Vincent Broqua, « Gaiamen », entretien avec Florence Trocmé (III, 8, entretiens)


Livre queer or not? Gaiamen est un objet singulier qui pose maintes questions sur la langue, la poésie, la traduction.



 

La dé-signification libère tous les éléments constitutifs de la langue : les mots ne veulent plus « rien » dire. Mais une nouvelle vie se crée à l’intérieur même des mots : les syllabes, les consonnes, les voyelles se mettent à s’échanger, à parler, à se répondre. Ils sont rendus à l’échange (et ce processus est une jouissance). Il y a là un degré zéro du sens, qui n’est pas congélation du sens mais bien vie, mouvement et temps.
Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum

 

Vincent Broqua a publié récemment Gaiamen aux éditions Les Presses du Réel, collection Al Dante. Livre étrange, où se mêlent les problématiques de langue, de poésie et de traduction, comme injectées de queer, de bizarre, d’altérité. J’ai donc souhaité lui poser quelques questions.

 

Entretien

Florence Trocmé (FT) : c’est une expérience singulière de lecture que celle de Gaiamen qui invente une sorte de « politique de la gaieté » à partir d’une pratique très expérimentale de la traduction et de la réécriture des classiques. Pouvez-vous nous éclairer d’abord sur le titre ?

Vincent Broqua (VB) :
Un titre est une vitamine, un échauffement, une danse avant la danse. On est à la plage, on voit la mer, on fait quelques mouvements préalables et on se dit : allez, ça y est, J’ENTRE !
Gaiamen est une invitation à pratiquer les techniques du corps pour se propulser vers la gaieté (merci à Laurent Cauwet, au duo d’Urgence Graphique et à g_ehrwein pour la couverture !). Donc oui, une politique de la gaieté qui trouve sa vitalité dans le mot-titre GAIAMEN (un g deux a un i un e un n un m).
L’énergie étrange, familière et débordante de ce mot sorti de l’occitan. En languedocien -une partie de ma famille vient du Languedoc- « Gaiament » signifie « gaiement », mais on peut aussi y entendre ce qu’on veut : on peut y voir un pluriel anglais, y projeter gaïa, comme il vous plaira.
L’origine ? « Gaiamen », c’est la Comtesse de Die (une trobairitz que j’ai connue par la traduction de Liliane Giraudon). Dans un poème assez furieux contre les médisants, elle raille ses contradicteurs et elle se livre à un assaut de la poésie, par une revendication de la gaieté : « MON CHANT RÉSONNE PLUS GAIEMENT », dit-elle. J’aime cette charge impertinente dans la langue. L’ardeur, l’intempérance. J’ai ça chevillé au corps et à la langue depuis longtemps : j’enrage de cette nécessité de m’offrir à LA LANGUE DE QUICONQUE, car comme beaucoup de personnes, j’ai dû construire un langage pour contrer les injonctions contraires à ce que mon corps, mes désirs, ma pensée façonnaient. Comme la Comtesse de Die, j’ai choisi de m’affronter à ces questions par l’effronterie, la tendresse et la liberté que donne la gaieté.
Faire la gaieté c’est une action (POIEIN), même dans un monde peu gai/gay et alors on vandalise ce que l’époque pense de l’écriture et des corps. Curieusement, cela ne m’attire pas que des ami·es, il y a toujours les esprits chagrins pour trouver que la gaieté ce n’est pas la poésie (la poésie ce serait l’élégie, il faut pleurer) et que ce n’est pas possible dans un monde aussi tragique que le nôtre. Mais on se trompe : cette gaieté est à la fois une politique de la mise à disposition et une politique du refus, le refus du « think positive ». J’ajoute : quand on est passé par la mélancolie jusqu’à vouloir ne plus vivre, on cherche à fuir et à faire la gaieté, on a compris que c’est une des solutions possibles : ne pas se laisser happer par la mort. Peut-être naïf, mais délibéré.



FT : Le livre tourne autour de la question de la traduction, mais une traduction qui serait une queer-traduction et vous marchez sur les traces de l’auteur américain David Melnick. Pouvez-vous, là encore, nous éclairer sur le processus et votre visée en pratiquant de la sorte (non sans ajouter votre grain de sel !)

VB : En France, trop souvent, les écrivains ont pensé la langue française. Je déteste le nationalisme parce que c’est d’une stupidité rance. Or il existe d’autres formes de STUPIDITÉ passionnantes qui libèrent. Une étudiante étrangère qui est aussi une écrivaine drôle et magnifique et qui s’est confrontée à l’écriture dans une langue étrangère m’a dit récemment : « tous les Français devraient partir à l’étranger et se laisser happer par autre langue, ça leur ferait du bien de devenir stupide un peu, non ? ».
Il n’y a pas un français, mais des français, de même je n’ai pas un corps dans les langues, mais plusieurs. Je ne crois pas que l’on puisse écrire sans faire l’expérience de la non-conformité.
C’est ce que fait David Melnick, poète gay de San Francisco peu connu en France. Dans Men in Aida (1983), il a traduit l’Iliade homophoniquement en transférant son action belliqueuse dans la douceur et la volupté des saunas gays. L’invocation à la muse « Menin aide thea… » (chante déesse la colère) se métamorphose en son titre « Men in Aida » et en sex appeal (« Men in Aida, they appeal »). Et puis, il métabolise le début élégiaque et mortifère de l’Iliade en ÉTHIQUE GAY/GAIE : dès le deuxième vers, il traduit « alge etheke » en « all gay ethic, hey ? » (« Véritable éthique gay, non ? »).
Il s’amuse, c’est certain, mais cette gaieté de la traduction n’est ni gratuite, ni une plaisanterie charmante post-oulipienne. En 1983, avant même la théorisation du queer, en pleine crise du Sida, il invente une langue comme une hallucination queer : la langue est totalement distordue et dans cette torsion ce sont les corps qui s’allient les uns aux autres pour une fantasmagorie où personne n’est contraint à un genre et une norme. RÉINVENTER LA LANGUE POUR RÉINVENTER LES RAPPORTS ENTRE NOUS. Sa traduction fait se distendre les langues : le grec ancien rentre dans l’anglais contemporain, le féconde et vice-versa, si je puis dire.
Il me semble qu’actuellement, une tendance forte de la poésie est de vouloir faire une langue compréhensible voire consensuelle, pour dire la Vérité, mais on n’y comprend rien ! vraiment rien, c’est un vrai TROU NOIR ! Cela ne signifie pas qu’on ne doit pas tenter de faire le sens : ça, c’est lire la poésie. Mais chaque fois qu’on pense le tenir, il a déjà fui.
Si on se dit queer, il me semble qu’il est difficile de ne pas bousculer la langue car sinon on risque de revendiquer une chose (« je suis multiple, ma façon d’être est plurielle, fluide ») tout en faisant son contraire (utiliser une langue normative et consensuelle, c’est-à-dire nier les puissances d’invention dans cette radicalité de désirs non conformes). NOS FLEURS DU MAL. D’où Stein, d’où Melnick, d’où Genet, d’où Eileen Myles, d’où Caroline Bergvall, Lisa Robertson, Erín Moure et toutes les personnes qui troublent la langue et que j’aime.
La langue étrangère de la traduction est donc la tentative de faire bouger la langue, car si la langue ne bouge plus ON EST MORT·ES ! FICHU·ES …et JE VEUX écrire les forces désirantes d’une langue jamais stable.
J’ai donc suivi cette pente, je suis bien TOMBÉ AU FOND DU RAVIN PROFOND DE LA LANGUE, CE TROU DE VERDURE en traduisant les textes de Melnick dans le français pour le sens et pour le son. J’ai écrit des poèmes à travers sa poésie comme un hommage et une façon de faire bouger mon écriture. J’ai appelé ça « des outils de touche ». Exemple : « une ode sourde blesse un peuple / en sextine rose pollen de midi / sur ses pieds jours tièdes » ou encore « la bande dit hé Anna / Remise le trochée / Cache le poème / Désormais l’hérésie est un garçon ». Tout ça, ce sont les mots de Melnick que j’ai traduits et montés de façon orgiaque.  


FT : Il semble que vous ayez un rapport singulier aux classiques que vous dites « gangstériser », ici en particulier Homère ou Simone Weil ? Pourquoi mettre en œuvre une telle pratique ? A-t-elle aussi un but militant, sur les questions genre/queer/langue ?

VB : Les termes « gangsterlation » et « truanduction » que j’ai créés appartiennent à un projet plus large que je nomme « traduction louche / shifty translation ». Je l’expose au début de Gaiamen et j’en ai déjà performé des versions, notamment dans Au téléphone avec Jacques (de la traduction louche) publié l’an dernier.
Qu’est-ce que la traduction louche ? C’est utiliser la traduction non pour traduire mais pour écrire et le faire par des méthodes de traduction délibérément troubles, louches, déplacées, mauvaises. Pourquoi ? Parce qu’on le fait tous les jours sans s’en rendre compte (je suis certain que vous avez déjà chanté une chanson étrangère sans en connaître les paroles exactes), c’est anthropologique. Du côté poétique, ce que je nomme « gangsterlation » a donné lieu à de très nombreux textes : Men in Aida me semble un exemple éclatant. Melnick a gangstérisé l’Iliade, il l’a TRUANDÉE SEXUELLEMENT.
Pourquoi pratiquer cette truanduction ? Parce qu’avec elle on se met dans une disponibilité maximale à l’écriture. On écrit ce qu’on ne pensait pas écrire.
Pourquoi ne pas revendiquer dans l’écriture ce qui est louche et trouble ? Il n’y a qu’à relire Genet (voleur et captif amoureux), ou Villon, ou la Comtesse de Die et Liliane Giraudon (la poétasse), ou Wittig, ou Dennis Cooper (l’inquiétude de la vacuité), ou Eileen Myles, ou Pedro Lemebel (sa langue inquiète et baroque), Anne Portugal… chacun.e choisira ses propres exemples de troubles dans l’écriture, tant ils sont nombreux. On est louche, on tremble, on se trouble, on trouble l’écriture et la paix, comme le dit James Baldwin.
C’est exactement mon expérience (l’expérience de nombreuses personnes) : le sentiment de ne pas appartenir, le sentiment que quoi que je fasse, je suis un être à une autre place que celle qu’on me donne et je suis ailleurs que la place que je semble occuper. On est toujours entre deux chaises. On tombe souvent.
Genet disait qu’il avait voulu agresser le bourreau dans sa langue. Oui, à la fois le choc du truand et la tendresse infinie ; ne pas être charmant, et pourtant chanter et faire la gaieté (🎤 « I love to love, but my baby just loves to dance »  🎶). On dira encore que truander n’est pas poétique, mais des siècles de poésie ont montré le contraire. Quoiqu’il en soit, je veux ajouter que j’ai la plus grande admiration pour Simone Weil (et son magnifique texte sur l’Iliade), je ne la gangstérise pas comme je vandalise l’Iliade à travers Melnick. Et d’ailleurs, ces choses ne s’opposent pas. La force du louche, c’est de reconnaître que la vie n’est pas droite. Il n’y a que des méandres.


FT : Comment ce livre se situe-t-il dans votre travail en général, vous qui êtes très attentif, en tant qu’écrivain, mais aussi en tant que traducteur, aux poésies expérimentales anglophones, (Gertrude Stein, David Antin, Caroline Bergvall, etc.) et aux formes collaboratives (collectif Double Change, Poets and Critics). ?

VB : Oui, souvent je dis que je ne suis pas un écrivain français. Depuis très longtemps la poésie m’occupe, je suis traversé et troublé par elle, parce que je suis troublé par les langues étrangères, la façon dont elles me modifient profondément. C’est ainsi pour l’anglais, que je parle depuis très petit, pour le chinois que j’ai appris il y a plus de trente ans, pour l’espagnol, qui est en moi très profondément, mais que je parle mal. Je suis en traduction.
Toute ma relation à la poésie française se fait par ces autres langues. Et donc je ne me situe pas par rapport à la poésie française, enfin c’est l’idée que je me fais. Les poésies anglophones (qu’elles viennent de l’Amérique du nord ou d’ailleurs) m’ont profondément marqué. J’ai été frappé de leur très grande liberté, je me suis projeté dedans : comme dans la mer, j’ai goûté leur pouvoir immense de transformation. J’ai tenté de le faire depuis Récupérer (ma première tentative de faire le divers), avec Photocall (projet d’attendrissement), ou encore avec La langue du garçon (avec ses fusées de poèmes frais et feux). Dans tous ces livres la langue étrangère et la traduction sont intensives.
Je vais aller plus vite ici pour dire une chose essentielle : ce projet de « traduction louche » est une manière de converser avec des ami·es poètes, écrivains et artistes. Comme je fais dans Double Change avec Abigail Lang, Olivier Brossard, Omar Berrada, Sarah Riggs (d’autres encore), comme je le fais par Journal avec Jim Dine, j’aime ce dialogue qui forme des conversations et des communautés que j’appelle « discrépantes » – oh là là ce mot ! oui « discrépantes », c’est presque un anglicisme : des communautés inconsistantes, qui varient, qui sont à la fois véritables, solides et pourtant éphémères et qui autorisent la discordance, ensemble. Je tente de pratiquer cela dans mes cours aussi et dans ma relation aux collègues quand il m’arrive d’être dans la position inconfortable de « directeur ». Outre les ami·es en poésie, je me suis créé des hétéronymes, qui m’aident à discorder et à diverger d’avec moi-même. Ces hétéronymes m’aident à vivre.


FT : Qu’est-ce que vous entendez par une « poétique de la gaieté » ? Faut-il comprendre gai dans son seul sens gay, ou plus largement, en lien avec une forme d’allégresse ?

VB : quelques notes rapides pour vous répondre.
– gai / gay oui en anglais, la gaieté c’est gayety, ça m’amuse – la gaieté c’est aussi savoir que pour faire la gaieté il faut savoir connaître le non-gai ; je m’agace depuis tout petit contre la joie pure et absolue qui me fait hausser les sourcils, la joie pure venant éventuellement d’une conception chrétienne un peu mièvre de l’allégresse. J’y oppose la gaieté (une gaieté d’opposition), une allégresse dans la langue, c’est une vitesse, des chocs de registres, et un SÉRIEUX QUI ÉCHOUE.
– parce qu’on peut faire la gaieté, on ne fait pas la joie (que ma joie demeure la la la).
– et puis dans un livre sombre/lumineux, on trouve « il faut réapprendre l’art oublié de la gaieté », alors oui.
– alors oui, voilà, comme vous le dîtes, je veux entendre et voir le « i » grec dans gai, vous voyez : une Iliade gaie/y, i grec. Tout dans la forme du « y » me plait. Par sa petite courbure et sa bifurcation, elle évite de mettre les points/poings sur les « i ». 
– assembler ce qui ne va pas ensemble.
– chercher son inversible, comme on parle de pellicule inversible, le retournement de l’image.
– faire le polyamour de langues, comme je le dis : c’est pas sérieux et c’est très sérieux, il n’y a que ça même.
– dissoudre les corps dans la langue, les reformer du bout des lèvres.
– disparaître dans des hétéronymes, disparaître entièrement peut-être, fuir même, se fondre dans les buissons, se faire enterrer sous des glands, en pleine terre et se dissoudre dans la sève des chênes qui pousseront là.
– se sauver, partir, fuir, proposer d’être fugitif. Ne jamais rester au même point pour échapper.
– sauter à pieds joints dans le vers. Embarder la prose.
– faire comme le poète gay John Wieners : « je cherche à écrire les choses les plus gênantes qui me viennent à l’esprit ».
– bon etc… si j’étais impertinent, je recommanderais aux lecteurices de lire Gaiamen, peut-être la réponse est contenue là et je ne peux la reproduire ici.


FT : Pour terminer voulez-vous dire si vous êtes d’accord avec mon idée formulée au début de cet article que vous pratiquez une sorte d’« injection queer » dans la langue et les œuvres classiques, par des traductions que vous dites « louches » et vandales qui déploient altérité, bizarrerie et gaieté subversive au cœur des textes canoniques. Avec une dimension humoristique, très sensible !

VB. : (je reprends les paragraphes) Votre question est importante.  
Injection oui mais peut-être qu’une injection ou une piqûre sont trop temporaires alors que mes camarades et moi tentons de déployer quelque chose de plus ample. Quelque chose qu’on pourrait appeler le divers et qui dans l’époque fascisante que nous vivons cherche à penser des formes autres de communautés et de manières de se lier les un·es aux autres. En d’autres termes, NE PAS PENSER EN LIGNE DROITE, ou MALGRÉ LA LIGNE DROITE straight
– et pour me court-circuiter moi-même, j’aimerais continuer à répondre à votre question par l’intermédiaire du vandalisme proposée par Sara Ahmed. Dans What’s the Use ?, elle revendique l’usage queer comme un vandalisme. Je veux la citer dans la traduction de Mabeuko Oberty et Emma Bigé publiée en 2024 aux éditions Éditions Burn~Août car bravo pour la traduction ! C’est un texte & une penseuse qui me nourrissent depuis des années – je la cite aussi dans Gaiamen – « Lorsque nous réveillons les potentiels d’une matière, lorsque nous refusons d’utiliser les choses de la bonne manière, il y a de fortes chances pour que nos actions soient considérées non seulement comme des dégradations, mais encore comme des dégradations intentionnelles. L’usage queer des choses, leur usage oblique ou détourné, peut ainsi être interprété comme une forme de vandalisme, une ‘destruction volontaire du vénérable et du beau’ »
La traduction louche consiste aussi à user des choses de la mauvaise manière, la dignité de foirer (Beckett, ses foirades). Puisque les personnes queer sont souvent considérées comme des vandales des valeurs traditionnelles, notamment familiales, il convient pour Ahmed de revendiquer ce vandalisme et d’absorber le concept de famille jusqu’à le distordre en montrant que nos communautés éphémères ne peuvent pas se résoudre dans la fixité mortifère de la famille traditionnaliste, ou alors on n’a plus qu’à ALLER AU CIMETIÈRE DIRECT sans passer par la case « VIE » !
Pour Ahmed, les personnes queer sont souvent taxées de gâcher le vénérable et le beau – et s’il en est ainsi, pourquoi ne pas effectivement faire ce dont on les accuse ? Gâchons un peu le vénérable et le beau et on s’apercevra de toute façon que ce beau n’était pas si beau, in the end, pas très reluisant – on se souvient peu que l’Iliade commence par l’asservissement violent des femmes : après l’invocation à la muse, Homère raconte comment les rois décident de prendre telle femme à tel autre roi puis de faire un autre échange encore et ainsi de suite… enfin, les femmes sont des objets qu’on se passe comme ça au gré des conquêtes et des petites volontés capricieuses (et je ne parle même pas de l’histoire plus connue de Pâris).
C’est aussi toute cette violence que Melnick réécrit et vandalise depuis « son éthique gaie », en faisant entendre d’autres manières de vivre nos corps et nos désirs. Il réactive bien entendu l’histoire d’amour entre Patrocle et Achille qui apparait de façon cryptique dans l’Iliade mais sur laquelle la tradition depuis l’Antiquité ne fait pas mystère.
Écrire queer c’est repotentialiser le matériau à notre disposition et le mettre en échec à la fois. Sontag disait que le « Camp » était un « sérieux qui échoue », c’est « l’art de l’échec » (Jack Halberstam), une réinvention de la faillite contre les légendes du succès commercial et de la facilité du prêt-à-porter compréhensible. La faille, la faillite, l’endroit où on s’engouffre, y compris pour jouir gaiement de la langue et des corps, et retourner cette jouissance en arme. Ah oui, comme je le dis dans Gaiamen, ça oui, cela peut demander un effort et comme Ahmed le dit : « La conscience d’un effort supplémentaire peut être dissuasive ». Mais il faut poursuivre, si on le peut.
Ahmed une dernière fois : « Étant donné la manière dont la famille est occupée, il nous appartient peut-être de la squatter : squatter la famille, entrer illégalement dans le bâtiment et l’habiter différemment – traînasser, nous y attarder, nous y perdre ». Je revendique aussi ce prosaïsme queer du squat des monuments et du non vénérable. Comme Eileen Myles, ce que j’appelle prosaïsme queer c’est une politique et poétique qui consistent à dire le « tout » de l’expérience et des techniques des corps queer pour renverser l’acception péjorative du prosaïsme en une célébration : ainsi on pourra tout dire et faire le divers. Je trouve déjà cette poétique chez mes ami·es du New Narrative (Bob Glück, Dodie Bellamy, Kevin Killian, Bruce Boone et bien d’autres), chez Eileen Myles ou encore, d’une façon différente, chez Dennis Cooper, chez Tracie Morris et plus récemment encore chez Danez Smith ou encore dans les écritures punk de Claire Star Finch, Etaïnn Zwer et Gorge.
Jusqu’à très récemment, l’écriture des techniques du corps queer étaient pour ainsi dire absentes de la poésie française ou alors tellement cryptées. La différence était saisissante avec la poésie nord-américaine et anglophone en général, presque incompréhensible d’absence et de cécité. Et ce n’est pas seulement une question de représentation et de visibilisation : étant donné l’instabilité et l’à-venir du queer, son expérience fluide et métamorphique, il me semble qu’il a tout à voir avec la poésie tout court, et que la poésie se prive d’un grand potentiel si elle ne se laisse pas caresser et agir de l’intérieur par le queer.


Vincent Broqua, Gaiamen, Les Presses du Réel, coll. Al Dante, 2025, 17€