Jean-René Lassalle propose pour ce numéro 3 de Poesibao III, un nouveau dossier de traductions inédites, consacré à Anneke Brassinga.
Concerto
Si par fifres, pépiantes gorges, orguant,
le tumulte tonal de la beauté vocalisant
notre existence tourmentée périt dans l’ordure
et la saturation de la rue – si entre puanteur et poussière
par larynx et ondes vocales de ténus chants s’échappent,
sonore écume parfumée fabulamment infusée
par la fanfare de la Voie Lactée qui déflagre dans des mondes
d’une nature éthérée, alors demeure quelque chose
par quoi nous sommes de bien beaux animaux.
Source : Anneke Brassinga : Wachtwoorden, De Bezige Bij 2015. Traduit du néerlandais par Jean-René Lassalle avec les traductions anglaise et allemande et l’original.
Concerto
Als met schalmeien, gorgelpijp en orgelend
het aangeheven schoonlawaai bezingend ons
gekweld bestaan, teloorgaat in de vuilte,
volte van de straat – als tussen stof en stank
uit strot en galmbuis wellen ijle liederen,
welriekend klankenschuim bezield gewaand met
de melkwegfanfare die uitbarst in werelden
van etherischer aard; dan is er nog íets
waarin wij schone beesten zijn.
Source : Anneke Brassinga : Wachtwoorden, De Bezige Bij 2015.
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Allée
Une pièce pleine de chaussures abandonnées.
Mais de toutes ces chaussures elle se lève, ressuscite
sous de multiples formes : celle unique qui a disparu
qui ici comme autrefois revient marcher fièrement
souriante, traversant l’obscur de la Porte des Lions –
derrière brille le soleil. Elle est
une ombre qui repose sous les fleurs, sous l’herbe,
et je titube comme un singe dans ses chaussures défuntes
dans son vieux manteau dans ce vent froid
qui toujours chasse les rêves hors de la vie. J’irai
dans des lieux inconnus imprimer
tes traces enfonçant les talons dans le sable.
Source : Anneke Brassinga : Wachtwoorden, De Bezige Bij 2015. Traduit du néerlandais par Jean-Rene Lassalle avec les traductions anglaise et allemande et l’original.
Weg
Een kamer vol verlaten schoenen.
Maar uit al haar schoenen staat zij op, verrijst
in vele gestalten: de ene verdwenene
die nu als toen weer fier komt aangelopen,
lachend, door het donker van de Leeuwenpoort –
erachter schrijnt de zon. Zij is
een schaduw rustend onder bloemen, onder gras
en ik hink als een aap in haar gestorven schoenen
in haar oude jas in de koude wind
die droom van leven na blijft jagen. Ik zal
op onbekende plekken komen, daar
jouw sporen prenten, de hakken in het zand.
Source : Anneke Brassinga : Wachtwoorden, De Bezige Bij 2015.
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Haydn en Irlande – Trio en mi
Fuis Muse, qui soupires ruisselantes perles, mords la nuque des juments,
piaffant embrases lucioles aux sabots, grandiose tierce.
La chasse s’égaille en théâtre miniature sillonnant les prairies,
virevolte exige crasetuyaucraquebarrière :
fossés casse-cou obstaclant sauts pizzicato.
Une taupe à noires loques active ses roses griffes de clown
catalysant le souterrain marais qui incube. La tourbe
flamboie grise et se consume blanche. Ses creusements réverbèrent
l’errance bien tempérée des fugues à travers cieux,
intime comme l’acte d’amour dans la mille et unième heure.
Automnal déclin en ces jours des Lumières. La bruine
sous soleil bas ne désire que la terre, brasillant
patrimoine où cuit une soupe de pluie. Telles un pâli
ciel fragile les désuètes assiettes en porcelaine
dans le vaisselier de ta tête : les plus exquis éclats après repas.
Source : Anneke Brassinga : Wachtwoorden, De Bezige Bij 2015. Traduit du néerlandais par Jean-Rene Lassalle avec les traductions anglaise et allemande et l’original.
Haydn in Ierland – Trio en E
Vlucht, muze die parelend zucht, in merriehalzen bijt,
vuurvliegjes stampt uit hoeven, grote terts.
De drijfjacht scharminkelt kijkdoosklein door dreven,
het bochtenwerk vergt rimpelbuisobstakelbeveiligers:
greppels brekebeense pizzicatosprongen stremmend.
Een knipselzwaarte mol met roze clownsklauwtjes
als gangmaker in onderwerelds smeulend veen.
Turf grijsvlammend wit verteerd. Zijn graven spiegelt
wohltemperiert wandelen van fuga’s door de hemel,
innig als minnekozen voor de duizend en eerste keer.
Herfstig de nadagen der verlichting. Gemiezer
bij lage zon verlangt niets dan aarde, doorgloeid
erfstuk waar je regensoep in kookt. Als verblekende
lucht zo breekbaar dat oud servies in de porselein-
kast van je hoofd: schoonste scherven na het maal.
Source : Anneke Brassinga : Wachtwoorden, De Bezige Bij 2015.
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Orphique II
Enlève ces doigts souillés – ce que c’est,
qu’exister, doit rester insondé, malgré son
implacable présence, exemplairement
ici où huilée dans la forêt une explosion
de lumière descend et son déferlement se compacte
en granit dans un miroitement glaïeul. Sur grand piano
on voudrait le marteler, le plus désaccordé mieux c’est, éparpiller
des partitions de notes adamantines, clinquants
clous frappés tintants, mais seules
les constellations s’approchent autour de la fosse où toi,
le plus tendre adverse de leur insolent
scintillement, ne respires ni ne dors, plutôt
te rétractes : demeurant substance illimitée
ta mince forme dans la terre entre les arbres,
ici où c’est la nuit et toujours pas nous ne
comprenons pourquoi sont si lourdes nos mains vides.
Source : Anneke Brassinga : Wachtwoorden, De Bezige Bij 2015. Traduit du néerlandais par Jean-Rene Lassalle avec les traductions anglaise et allemande et l’original.
Orphisch II
Afblijven met die vuile vingers – wat het is,
bestaan, hoort ondoorgrond te zijn, hoezeer ook
alom overweldigend present bijvoorbeeld zoals
nu in het geboomte daalt gesmeerd een bom
van licht, en het omvloeide dicht zich timmert tot
graniet en zwaardlelieweerschijn. Op een vleugel
wou men raggen, hoe valser hoe beter, vellen
laten wapperen vol keihard schrift, blinkende
spijkers geslagen klinkend – maar alleen
de constellaties komen, rond het ruim waar jij,
zachtste tegendeel van hun onvervroren
schittering, ademt noch slaapt, eenvoudig
vergaat: verst reikende inhoud blijvend
je kleine vorm in de aarde tussen bomen,
nu het nacht is en wij nog altijd niet
begrijpen hoe onze lege handen zo zwaar.
Source : Anneke Brassinga : Wachtwoorden, De Bezige Bij 2015.
Anneke Brassinga, née en 1948, est une des grandes poètes hollandaises actuelles. Couverte de prix littéraires nationaux, elle croit que sa pratique de la traduction (de Nabokov, Auden, Sylvia Plath, etc.) lui a laissé un trop-plein de langage qu’elle a eu besoin de transformer en sa propre écriture. Sa poésie, qu’elle qualifie modestement de conservatrice, est plutôt un lyrisme baroque à sensations cosmiques sur un ton désespéré ou enragé qui ne recule pas devant un écartèlement du sens et des métaphores à plusieurs niveaux. Anneke Brassinga pense que la poésie a perdu le prestige central qu’elle avait dans la culture mais qu’elle reste un moyen d’immortaliser un être aimé dans une tradition orphique. Nombre de ses poèmes sont aussi des métamorphoses de pièces musicales (Bach, Haydn, Mozart, Beethoven). Au Centre international de poésie de Marseille (CipM) elle a rencontré le poète Dominique Meens : ils se sont traduits réciproquement et ils ont réalisé ensemble un album numérique de poésie, « Les Embrasseurs d’arbres », avec musique de Francis Gorgé (du groupe Un Drame musical instantané).
Bibliographie sélective
Aurora, De Bezige Bij, Amsterdam, 1987
Landgoed, De Bezige Bij, Amsterdam, 1990
Thule, De Bezige Bij, Amsterdam, 1991
Zeemeeuw in boomvork, De Bezige Bij, Amsterdam, 1994
Huisraad, De Bezige Bij, Amsterdam, 1998
Verschiet, De Bezige Bij, Amsterdam, 2001
Timiditeiten, De Bezige Bij, Amsterdam, 2003
Wachtwoorden (collected Works), De Bezige Bij, Amsterdam, 2005
IJsgang, De Bezige Bij, Amsterdam, 2006
Ontij, De Bezige Bij, Amsterdam, 2010
Het wederkerige, De Bezige Bij, Amsterdam, 2014
Broodkruimel, Eikeldoornpers, Apeldoorn, 2015
Herinnering, Stichting CPNB, Amsterdam, 2016
Verborgen tuinen, De Bezige Bij, Amsterdam, 2019
Traduction en français
Anneke Brassinga : Descendance, Maison de la Poésie Nord-Pas de Calais 1993 (traduit par Patrick Burgaud)
D’autres traductions sont dans des revues (La Polygraphe n°36, Po&Sie n° 103, Nunc n° 47) et dans les anthologies Poésie néerlandaise de la modernité éditée par Henri Deluy au Temps des Cerises, et Poésie néerlandaise contemporaine au Castor Astral.
Sitographie
. Anneke Brassinga dans Poesibao : extrait 1
. Ecouter Anneke Brassinga dire son poème « Weg » (« Allée » dans notre traduction pour Poesibao) sur l’audiothèque Lyrikline
. Un extrait poético-musical à écouter de la collaboration entre Brassinga, Meens et Gorgé
. Dossier en anglais sur Anneke Brassinga dans le site Poetry International
. Interview d’Anneke Brassinga en anglais à lire dans la revue américaine Tupelo Review
. Vidéo du festival international de poésie de Rotterdam : Anneke Brassinga lit 2 poèmes dont « Concerto » traduit ici (curseur de 1h24’30’’ jusqu’à 1h28’)
Dossier et traductions inédites de Jean-René Lassalle