Cédric Le Penven, « Un peu d’être » (III,8, anthologie)


Un peu d’être n’est pas toujours simple. La preuve douce et obstinée en est donnée ici par Cédric le Penven.


Ce « peu d’être » n’est possible que quand on a renoncé, quand on a cessé de faire semblant, quand on ne joue plus à être poète. Observation dense, quelque chose danse, et peut alors s’écrire.

Isabelle Baladine Howald

 

 

 

 

 

« Il vient, le poème, depuis que j’ai cessé d’écrire des poèmes. Que j’ai cessé d’écrire. Que je me jette dans la page et, comme le plongeur de Paestum, reste suspendu. Pendu à ma propre langue. (p. 31)

 

Quelques fois (mais c’est tellement rare que je n’ose l’espérer), le geste délace un nœud, déplace une image familière, qui était un verrou. Et le flot soudain. Le flux. La course effrénée pour suivre la parole qui inonde, soulève les meubles, mélange les habits, libère les enfants qui hibernaient, roulés en boule dans l’alcôve d’une clématite… Dans la vitesse et surtout son élan, des approximations, des mots qui n’existent pas, des fautes d’orthographe se glissent, sans altérer le mouvement, une chute en avant, le plus longtemps possible. Comme courir les yeux entrouverts. Faire confiance à la route. Elle mène vers la nuit et le gite. Les auberges étoilées sont toujours ouvertes. Confer « Ma Bohême ».

 

Alors il faudra revenir. Rebrousser chemin pour dégager la phrase. La page. Des encombrants. Des déjà-vus. Déjà-lus. C’est souvent la majorité mais pas l’essentiel. Ne pas trop s’écouter parce que parfois il ne resterait plus rien. Une ou deux expressions esseulées, trop petites, simples traces, vidées d’énergie, de la cavalcade.

Je me jette à nouveau. Cogne contre le vide. La marge. Cogne contre. Cogne.

pp.31/32/33.

 

J’attends. Tends l’oreille. Perçois un filet de voix. Il raconte des histoires verticales. La scène où évolue ses personnages est intérieure. Le discours qu’il porte sur lui-même et sur le monde se termine par un point d’interrogation. Il propose un peu d’être, avec la langue.

p.37

 

Une oreille, à l’intérieur, écoute et cherche à distinguer les mots qui sont asservis à un message de ceux qui sont libres. Je les dispose alors comme une pierre calcaire autour d’un feu. Pour concentrer la lumière qui nous perce.

La suie autour de la bouche. La bouche-suie qui brûle ce qu’elle tait. Qui souille ce qu’elle prononce. »

p.39/40.

 

Cédric Le Penven, « Un peu d’être », dessins Ena Lindenbaur, éd. Unes, 2025, 41p.,13€.