que c’est la vérité du monde ? (p.37). Ardente est la description de trois aigrettes soudainement devant elle : Même assoupies elles avaient/ une telle foi dans le monde/ qui les avait créées – (p.39) ; sage est pourtant la maxime qui ouvre le volume : Toute la journée mon corps/ accepte ce qu’il est (p.21). Et à la fois juste, ardente et sage est cette brève notation de l’intérieur d’un ancien bordel (campagnard) ruiné, par hasard visité lors d’une de ses juvéniles balades :
C’est fermé depuis des années,
les matelas n’accueillaient que
l’eau de pluie, et une
chaussure noire de femme. Au rez-de-chaussée
des araignées avaient emballé
le chandelier en cristal » (p.62)
Lors d’une ses (nombreuses et chaleureuses) lectures publiques, Mary Oliver rappelle cette petite fable-express : elle se tient, déçue et fatiguée, sur un rivage, et se plaint à la mer de tout ce qu’elle devrait (et échoue à) assumer, puis rapporte soudain la réponse de la mer : Excuse-moi, mais j’ai à faire !. La salle, qui ne s’y trompe pas, rit aux éclats (de ce qui n’est pas, en vérité, une blague – mais fait voir en l’ordinaire « vérité » une plus piteuse blague), car toute la poésie d’Oliver témoigne du tragique dilemme de la nature : ou bien, sans l’homme, elle est son propre et seul maître, et doit indéfiniment travailler à pérenniser son mystère ; ou bien, sous l’homme qui l’exploite, elle est contrôlée par qui la dévaste – ayant simplement troqué pour une infatigable oppression son inconsolable endurance !
L’intuition centrale de cette poésie est peut-être celle-ci : la vie (la vie organique, aux milliards d’années d’états de service terrestres, inépuisable et insatiable) est comme un formidable feu mis à la matière, feu dont la vie doit pourtant elle-même, la toute-première, se prémunir ! Comme la vie fait de la matière inerte ce que celle-ci ne peut seule obtenir d’elle-même (à savoir entrer dans la constante activité de durer grâce à ses propres changements), notre poète saisit ce que font d’eux-mêmes les divers genres de vivants pour en pouvoir former leur permanence propre : le lynx qui « se déplace comme de la soie/ sur les épais/ coteaux de neige -/ flamboyant,/ il se prélasse dans des arbres/ aussi massifs que des châteaux,/ aussi froids que du métal » (p.36), comment à la fois ils s’entre-ressemblent et s’entre-distinguent pour parvenir à n’être qu’eux-mêmes : ainsi les taupes « aussi rapides/ que des scarabées, aussi aveugles/ que des chauve-souris, aussi timides/ que des lièvres, mais plus/ rares qu’eux etc. » (p.29), quand ils inventent ou adaptent les inventions des autres (ainsi, la nage hors-eau qu’est la reptation : « deux serpents (…) pareils à deux fouets noirs/ se dressant et s’élançant ;/ en parfaite harmonie/ ils gardaient la tête haute/ et avançaient en nageant/ sur leurs ventres lisses » p.71). Ce qu’elle écrit des corps animaux (d’une baleine à bosse, d’un vautour, d’un renard …) est tout bonnement génial :
Il y a, tout autour de nous,
ce pays
du feu originel.
Tu vois ce que je veux dire.
Le ciel, après tout, ne s’arrête devant rien, donc quelque chose doit retenir
nos corps
dans ses écuries riches et intemporelles sinon
nous prendrions notre envol (p.83)
L’animal a ici le physique de l’emploi … d’être (il obtient de son corps ce que celui-ci s’était d’abord donné, en construisant la forme capable de lui faire rencontrer ses ressources d’existence et d’en déjouer les obstacles), et osons appeler miracle en elle ce pouvoir qu’a la poète de restituer ce qu’elle n’hésite pas, elle, à appeler « miracle » hors d’elle : la dansante architecture des physionomies et des physiologies (le corps de la taupe est fait pour lui faire trouver « délicieuse » au bout de son « museau tenace », la terre, comme celui de la grenouille pour lui faire apprécier l’opacité bourbeuse et fétide du marais, sa mêlée stagnante …) : Mary Oliver décrit ce monde exactement comme il se vient, dans une parole sachant, respectueusement, ré-initier cette advenue. Voilà son don parfait !
Dans un (rare) passage énigmatique, le poème « Fantômes » (p.49), on lit ceci :
« Dans le livre de la terre il est écrit :
rien ne peut mourir.
Dans le livre des Sioux il est écrit :
ils sont partis dans la terre se cacher.
Rien ne pourra les faire ressortir
que les gens qui dansent. »
On peut sans doute comprendre ici que l’art sait aussi se servir des morts pour réveiller les vivants. Et son art (de « déployer le paysage comme une leçon de création », p.25) y réussit tout particulièrement. Une religion aurait du mal à en dire autant : dans une autre de ses fables orales, Mary Oliver rapporte que devant, un jour, une saisissante scène de nature, elle avait attendu, observé, réfléchi et respecté. Ajoutant pour son public : que voudriez-vous qu’une prière ait fait de plus ?
Marc Wetzel
Mary Oliver, Amérique primitive (American Primitive), avant-propos et traduction des poèmes, Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf, Editions Poesis, 128 pages, mars 2026, 12€