Fred Griot, « La tendresse », choix et lecture de Florence Trocmé (III, 8, notes de lecture)


Fred Griot vient de publier, trop discrètement, un beau livre, ‘La Tendresse’. Il invite à l’accompagner dans une véritable traversée.


 

 

Rarement livre m’a donné autant le sentiment de me conduire d’un point à un autre. J’avais été attirée par ce titre, La Tendresse et j’ai été surprise en ouvrant le livre de découvrir, en tout premier lieu, un splendide et long poème érotique. Je me suis fait d’ailleurs la remarque que ce poème, contrairement à la plupart des poèmes érotiques et a fortiori des poèmes pornographiques, ne me semblait pas installer le lecteur en voyeur.
Il y a une splendide histoire d’amour, oui, au seuil d’une longue série d’épreuves : séparation, deuils répétés, trois amis, un père, une grand-mère, mais cela je le saurai a posteriori après avoir interrogé Fred Griot avec qui je prépare un entretien sur le livre et sur son travail en général.

Revenons donc à la tendresse, avant d’en donner un large extrait. C’est un beau livre, petit format, couverture noire, avec un jeté de pétales blancs, rootleg #31, collection de poche de maelstrÖm reEvolution. En exergue une citation de Gary Snyder :

restez ensemble,
apprenez les fleurs,
allez léger

puis un court propos liminaire :

la tendresse est un risque
une audace
elle est même une indiscipline
face au monde de la brutalité.

Quelques poèmes courts puis ce long poème érotique, titre ‘poème cru’.
Ensuite on comprend que l’histoire n’aura pas de suite. Poèmes de douleur, de solitude, de chagrin, de tendresse aussi. Lectrices et lecteurs, nous traversons le temps et l’épreuve avec Fred Griot, il nous donne sa tendresse, nous éprouvons à notre tour de la tendresse.

parfois
bien seul
pour écouter lentement
le pouls du monde
et laisser la terre
m’aimer un peu
(page 41)

Une traversée du sombre vers le lumineux et l’ouvert :

tout d’un coup j’accepte ;
je laisse venir
la vie les choses
j’abandonne tout
ouvert tout ouvert
recevant tout recevant.
(page 71)

Car, dit encore Fred Griot :

j’ai lâché
et je ne suis pas tombé à terre
je suis tombé dans le présent
(page 72)

Et vers la fin, cette si belle incitation, où l’en entend, très doucement, Beckett ou Kafka :

mais continuer
écouter mieux
aimer mieux encore
pratiquer l’insoumission de la tendresse
(page 102)

Florence Trocmé

Fred Griot, La Tendresse, rootleg #31, maelstrÖm reEvolution, 2025, 9€.
Lire cet entretien sur le livre.


📖

Anthologie

nous ne nous tairons pas


chairs corps
frères communs,
comme disait l’autre, presque,
qui avec nous vivez
et après nous vivrez encore
nous qui passons seulement
sur cette petite boule
bleue
de terre cuite d’air et d’eau
nous qui glissons
dans ce tempo tempo
tempo lent
soumis soumis
au temps
nous
nous ne nous
tairons pas.

dans ce laps
imparti
où nous cheminons
écrasés
par des forces
qui nous sont
supérieures
nous sommes pourtant pourtant libres
libres un peu.

il est temps
il a toujours été temps
nous qui dans ce bref moment
tant de traces laissons
il en est une encore
qu’il a toujours été
temps de tout temps  
de porter :
notre ligne, libre.
nous ne nous tairons pas.

des lignées de morts
des tas de morts
nous écoutent
et nous appellent en silence.
sur les plateaux
hauts plateaux de maquis
on trouve
les tombes
de ceux crevés
qui vécurent puis moururent
pour que nous puissions
puissions être
affranchis
en leurs noms
en leur ascendance
milliers de morts qui avant nous avez vécu
milliers de morts frères humains
qui avec nous vivez encore
nous
nous ne nous tairons pas.



nous qui sommes pulsatifs
pulsions pulsations
c’est l’histoire du cheminement
la ballade des locomotives vérités
que veux ici tenter.

chairs corps frères humains
vous qui bruissez et vaguement palpitez
c’est votre délire singulier
que veux balbutier.

rotation giration circulation
voici votre douce stature
qui n’est que vraie gesticulation
rien que ballet très fada
et de l’atome déjà atomique promenure.

ça fait nombre gens tout ça
avalés par sentiments.
muscles avant bien courants… puis gisant envers…
sangs rigodant
puis chu.



et c’est ensuite une toute petite chose encore.
qui murmure. palpite.
pulse.
trémousse.
et que la durée lentement dissout
encore.

la rythmique des jours des nuits
le flux la frise continue
les courts-circuits et les longues routes
le tempo tempo lent
des forces extérieures
travaillent
travaillent nos corps
mais nous ne nous tairons pas.

chairs corps frères humains
nous qui passons seulement
sommes pourtant libres un peu
et palpite tout autant
cette petite voix lancinante :
suivre ligne libre. que ça.
(pp. 49-52.)