Christian Bernard « Élégies anciennes », entretien croisé Isabelle Baladine Howald et Florence Trocmé, (III, 8, entretiens)


Un entretien croisé, puisque nous sommes deux à lire /aimer conjointement ces Elégies, en ces temps certes élégiaques, néanmoins vivants.


 

 

Isabelle Baladine Howald : Nous avons de la chance avec les élégies cette année, puisque deux très beaux livres, viennent de paraître, celui de Christophe Manon Élégies mineures chez Nous, et voici les Elégies anciennes de Christian Bernard à l’Atelier Contemporain.
“Élégies” est a priori un mot désuet voire une pratique poétique devenue impraticable, honnie ! Et pourtant, dans ces deux livres, l’élégie fonctionne de manière tout à fait actuelle.
Je lis, Florence, tes notes du samedi 6 décembre 2025 où tu dis que plusieurs choses te frappent à propos de ce livre :
« Son extraordinaire puissance d’évocation, on a l’impression d’entrer dans un Prague crépusculaire avec lui.
Ses listes, qui sont comme des spirales vers le fond d’un trou noir, avec beaucoup de jeux de rythmes et de sonorité.
La question du travail sous-jacent sur la notion d’élégie.
Enfin, le thème des villes, Prague, Strasbourg. »
Peut-on tenter un rapprochement entre d’une part les Elégies de Duino de Rilke, d’autre part les Elégies anciennes de Christian Bernard et les Elégies mineures de Christophe Manon, deux livres parus en 2025.

Florence Trocmé : Oui – on peut tout à fait tenter un rapprochement fructueux entre les Élégies de Duino de Rilke et les deux recueils récents (Elégies anciennes de Christian Bernard ; Élégies mineures de Christophe Manon). Ce rapprochement ne consiste pas à dire qu’ils appartiennent au même registre esthétique, mais à repérer convergences thématiques, tactiques formelles et stratégies poétiques différentes autour d’un genre (l’élégie) qui se réinvente.
Tu as en effet déjà commenté les Élégies mineures de Christophe Manon pour Poesibao et nous allons tenter ici, peut-être à sauts et gambades, de faire partager notre lecture critique du livre de Christian Bernard. Quelques faits en premier lieu.
Christian Bernard, né en 1950, est un spécialiste d’art moderne et contemporain ; il a été, entre autres, directeur de la Villa Arson, créateur et directeur du Musée d’art moderne et contemporain de Genève, commissaire du « Printemps de Septembre » à Toulouse. Parallèlement, il écrit de la poésie et a publié : Petite forme (Sitaudis, 2012), Élégie Ithaque (Walden n, 2013), Feux de position (Walden n, 2021), Fabules(Walden n, 2022).
Aujourd’hui, il rassemble à l’Atelier contemporain toutes ses « Élégies » écrites entre 1977 et 2020 et parues pour certaines dans des revues ou de façon confidentielle. C’est donc un évènement éditorial important que cette publication. C’est dire aussi qu’il a adopté le « genre » Elégie il y a déjà longtemps.
Je te laisse développer tes premières impressions de lecture et te donnerai les miennes. Mais commençons par ton compte-rendu de lecture.

IBH. : Oui, j’ai connu Christian Bernard à Strasbourg il y a bien longtemps alors que l’art et la poésie le mobilisaient déjà beaucoup. Nous avons aussi suivi sur Poesibao son travail éditorial avec la parution de Sonnets de Walter Benjamin chez Walden, ce qui était une belle surprise. Le voir revenir avec des Élégies anciennes (quel beau titre, qui déjà me fait réfléchir à ceci : une élégie, qui est la forme poétique pratiquant le souvenir, n’est-elle pas toujours ancienne ? …). Mais plus loin dans le texte (Élégie blanche, p. 69) et nous y reviendrons, Christian Bernard aborde l’oubli, ce qui peut sembler paradoxal pour une élégie ! Ce point m’a assez fascinée.
J’ai été frappée par l’allure du livre, très sobre, avec ce tableau aussi bien « romantique » en couverture (un lac, des montagnes) que très moderne avec ce cadre vert sombre et sa découpe en baies très précise (le tableau est de Thomas Huber, intitulé Ausblick, c’est à dire perspectives, c’est à dire : vues larges) et par la beauté des poèmes. Nous sommes dans l’élégiaque ou dans ce que j’appellerai « l’élégie tombale » avec ce vieux cimetière de Prague (qu’il faudrait filmer comme Robert Bober l’a fait pour celui de Vienne dans Vienne avant la nuit…). Prague où naquit Rilke (et Kafka bien sûr), présent en ligne directe par une citation ou un rapprochement discrèts. Strasbourg où Christian Bernard a vécu et où je vis toujours est une ville élégiaque, la dernière, de ce côté ouest de l’Europe, de la Mitteleuropa, ce qui se voit dans son architecture, dans ses ponts, dans l’eau verte de l’Ill, dans les innombrables passages d’écrivains (Strass/Burg : ville des routes, donc ville des passages). Christian Bernard n’est pas tendre avec la ville de Strasbourg à laquelle il consacre plusieurs élégies. Mais on ne peut écrire d’élégie si l’on n’aime pas… On peut détester les traditions, le conservatisme mais il n’a pas oublié les passages de Goethe, Nerval, Stendhal, Hugo, Büchner, Hölderlin et j’en passe, ni ce à quoi nous avons assisté dans les années 70 et 80 par le théâtre (TNS avec Georges Lavaudant, Michel Deutsch), la littérature et la philosophie (Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy et bien d’autres, la musique avec Rodolphe Burger, Musica). Dans une élégie peuvent se mêler divers sentiments, une ironie qui protège peut-être, une attente insatisfaite, un ressentiment, et une grande nostalgie… c’est toujours une forme d’amour…

FT : c’est un livre où la mélancolie et un sens aigu de la perte et du « jamais plus » diffusent à fleur de pages et de mots. Le livre ouvre avec « la Suite Prague » et tous ses fantômes, à commencer par tous ceux du Vieux Cimetière juif, « inconscient pétrifié / des capitales d’Europe Centrale / tumulus en débâcle / à revers / des diasporas / jusqu’à douze tombes l’une sur l’autre. » (p. 13)Jamais plus, abandon. Mais comme une fidélité, « ne plus que [s’] en souvenir ».

“J’y fus (non pour le désuet passé simple
mais pour l’étincelante intensité du sentiment d’exister
cette tonalité fantasmatique de la vie qui soudain
te fait te reconnaître en toutes choses
trois fois : en soixante-neuf, soixante-dix-sept (?)
et le soir où Vaclav Havel accéda au Château de velours” (p.17)

La force d’évocation ici est telle par moments que l’on a l’impression que la page s’ouvre en pop-up sur les rues de la ville, avec ses passants, ses personnages célèbres. Ou que l’on pénètre dans une case de bande dessinée.

“Je revois František Muzika dans son bureau lambrissé
de l’École des Beaux-Arts qui sort d’un placard
des gitanes sans filtre et du whisky
et qui nous parle dans notre langue depuis si loin” (p.20)

Et puis, troisième partie de cette « suite Prague », de nouveau les tombes dans une de ces extraordinaires listes dont Christian Bernard a le secret et dont il déroule plusieurs exemples dans ce livre. Il nous parle :

“De ces centaines / de pierre levées / tombantes / tomées / frémissantes de phrases /qui s’effacent / fourmillantes de lettres / qui murmurent.” (p.25)

Et je pense, Isabelle, que tu as été sensible à l’exergue de cette partie… En dit-elle long sur l’art de Christian Bernard ?

IBH :
je partage ton analyse, Florence, Ces trois premières Elégies sont si belles. Le temps s’écoule-t-il toujours (et certainement pas le même) dans les eaux peut-être indifférentes, mais si fantasmatiques, des rivières qui les traversent (l’Ill à Strasbourg – et le Rhin tout près, le Danube à Budapest, la Vistule à Cracovie, la Moldau à Prague, l’Isar à Munich, le Pô finissant dans la lagune de Venise, la Moskova à Moscou etc.).
J’ai beaucoup aimé aussi cette notion d’« inconscient pétrifié des capitales d’Europe centrale ».
C’est certainement dans ces élégies-là, les premières du livre que se sent le plus fort la pression du temps, sujet majeur du livre, un temps partagé entre un signe aux êtres et aux lieux d’une époque perdue et une détestation du présent qui falsifie tout.
Ces élégies mitteleuropéennes qui ont en effet gardé la forme ancienne de l’élégie, ce chant de la perte, sont pourtant redoutablement contemporaines, par l’ironie à Strasbourg, « le petit commerce heimateux » (une sorte de chez-soi/entre-soi), voire l’effroi qui les traverse : « Suis-je revenu ici/ou n’était-ce qu’un cauchemar ? ». Le problème étant sans doute que le pittoresque (pour touristes) a remplacé l’authenticité. Pour qui aime ces villes au petit matin dans cette brume humide, le déferlement du faux est insupportable. Il en va de même pour la pensée. On se souvient des grands fantômes car il n’y a plus que de petits profs qui s’autocongratulent.
Avec l’ « Élégie blanche », Christian Bernard aborde l’oubli, thème surprenant de ce qui est élégiaque, a priori porté sur et par le souvenir ? Il oublie également nombre d’objets !
Pour toi que signifie ici ce thème de l’oubli ?

FT : C’est d’abord le vertige de l’oubli, vertige abyssal, oubli abyssal, dont Christian Bernard rend compte par une de ces listes dont il a le secret. L’accumulation d’oublis détaillés, d’évènements essentiels ou infimes, me semble ouvrir chez celle ou celui qui lit une sorte de puits effrayant, où se devine soudain tout ce qui d’elle, de lui, s’est enfoui.

“J’ai oublié
montre
et boussole
carte et hamac
anorak et pyjama”

(p. 67) – bref extrait d’une véritable litanie de choses, de paysages, d’êtres, de situations oubliés qui court sur trois ou quatre pages. Une sorte de « Je me souviens » inversé. Et je me souviens ici que je rêve souvent que j’ai perdu mes papiers d’identité et mon appareil photo sans parler de mon chemin !

“J’ai oublié les villes
où j’ai vécu où
j’ai séjourné où
je suis passé où
 j’ai laissé des mues
phosphorescentes.”
(p. 70)

Ce qui me retient ici, c’est l’idée des mues phosphorescentes. Seraient-elles images des poèmes à venir, vieilles défroques vidées de vie mais pas tout à fait, puisque l’écriture les réanime ?
Et pourtant, dit encore Christian Bernard :

“J’ai perdu le sens
De la métaphore

J’ai perdu mes listes

J’ai perdu le fil

Je ne sais plus”
(p. 71)

Ce qui me renvoie à ce « où » placé en bout de vers dans l’extrait précédent, un qui et aussi un qui, tant semble se dissoudre l’identité au fil de cette énumération (parfois d’un humour grinçant). Le poème glisse ensuite au nous, toujours sur le thème oubli et perte, mais s’ouvre finalement sur une note bien plus heureuse et joyeuse, avec une liste de ce que « nous avons » (il s’agit d’œuvres d’art essentiellement). Et sur l’idée que « contre toute attente / nous avons la joie » Ce serait bien que tu dises un mot sur cette édition, d’autant que la section suivante comporte quelques reproductions ?

IBH : En te lisant, je me dis qu’en effet l’oubli est un thème tout à fait élégiaque, alors qu’au premier abord j’avais été surprise tant le motif du souvenir me semble hanter l’élégie mais bien sûr ça n’est en rien incompatible, puisqu’on sait que le souvenir est toujours plus ou moins transformé, qu’il y a donc perte, voire secret – qui n’accède pas à la conscience. Et l’oubli. Notre vie commence par un oubli, celui de notre naissance (on trouve ce thème obsédant chez Pascal Quignard par exemple sous le motif de l’origine). Christian Bernard le souligne : « j’ai oublié que je suis né/mon premier crime » (!). Toute la troisième Élégie dite Élégie blanche porte sur l’oubli, suivi vers la fin du motif de tout ce que nous avons perdu  :

“nous n’avons plus de lépidoptériste
stylés comme Nabokov de vélo
cipédistes stylés comme Jarry
ni de cornes de brume pour signaler
à tout hasard
notre existence” (p 71)

s’agissant de « personnages », de paysages, de choses, de lieux abimés pour telle ou telle raison. Mais curieusement comme tu le dis, cette élégie finit par la joie :

Et contre toute attente
nous avons la joie
– intempestive,
intransitive
Intransigeante…

Nous avons la joie
et nous n’avons qu’elle.” (p.73)

 

Ce qui est en effet heureusement vrai et est un rempart contre tout, et contre le néant…
Mais pour en revenir à l’édition proprement dite, question à laquelle tu sais que je reste inlassablement sensible, je trouve le livre très beau, très bien « fabriqué » comme on dit dans le langage éditorial, c’est une des marques du travail de François-Marie Deyrolle et de sa maison, l’Atelier contemporain. Un vrai équilibre de la typographie, de l’image (toujours impeccablement reproduite). On le voit particulièrement en effet dans les dernières élégies, accompagnées de superbes reproductions de tableaux italiens, petites reproductions très nettes. Élégie grecque ou italienne souvent très ironiques envers le temps présent (Ithaque est barré d’un trait), l’élégie étant toujours un retour. On pense à Pompei également. Le directeur de musée que fut Christian Bernard sait regarder et il sait écrire sur ce qu’il voit, sur ce devant quoi l’on s’incline :

(A Lipsi
[refuge désert]
le dos dans le bleu
j’ai vénéré
la gestique millimétrée
des femmes qui sculptaient l’air
devant l’icône
refleurie
(p.79)

« – Prenez garde : notre histoire perd la mémoire) » écrit-il plus loin (p.87), et là, comme tu l’as remarqué, c’est le motif du « je me souviens » qui apparaît, avec cette élégie qui évoque à nouveau Strasbourg non sans grincements, puis une autre assez hallucinatoire sur le tableau, objets de désirs et de fantasmes (comment ne pas toucher un tableau, me dis-je toujours…), trois dernières élégies, en effet “sèches”, plus personnelles, plus dures, qui se terminent sur une photographie de Siegfried Kracauer, philosophe si on peut le résumer ainsi, à rapprocher de l’immense Walter Benjamin. Le style pour l’une d’entre elle est bref, rapide, presque cruel (élégie VIII dite “aux rats”).
Là, entre nostalgie et lucidité, est le vrai monde de Christian Bernard, qui comporte d’infinies nuances.

 

Christian Bernard, Élégies anciennes, L’Atelier contemporain, 2025, 142p., 25€