Pierre Drogi, qui en est l’initiateur, rend compte de treize années de rencontres de poésie au Lycée Racine à Paris.
La pénultième édition des « Rencontres de poésie contemporaine au lycée Racine » (Paris) fournit l’occasion de dresser un bref bilan de ces treize années qui ont vu quelque quarante poètes rencontrer plus d’un millier d’élèves du lycée.
À titre d’exemple, on a choisi de laisser une trace de l’année où le fil conducteur des rencontres fut la traduction et où quatre traducteurs, pour le moins confirmés, sont venus exposer aux élèves leur pratique et les difficultés de la traduction de poésie.
L’année suivante, une ancienne élève du lycée interrogeait son ancien professeur précisément au sujet de la traduction… et de l’organisation des rencontres, pour préparer le mémoire qui lui était demandé. On proposera cet entretien après les résumés des séances qui ont amené, dans l’ordre de leurs visites, Jean-Baptiste Para, Jan Mysjkin, Marion Graf et Laurence Breysse-Chanet à s’entretenir, cette année-là, avec leurs interlocuteurs adolescents.
Pour une présentation rapide de ce en quoi consistent ces rencontres, reproduction ici de la « Déclaration d’intention » initiale, rédigée il y a treize ans et remise à jour chaque année, depuis.
Sommaire :
Présentation des rencontres, déclaration d’intention
8 décembre 2022, intervention de Jean-Baptiste Para
Deuxième rencontre avec Jean-Baptiste Para
12 décembre 2022, intervention de Jan Mysjkin
21 avril 2023, avec Marion Graf
17 avril 2023, avec Laurence Breysse-Chanet
Naïla El Zouagha, questions à Pierre DROGI à propos des métiers du livre
Présentation des « Rencontres de poésie contemporaine au lycée Racine »
(treizième édition, année scolaire 2024-2025)
Déclaration d’intention
Ces rencontres, inaugurées en 2012, proposent à des auteurs et à des lycéens, mis en présence les uns des autres, de dialoguer autant que possible sans barrière, mais aussi dans une certaine « connaissance de cause », informés préalablement les uns sur les autres – et ce, grâce à la complicité des deux documentalistes des sites Naples et Rocher, dans un espace qui n’est ni celui d’une salle de classe, ni un lieu de spectacle, ni un lieu comportant même une estrade et supposant ou imposant une distance – bien qu’à l’intérieur d’un lycée.
Il est donc question ici d’échange.
Du côté des lycéens, il s’agit de faire venir jusqu’à eux des auteurs et de mettre en contact direct la parole de ceux-ci avec un auditoire qui s’ignore de plain-pied avec elle. Il s’agit donc de donner des clés à ceux qui ignorent encore être capables de les utiliser pour ouvrir ensuite d’autres portes.
Il s’agit, dans l’autre sens, de faire voir et éprouver à des auteurs que leur parole est parfaitement audible hors des cadres littéraires traditionnels, pourvu qu’on ôte les obstacles qui d’ordinaire limitent l’audience à des initiés.
Les lycéens savent donc qu’ils pourront aborder sans tabou tous les points qui les tracassent, que ceux-ci concernent les textes lus ou la pratique des auteurs.
Les auteurs savent de même qu’ils seront attendus par de jeunes lecteurs, déjà intrigués par ce qu’ils auront lu, et qui attendent juste qu’on leur explique un peu du sens de cet exercice étonnant.
Ces rencontres souhaitent ensuite s’ouvrir à tous dans le lycée – et au-delà.
Une séance pompeusement appelée « plénière » réunit donc, généralement en mai, en soirée, au Préau du 20, rue du Rocher, les intervenants de l’année pour un nouvel échange fait de lectures suivies d’un débat, sous le patronage bienveillant du Marché de la Poésie.
Pierre Drogi
Résumé de la séance du 8 décembre 2022, intervention de Jean-Baptiste Para auprès d’une terminale, dans le cadre de la spécialité « Humanités, littérature et philosophie »
Les propos de Jean-Baptiste Para étaient d’une grande densité et il est assez malaisé de les résumer en leur gardant leur caractère à la fois très élaboré et improvisé. Je me contenterai de rappeler quelques motifs frappants qu’il a développés. La paraphrase ci-dessous est plus abstraite que le chemin parsemé d’exemples et d’images qui a été emprunté par notre invité.
Le poème, dit-il, est un moyen de « se réajuster » par rapport à la fausseté des discours tenu par et sur le monde. Le poème ne tient aucun discours, il propose une expérience. Le poème serait en quête de notre vraie humanité, celle qui est commune à tous les hommes, ainsi que de notre vraie identité, complexe, « feuilletée », faite de plusieurs temporalités superposées, entremêlées, coexistantes même dans leur éventuelle contradiction.
Le poème nous rendrait ainsi (en multipliant nos possibles ou en nous les rendant éprouvables) à notre complexité humaine, non résumée, non réduite, non aplatie, non devenue adhésion à une « opinion » ou à un « clan ». Il constituerait le lieu propre à accueillir cette identité dégagée des assignations : une identité faite de tout ce qui fait un humain, de toute l’épaisseur et de toutes les dimensions du vécu. Le poème constituerait une résistance à « l’inhumanité » d’un temps réduit à des quantités mathématiques, où les choses se règlent automatiquement à l’aide de machines, à l’échelle de la nanoseconde. « Aucun humain ne peut ni ne pourra jamais vivre une nanoseconde ni la percevoir ».
Jean-Baptiste Para oppose « le présentisme », le culte de l’immédiateté et de l’instant présent, et la temporalité du poème qui permet à l’homme de se percevoir dans une continuité ouverte.
Il prend l’exemple de l’outil dont la durée autrefois dépassait la durée d’une vie humaine et permettait une continuité de génération en génération et une transmission. Il l’oppose à l’obsolescence programmée de produits destinés simplement à être vendus et consommés le plus vite possible : à être remplacés. Il parle de « chronomachie », de guerre des temps. Il évoque, en exemple, la vie de ses grands-parents ancrée dans une tradition immémoriale de petits paysans de montagne – une « civilisation », dit-il, qu’il a vu disparaître.
Jean-Baptiste Para, pour donner à saisir la complexité d’un poème tiré de La Faim des ombres*, montre comment, chez Virgile déjà, le lieu du poème était un lieu fictif, utopique, constitué par le poème lui-même et uniquement par le poème, à destination du lecteur ; il en parle comme d’un « lieu de l’âme », un lieu mental où le lecteur est appelé à se confronter à de l’étrange et à y être accueilli : par cette étrangeté il est confronté à l’autre et à soi – et doit s’en faire l’interprète, toujours en route.
Il évoque l’image d’une fresque, partiellement détruite, devenu survivante et témoignant d’un tout perdu qu’on peut deviner seulement. Le poème serait le résidu d’une expérience, éphémère comme nous, dont toute une partie est appelée à rester secrète, tenue dans le mystère par sa perte même.
Le poème, enfin, volontairement comme les tapis persans, est toujours imparfait, inachevé de façon à manifester l’infini. Car l’humilité de cet imparfait est un gage d’ouverture préservée.
* La Faim des ombres, Obsidiane, 2006, cycle « Où luisent les loutres » (la question portait sur la localisation exacte du cycle) ; deux autres textes du recueil, « Tribut » et « Briser des os », avaient également été lus et commentés auparavant en classe.
Deuxième Rencontre avec Jean-Baptiste Para (séance consacrée aux secondes 10)
Avec la classe de seconde 10, Jean-Baptiste Para est parti de l’étrangeté du poème, qui paraît rebutante, voire folle au premier abord, à celui qui n’en lit pas ou qui n’a pas l’habitude d’en lire, mais qui se révèle accueillante si on sait l’apprivoiser.
Pour prouver qu’il ne parlait pas « en l’air », depuis un point de vue abstrait et coupé de la vie, ou juste pour une « élite » sans rapport avec le réel, il a parlé de ses interventions en prison où la poésie devient pour des personnes issues de tous les niveaux sociaux et parfois sans instruction le dernier espace de liberté intérieure, le dernier bout de bois à quoi raccrocher sa dignité. Depuis des années, Jean-Baptiste Para intervient au sein d’une association par des ateliers de lecture au sein des prisons, partout en France.
« Un poème ne juge pas », disait-il.
Mieux, un poème peut aider fraternellement à porter une partie de soi qui resterait autrement difficile à porter ou difficile à assumer – afin de pouvoir la dépasser : en rouvrant un avenir, en restaurant un rapport plus apaisé au passé, en permettant de s’orienter dans un temps « entier » non réduit à la tyrannie du présent carcéral. Reportez-vous au fichier principal pour comprendre comment le poème rouvre le temps qui peut nous être ôté ou confisqué, comme il l’est (de manière maximale !) en prison ou dans un camp.
Jean-Baptiste Para a raconté l’anecdote de ces femmes, mortes de honte au départ et regardant leurs pieds sans oser lever le regard jusqu’à leur visiteur, et tout à coup réconfortées à l’idée qu’« Apollinaire, un grand poète » avait écrit des poèmes en prison, prouvant ainsi que même leur réalité pouvait passer en mots. Qu’elles n’étaient pas étrangères à l’humanité. Que le poème ne les jugeait pas indignes. Même un cliché, en l’occurrence, « Apollinaire, un grand poète », peut alors concourir à rendre confiance (pensez au texte d’Anna Akhmatova sur « la femme aux lèvres bleuâtres » « à qui mon nom ne disait rien »*). La fonction (poète) prend alors le pas sur le nom (« qui ne lui disait rien »).
Cette anecdote mettait aussi en scène, dans un premier temps, une prisonnière qui écrivait, la seule à ne pas avoir gardé les yeux baissés : « Il paraît que vous êtes poète ? Alors moi aussi, j’écris ». Cette femme incarcérée offrait à son enfant resté au dehors de la prison, chaque semaine, un cadeau sous la forme d’un poème (pas une lettre), où elle décrivait la seule réalité échappant un peu à son quotidien carcéral : un arbre, le seul de la cour, et des fourmis qui en parcouraient le tronc.
On pourrait facilement rapprocher cette nécessité d’offrir quelque chose de beau, la seule « chose belle » à portée de regard et devenue communicable par des mots, de la certitude où était Vladimirova* que sa parole la rendait libre.
* Anna Akhmatova, Requiem, « En guise de préface », traduction de Paul Valet, éd. de Minuit, 1991. Quatre traductions en français de ce texte avaient alors été été comparées.
** Elena Vladimirova, « Kolyma », traduction et présentation par Jean-Baptiste Para, Europe, n° 1041-1042, janvier-février 2016, « Témoigner en littérature » ; des extraits de ce dossier avaient été lus et commentés en classe.
Résumé de la séance du 12 décembre 2022, intervention de Jan Mysjkin auprès d’une première, spécialité « Humanités, littérature et philosophie »
Malgré un handicap de départ (un peu moins de dix minutes de retard) dû à une erreur de pilotage de notre invité de ce matin pour trouver le lycée (sans GPS, pourtant !), la rencontre a pu se dérouler tout à fait normalement.
Les élèves étaient presque tous présents (deux absents excusés auprès des CPE) et, pour une fois, « tous en avance ». Un élève de seconde 10 est venu spécialement pour entendre l’invité et a beaucoup apprécié l’intervention. Les questions sont venues d’elles-mêmes sans difficulté, tout au long de l’intervention, et tout naturellement, comme si l’invité se trouvait dès le début de plain-pied avec les élèves.
Jan Mysjkin a parlé essentiellement des rapports entre la traduction et l’écriture, la traduction étant devenue pour lui une sorte de nécessité destinée à vérifier et à mettre à l’épreuve l’écriture – même de ses propres textes, et même pour un texte en cours d’élaboration. Il a expliqué travailler sur deux colonnes et avancer le poème d’un côté en néerlandais, tout en traduisant à mesure, de l’autre, en français – quitte à modifier ensuite l’original si la traduction révélait un problème jusque là pas repéré dans la langue d’origine : la traduction comme révélateur des éventuelles faiblesses du poème, en quelque sorte.
Par un paradoxe proche de l’intitulé de nos rencontres (« écrire, c’est déjà traduire »), il affirme qu’on « ne devrait pas publier un poème avant qu’il ait été traduit ». La traduction devient ainsi pour lui le garant de la validité du texte original, et la traductibilité (le fait de pouvoir traduire… ou pas), un gage du fait que le texte tient (et offre un intérêt) dans sa propre langue. Son point de vue est évidemment celui d’un citoyen belge quasi trilingue, qui passe aisément d’une langue à l’autre. Il a également expliqué comment il avait appris d’autres langues, par curiosité des littératures écrites dans ces langues.
Il a par ailleurs insisté sur la nécessité en poésie d’une forme et de contraintes, servant d’échafaudage au texte. Il s’est même défini à un moment comme « un formaliste », passionné par les avant-gardes du XXème siècle et pas insensible à la littérature sous contrainte pratiquée par l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle : illustré notamment par La Disparition de Georges Perec, écrit en se privant radicalement de la lettre e, la plus représentée en français). Mais le poème n’existe pour lui que s’il sait se projeter au-delà de ces contraintes et absorber la forme en route jusqu’à la rendre invisible. La forme n’est donc là que pour être dépassée et effacée dans un poème dont seule l’évidence obtenue au terme compte pour le lecteur.
Il a également longuement parlé de la condition de traducteur « libre », choisissant de traduire uniquement ce qu’il a envie de traduire, dans l’optique de « faire toujours du nouveau » (citation d’Ezra Pound), se définissant ainsi lui-même, tant du point de vue de sa pratique de traducteur professionnel que comme poète, en « franc-tireur ».
Jan H. Mysjkin, Jeu de miroirs / sonnets en mouvement, traduit du flamand, traduction collective Royaumont, Creaphis, 2003
Trois poètes flamands (Johan de Boose, Delphine Lecomte / Jan H. Mysjkin), préface et traduction par Jan H. Mysjkin, éd. le murmure, 2015
Paul Van OstaiIjen, Le Dada pour cochons, traduction par Jan H. Mysjkin et Pierre Gallissaires, éd. Textuel, 2003
Marion Graf au lycée Racine
Compte-rendu de la rencontre du vendredi 21 avril 2023 avec Marion Graf au CDI Rocher, 8h-10h (2des 10) / 10h-12h (THLP) / 12h-13h (1G3)
Ce compte-rendu proposera un parcours sinueux à travers les trois interventions successives, en adoptant un peu le style capricieux du Danube (évoqué dans un des textes étudiés pour préparer la rencontre*), de façon à donner une idée, mais une idée seulement, des domaines et des thèmes nombreux qui ont été traversés.
Les élèves des trois classes ou groupes ont été extrêmement vivants, posant leurs questions avec finesse et vivacité.
Des trois groupes, le plus actif, réduit tout de même de onze élèves en raison d’une fête religieuse, a été celui des secondes 10 dont les interventions ont dépassé toutes les espérances. Un feu roulant de questions s’enchaînant souplement, avec logique, a permis d’aborder les aspects les plus variés de l’activité éditoriale, de l’écriture ou de la traduction.
Le groupe de THLP s’est montré plus réservé, disons réfléchi, mais les échanges se sont tout de même déroulés sans lourdeur ni aucune obligation de remplacer des interventions qui auraient été défaillantes. Toutes les questions posées ont été pertinentes et même justes.
Les 1G3 se sont montrés attentifs et concentrés ; l’échange a été vivant et n’a pas emprunté les mêmes chemins que lors des deux interventions précédentes : les rapprochements avec la musique et une comparaison entre lecture d’un texte, commentaire, traduction et transcription ou interprétation ont permis une approche légèrement différente.
Des élèves d’autres classes (sept environ ?) se sont joints aux élèves des classes ou groupes mentionnés, lors des deux dernières séances.
Ont été abordés des aspects très variés, dont suit un rapide florilège.
Le choix des textes traduits relève le plus souvent des éditeurs et non des traducteurs eux-mêmes. « Le rôle de l’éditeur est primordial, c’est lui qui choisit, s’il y croit ». En général, il faut savoir dire non tout de suite avant de s’engager dans un travail qui déplairait au traducteur ou se révèlerait en cours de route sans issue. Trouver le bon éditeur, l’éditeur fiable ou fidèle (en l’occurrence les éditions Zoé, de Genève, dans le cas de Marion Graf), a donc été pour elle quelque chose d’essentiel qui lui a permis d’assurer la sécurité de son activité de traductrice.
Marion Graf avoue sa prédilection pour les petites formes, souvent plus exigeantes, ou qui mettent davantage le traducteur à l’épreuve ou au défi. Ces dernières permettent de surcroît de « lire en prenant le temps ». Elle évoque néanmoins la difficulté de trouver un éditeur prêt à publier les petites proses de Robert Walser, par exemple ; les « gros éditeurs » préfèrent généralement les romans. La littérature enfantine, pour elle, doit être conçue « comme une sorte de poésie ». Elle peut porter des discours graves, comme ce livre pour enfants qui aborde la question de la mort en fondant la vie sur l’acceptation de son caractère éphémère et dont la dernière phrase sonne ainsi : « C’est depuis ce temps-là [la conscience de la mort possible dans le monde à chaque instant] qu’on se demande comment on va ».
Se battre pour faire éditer un texte est une lutte et la déception est parfois si grande en cas de refus que Marion Graf préfère rester dans la traduction elle-même (dans la bataille avec le texte, toujours source de joie quand elle aboutit), plutôt que de préparer des dossiers pour démarcher les éditeurs ou d’engager de longues négociations qu’elle considère étrangères à l’enjeu véritable de son activité. Elle parle de la solitude du traducteur, et de sa nécessaire distance, même avec les auteurs, quand elle les consulte. Une traduction est une interprétation personnelle qui doit viser la cohérence et ne pas se laisser entraîner par des influences extérieures à ce qu’on sent. C’est au texte avant tout qu’on a affaire. Elle avoue traduire parfois pour elle-même, sans nécessité de montrer autour d’elle.
« Traduire, c’est être entre les langues », être attentif ou attentive à leurs moindres inflexions. Elle raconte avec humour ces moments de son enfance où dans un village près de Carcassonne les enfants du village disaient d’elle, en raison d’expressions propres au français de Suisse : « On comprend pas toujours ce qu’elle dit, elle parle suisse » !
Sont abordées ensuite les étapes de la traduction, différentes selon le genre traduit (roman, essai, poème). L’approche du texte et la stratégie de lecture varie selon chacun des cas.
Les idiomatismes réputés intraduisibles et les jeux de mots fournissent au traducteur l’occasion de déplacer le problème vers un autre endroit du texte (afin de lui créer des échos de substitution) ou de répondre à l’intention du texte par d’autres moyens que ceux du texte original. Elle donne ainsi quelques exemples de transpositions ou de déplacements : un oiseau (Eisvogel, littéralement « oiseau de glace » alias martin-pêcheur en français) devient, parce qu’il faut maintenir l’allusion au froid dans le contexte, une fleur de « boule de neige » – avec l’assentiment de l’auteur).
Pour juger d’une traduction, le critère est celui de la cohérence : on peut ne pas être d’accord avec des principes de traduction mais dans la mesure où la traduction tient et présente du texte, comme en musique, une interprétation cohérente, elle est acceptable et mieux elle apporte quelque chose, elle révèle une dimension de l’œuvre qui serait restée peut-être sinon inaperçue.
À la question : écrivez-vous ? elle répond que chaque traduction ouvre pour elle une nouvelle fenêtre. « Je ne me supporterais pas, dit-elle, moi-même comme écrivain, avec la même fenêtre », regardant toujours le monde depuis le même point de vue.
« Considérez-vous les traducteurs comme des artistes ? », lui demandent les secondes. Oui, répond-elle, dans la mesure où, « comme un comédien, on incarne quelqu’un, mais on n’est pas des mirlitons ».
À la question traditionnelle : « Estimez-vous que le traducteur soit forcément un traître [le fameux dicton italien : Traduttore, traditore…] ? », elle répond simplement que traduire, en fait, c’est traduire « d’humain à humain », que ce qu’il s’agit de traduire ne relève pas des mots ou de la syntaxe ou d’une transposition technique (qu’une machine pourrait peut-être effectuer) mais qu’il s’agit de transmettre une part impondérable, une émotion, et de la mettre suffisamment à distance en même temps pour qu’on puisse la partager, d’une langue à une autre, avec un lecteur.
* Zsuzsanna Gahse, Cubes danubiens, traduction de Marion Graf, Hippocampe éditions, 2019.
Un numéro de la revue de belles lettres alors dirigée par Marion Graf (« un danube poétique », 2016, 2) présentait déjà un choix de poèmes tirés de ce livre. L’approche « danubienne » et la traversée d’un continent à travers un fleuve a pu être rapprochée du cycle « Rhénanes » d’Apollinaire, au programme des premières.
Compte-rendu de la rencontre du lundi 17 avril 2023 avec Laurence Breysse-Chanet au CDI Rocher, 8h-10h
Rencontre avec le groupe de PHLP de M. Drogi. Pas d’élèves extérieurs au groupe, cette fois ; quatre absents ; vingt-six présents dignes de louange par leur attitude : l’autrice a beaucoup apprécié leur accueil, leur attention immédiatement perceptible, leur vivacité.
La rencontre avec Laurence Breysse-Chanet, poète, traductrice, universitaire (elle enseigne la littérature espagnole à Paris IV, Sorbonne-Université) a été placée par elle dès le début sous le signe de la « conversation ». Une conversation qu’elle a souhaitée libre et ouverte et qui a pris très vite des chemins inattendus puisque, selon elle, la littérature fait aussi converser les morts avec les vivants. « Morts et vivants cohabitent », a-t-elle notamment déclaré. C’est un des privilèges accordé par les livres et la littérature. Elle a aussitôt donné plusieurs exemples de ces rencontres que l’on peut faire par des livres alors qu’on ne peut pas rencontrer matériellement leurs auteurs, et de l’influence capitale que ces rencontres-là peuvent exercer sur une vie (Baudelaire ou Rimbaud, en langue française, Jean de la Croix, Gongora ou Lorca, en langue espagnole).
La poésie pour elle se définit comme cette possibilité de « dire des choses impossibles qui deviennent vraies ». C’est par cette découverte d’un impossible qui, parce qu’il est dit, devient vrai que s’est opéré pour elle son accès à la poésie. Elle ajoute qu’à la lecture d’un poème qui parle au lecteur, « le poème devient comme une maison », un lieu qui abrite et qui résonne d’une voix indéfiniment prolongée et audible.
Avec passion elle a retracé les étapes de son parcours vers la poésie qui « oriente » et structure « [s]a vie », en présentant à la fois son cheminement vers la profession qui est devenue la sienne (enseignant-chercheur), vers une activité qui est arrivée un peu par hasard (à la sollicitation d’une revue : la traduction puis la publication de livres traduits), et vers la poésie exercée en première personne, comme auteur.
Elle a souligné l’importance de ses professeurs, parfois aussi poètes comme Jacques Ancet, à Chambéry, ou, plus tard, Claude Esteban, à Paris, qui l’ont orientée peu à peu vers le choix de l’espagnol (au détriment de l’anglais ou de l’italien qui aurait pu être son choix le plus probable, vue la localisation du lieu de ses études). Elle rapporte ce conseil de Jacques Ancet qu’elle estime avoir été essentiel pour elle : « Trouvez votre lieu, faites ce qui répond à votre plus secrète attente, faites ce que vous voulez profondément ».
Elle a ensuite évoqué des revues (notamment la revue Polyphonies) qui ont élargi son accès aux textes de langue espagnole et l’ont confrontée matériellement à ce que signifie traduire.
Elle a raconté avec beaucoup de détails concrets des lectures qui l’ont bouleversée et qui l’ont mise sur le chemin de la traduction, en insistant sur les circonstances matérielles de ces lectures (saison, lieux, lumière…) – lectures qu’elle a qualifiées de foudroyantes ou fulgurantes et qui l’ont parfois poussée à s’enfermer pour traduire ensuite, « compulsivement », avant même d’avoir l’idée de publier.
Elle a ainsi présenté aux élèves une série d’auteurs, vivants ou morts, d’Espagne ou d’Amérique latine, qui ont changé sa vie et qu’elle a fait passer en français. Parmi eux, il a été beaucoup question de Federigo Garcia Lorca, dont elle a traduit récemment Le Divan du Tamarit*, et d’Esther Ramón**, dont elle est la première à avoir publié en français la traduction d’un livre entier.
Elle a évoqué, en passant, les différences entre les métriques d’une langue tonique, comme l’espagnol, ou non accentuée, comme celle du français, pour insister sur le caractère finalement non universel voire conventionnel des règles de versification et sur la difficulté qu’il y a de les transposer d’une langue à l’autre. Elle a parlé de plusieurs solutions adoptées par elle pour réussir au mieux cette transposition. Elle a souligné qu’en se mesurant aux règles métriques d’une langue, on dialogue avec ses prédécesseurs pour se frayer un espace de liberté, comme le fit par exemple Lorca à son retour de New-York en revisitant à la fois des formes arabo-andalouses anciennes et le vers castillan.
La traduction est pour elle cette activité « qui va prendre les poèmes dans leur langue d’origine pour les faire [s]iens » ; la traduction agit ainsi comme une lecture plus active du texte traduit et comme un commentaire. Laurence Breysse-Chanet organise d’ailleurs désormais presque systématiquement des ateliers de traduction des auteurs étudiés dans ses séminaires de littérature, afin de montrer aux étudiants combien il est nécessaire de peser chaque mot pour entrer dans un texte et pouvoir espérer le comprendre ou l’interpréter.
Mais la traduction va aussi chercher l’autre et ne constitue pas une pure et simple appropriation. « Mon rapport au poème correspond à une sortie de soi-même », il s’agit « d’abandonner son univers et de déporter sa voix vers l’autre » pour faire entendre la voix de ce dernier.
Elle souligne à plusieurs reprises l’importance de la matérialité vivante de celui qui écrit, comme tout aussi précieuse que l’écrit lui-même, et elle décrit par exemple très précisément la démarche d’un poète qu’elle a rencontré et qu’elle voit s’éloigner dans la rue, d’un pas hésitant : « Il y avait du rythme dans son pas ». Comme si poésie et vie se trouvaient, dans ce pas, inextricablement mêlées et d’accord, en harmonie. Comme si la marche du corps épousait celle du vers et de la voix.
« Les poètes tombent beaucoup », lui avait-on expliqué à la Maison de la Poésie de Paris le jour où, pour Esther Ramón qui venait de se fouler la cheville juste à la porte, il avait été besoin d’une poche de glace, paraît-il toujours prête à la Maison de la Poésie, à l’intention des poètes venus lire. La poésie serait-elle une question de pas ? Ou de faux pas ? Ou encore un pharmakon, boitant entre ses deux sens de poison et de remède, selon l’usage qu’on en fait !
La rencontre s’est conclue par une lecture de poèmes d’elle en français, puis d’Esther Ramón (extraits des deux parties de Scellée : « ce qui fait mal » / « ce qui guérit »). Laurence Breysse-Chanet a avoué son hésitation initiale, lorsqu’il s’est agi d’écrire pour son propre compte : amoureuse, au départ, avant tout d’une langue qui lui faisait dédaigner un peu le français, comment revenir à cette langue pour y écrire et y dégager sa propre voix ?
* Federigo Garcia Lorca, Le Divan du Tamarit, La rumeur libre, 2022.
** Esther Ramón, Scellée, Cheyne, 2022.
Naïla El Zouagha, questions à Pierre Drogi à propos des métiers du livre
Chère Naïla,
je ne suis pas tout à fait sûr d’être le bon interlocuteur ni même un bon interlocuteur. Il y a quelque chose de très marginal dans ce que vous lirez ci-dessous : échappent complètement à mon champ de vision les grandes maisons d’édition, les éditeurs autres que de poésie etc. etc.
Pourriez-vous nous parler de votre parcours scolaire ? Quel a été votre cursus, votre choix d’études.
Factuellement : le parcours scolaire a été assez traditionnel, fondé dès le départ sur un goût très prononcé pour la lecture et l’écriture.
Scolarité en province jusqu’au bac ; classe préparatoire à Paris (en raison du fait que deux lycées seulement en France préparaient le concours initialement choisi) – sinon la classe préparatoire se serait déroulée en province. Changement d’épaule peu avant la rentrée scolaire avec option pour une hypokhâgne, dans le lycée parisien en question, lorsque j’ai compris que le concours initialement visé ne correspondait pas vraiment à mes aspirations profondes et pouvait au contraire m’enfermer dans une voie consacrée à l’érudition plus qu’à la création.
Choix de ne pas continuer vers le concours, après l’hypokhâgne, après une année rendue difficile notamment par les conditions matérielles, et préférence accordée à l’université, avec hésitation initiale (double équivalence obtenue) entre inscription en philosophie ou lettres modernes.
À l’issue du parcours universitaire, concours d’enseignement.
Qu’est-ce qui vous a motivé à choisir cette orientation ?
Je reçois des auteurs au lycée Racine tous les ans, comme vous le savez. La réponse invariable de tous ces auteurs, quelle que soit la profession choisie ou le mode de vie choisi, quand on les interroge sur ce point, est que leur choix résulte d’un souci de liberté et d’indépendance.
Sachant que pour tous, « écrire » occupe une place importante voire centrale dans leur existence, comment organiser le reste en tenant compte de ce centre ? L’accent est placé par chacun autrement : vis-à-vis de quoi souhaite-t-on le plus être libre ? Vis-à-vis des institutions, des parents, de cette passion même qu’on veut préserver en n’en faisant surtout pas un métier (Kafka) ?
Transmettre, raconter des histoires me paraissait « dans mes cordes ». L’envie de pouvoir subvenir à ma vie matérielle de façon indépendante a joué un rôle important. Enfin, l’idée, que je partage avec Kafka, que « l’écriture » ou « la littérature » échappe à tout cadre et donc à toute tentative d’en faire une profession.
L’enseignement m’a beaucoup apporté en échange. Il oblige, d’une autre manière que la lecture, à sortir de soi, à se confronter à l’autre, à ne jamais perdre de vue le « réel » et la responsabilité qui nous engage vis-à-vis de ceux qu’on a en face de soi.
La littérature au lycée ou en collège, par ailleurs, n’est pas une évidence : en montrer la justesse, la validité, son rapport étroit avec la vie, est un défi, quand on enseigne ou qu’on « s’efforce d’enseigner », comme je préfère le dire.
Un cours se construit en commun. Un cours réussi a quelque chose à voir avec un poème par sa gratuité, son caractère singulier et la responsabilité qui y est engagée.
Si vous aviez pu avoir un autre métier, lequel serait-ce ?
C’est peut-être un peu par défaut, et dans la suite logique d’études universitaires dirigées vers les concours d’enseignement, que je me suis retrouvé enseignant.
Je ne le regrette pas.
La part de liberté accordée, jusqu’à il y a peu, par les cours, le choix des œuvres étudiées et des façons de les aborder au sein même des contraintes a permis de « rester vivant » intellectuellement et de se frotter en permanence à la réalité rugueuse.
Avec le temps, je me dis que d’autres activités en lien avec la création ou la littérature auraient peut-être pu convenir, sans que je puisse préciser lesquelles.
Vous avez publié différents ouvrages de poésie, des essais, et des traductions. Serait-il possible pour vous de parler du processus d’écriture ?
Je dirais qu’il n’existe pas de « processus », en ce sens qu’il n’y a pas de recette et que tout dans l’écriture est toujours à contrarier, pour ne pas retomber dans ses propres sentiers battus. Tout y est toujours à réinventer.
L’écriture (et je ne suis même pas sûr que ce soit le bon terme) participe de la respiration générale d’une vie, du moins si on n’écrit pas que « pour écrire » mais bien plutôt dans l’espérance de s’affronter au réel, de partager éventuellement des expériences, comme une nécessité.
On peut écrire trop, Verlaine l’a prouvé, lui dont Corbière disait qu’à partir d’un certain moment « il écrivait sous lui » !
Non, écrire n’est pas un métier et ne peut ou (selon moi) ne doit pas l’être. C’est une activité instable mais essentielle, qu’il faut trimballer avec les autres parce qu’elle est nécessaire, vitale pour continuer à respirer. Elle témoigne, dans un monde qui n’en veut pas, de la gratuité, de la singularité et de la responsabilité déjà évoquées plus haut. Le texte littéraire s’adresse librement à un lecteur qu’il ne souhaite pas asservir, qu’il traite comme être singulier dont il se sent responsable.
Maintenant, si vous voulez parler du processus qui mène à l’achèvement d’un livre ou d’un poème, il est généralement lent, plein d’étapes. Parfois il peut aussi se produire d’un coup, et le texte débouler comme la foudre. Il dépend beaucoup d’une disponibilité intérieure, rendue possible ou empêchée par toutes sortes de facteurs qui ne dépendent pas de nous. Il nécessite donc de la patience et une extrême attention, quand on est disponible. Attention dirigée aussi bien vers ce qui survient que vers les mots qui vont tenter d’accompagner ou de recueillir cette survenue.
L’acte d’écrire peut se traduire par des notes prises fiévreusement, sur le terrain (les peintres disent « sur le motif »), dans un carnet, puis des reprises et reprises, des recopiages du texte, avec des essais de variantes et la recherche du mot juste, de l’expression juste, de l’emplacement juste des mots… tout un affinage qui cherche à restituer quelque chose de l’émotion initiale ou de ce qui nous a touchés à travers des mots. Et quand je dis « à travers », je veux dire que ce qui passe ne se situe pas dans les mots mêmes mais les traverse vers quelque chose et surtout s’adresse à quelqu’un.
Pourriez-vous nous parler du processus d’édition avant qu’un ouvrage puisse être publié ? Quelles sont les règles à prendre en compte ?
C’est une autre gymnastique, une fois qu’un texte, un cycle de textes ou un livre paraît achevé ou accompli, de le transmettre à des lecteurs. Pour Michaux, rapporte Georges Séféris, on n’est vraiment écrivain que quand on dépasse deux lecteurs !
Le paradoxe veut que l’écriture d’un texte, son aboutissement, ou l’accomplissement d’un poème, se suffise « en soi » et que pourtant il faille, pour détacher le texte et pouvoir en tenter d’autres, le publier, couper le cordon qui le relie à vous pour ne plus en être en charge. Seulement alors on peut en être délivré.
Le hasard joue un rôle très important. Tous mes livres ont toujours été publiés à la suite de rencontres personnelles et jamais d’envois en aveugle. C’est tout ce que je peux en dire, n’étant pas bon pour cette partie « négociation du travail accompli en vue de le partager avec des lecteurs ».
Le monde de l’édition est un monde quasi fermé, avec un fonctionnement opaque. Mais il y a des exceptions. Beaucoup d’écrivains ont commencé par être refusés à la publication, comme s’il fallait d’abord un mûrissement de l’époque pour les accepter (version optimiste) ou, réciproquement, comme s’il leur fallait ne pas s’ajuster trop tôt à « leur » temps ou à l’époque pour conserver leur élan (version « prudente »). C’est toute la question de la contemporanéité chez Mandelstam (être ou ne pas être de son temps / être ou ne pas être dans l’air du temps). Ce que Nichita Stănescu comprenait et traduisait ainsi : il s’agit d’« être au moins contemporain avec soi-même » – et qui signifie peut-être accompagner son propre mûrissement au rythme nécessaire pour que quelque chose s’accomplisse dans une direction singulière, « authentique », non troublée par des considérations ou des enjeux de pouvoir ou d’image, non immédiatement rabattue sur du conformisme, des modes ou des conventions.
Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il soit bon d’être publié immédiatement. Il y a peut-être même danger à être exposé trop tôt au regard toujours normalisateur ou idéologique des critiques, des censeurs… et des encenseurs, éventuellement ! Il faut être devenu assez fort, s’être déjà éprouvé et avoir été mis à l’épreuve suffisamment, pour pouvoir résister à la pression extérieure (ou même la sienne propre, intérieure !) quand on débute. Penser par soi-même, s’orienter par soi-même, sans se laisser abuser par soi-même. Voyez comment se défend Michaux contre les intrusions du dehors et quel art martial il pratique pour éviter l’aliénation et la réduction.
Lors du processus de traduction, quel est l’un des points primordiaux auquel il faut faire attention ?
L’exercice de la traduction est le plus formateur pour qui souhaiterait écrire. Il oblige à une mobilisation de « tout soi », c’est-à-dire tout ce qu’on a lu, entendu, vécu, pour faire passer l’effet ressenti dans une langue à une autre langue (généralement la sienne, dans laquelle on se sent plus à l’aise et dans laquelle la palette offerte pour exprimer le sentiment ou l’idée est la plus ouverte). Il s’agit donc de tâtonner à travers le français pour restituer la part d’émotion ressentie en langue étrangère et pour la restituer comme on l’a ressentie en lisant le texte « étranger ». Il s’agit, d’une certaine façon, d’aimer suffisamment ce que le texte lu au départ nous a fait éprouver pour faire traverser à cela la frontière de la langue.
L’exercice de la traduction montre que le choix de chaque mot peut faire bifurquer le texte dans une autre direction, l’infléchir dans un autre sens. Exercice qui montre l’importance des choix qu’il faut ensuite assumer. Comment traduirai-je ceci ? Quels effets procure chacun des mots qui s’offriraient à moi ? Sur quoi mettrai-je l’accent ? C’est l’exercice d’une responsabilité immense (de fidélité « au plus important », « à l’essentiel » qu’on veut transmettre et que le texte recèle), au sein de sa propre liberté de choix, exactement comme quand on écrit un poème. Le « processus », comme vous dites, est alors le même. Il s’agit de se laisser guider par le texte, de se laisser attirer comme l’aiguille de la boussole vers le nord, ou la limaille de fer par l’aimant, dans la bonne direction. On s’oriente dans la multiplicité des possibles, on fait advenir le texte à lui-même (on l’accouche) à travers les choix qu’on opère pour cette traversée (une odyssée ?) dans la langue.
Quel est votre objectif lorsque vous écrivez ? Souhaitez-vous faire passer un message, toucher le lecteur, vous exprimer ?
Vous employez des mots que la poésie évite : « objectif », « message », et même « s’exprimer », tous marqués par une optique de communication directe, commerciale ou pas, qui attend quelque chose, un troc, un échange de l’ordre d’un échange d’objets, ou d’informations, ou d’opinions, ou encore une compensation d’ordre personnel. La poésie (celle que j’aime, celle que j’essaie de pratiquer ou de rejoindre) se soustrait à toutes les relations de pouvoir et elle n’a rien à vendre. Elle ne se calcule pas.
La poésie n’aurait pas d’autre objectif que de se laisser dépasser par ce qui, précisément, outrepasse ses intentions et les nôtres, ou ce que nous tiendrions pour des « objectifs ». La poésie épouserait ainsi la vie en ce qu’elle nous déborde, comme la vie.
D’où sa difficulté et sa simplicité en même temps ; elle s’offre à l’imprévisible et cela rejoint la notion, développée plus haut, de liberté.
La poésie répond à une écoute, pas à une intention. Elle ne vaut que comme expérience réverbérée d’une question à laquelle elle apparaît comme la seule à pouvoir répondre.
On n’écrit, en fait, que pour répondre à une assignation qui s’appelle la vie. On le fait avec des mots pour « donner sens » à l’expérience traversée selon notre position de témoin, le sens tenant peut-être à l’adresse, au fait d’adresser des mots au prochain ou à l’autre – au fait de partager. La poésie me semble une expérience ou une traversée en mots de la conscience. D’où la proximité de la poésie avec les questions soulevées par la philosophie.
Pour moi (mais il serait trop long de parler ici d’Ossip Mandelstam, de Max Jacob, d’Emily Dickinson, d’Antonio Machado, d’Henri Michaux et d’autres pour préciser ce qu’on pourrait dire de la poésie), je la définirais comme « parole cherchant un acte », cet acte tenant à l’offrande d’une prière ou d’un sourire au lecteur – ou d’une poignée de main, pour parler comme Paul Celan.
Et pour revenir au dernier mot de votre question : bizarrement, ce n’est pas « soi » qu’on « exprime » ou que le poème « exprime » – mais bien quelque chose qui nous a traversés.
Selon vous, quel est le rôle de la poésie ? Sur l’effet qu’elle peut avoir sur les Hommes ?
Posée ainsi, la question ne peut pas obtenir de réponse. Même la majuscule à « hommes » me paraît problématique.
Je crois avoir partiellement répondu plus haut. Je crois que la poésie ne peut répondre qu’en poème(s). D’où peut-être sa surdité aux questions qui ne sont pas posées en (langage de) poème ou sous forme de poème ou depuis le poème ? Un poème répond à la vie, à une assignation, à une question existentielle (pourquoi moi ? pourquoi ici ? et en charge de quoi ?), exactement comme nous avons à répondre de notre existence. Il est toujours de l’ordre de l’écho (mais un écho qui échapperait à Narcisse parce qu’attentif à ce qu’il permet d’entendre résonner). Ou encore, c’est un feu qui répond à un autre feu : poème répondant à la conscience. Il répond mieux qu’un discours parce que ce qui l’anime est précisément de répondre d’une autre façon que ne le ferait le discours, dont les mots sont toujours insuffisants pour capturer le réel. Le poème se sait insuffisant – à la différence du discours. Il est vrai que le discours aussi se sait insuffisant dans certains cas, si c’est un discours philosophique et non la communication d’un savoir ou un exercice analytique.
Il y a dans En mode turbulent plusieurs cycles de poèmes qui répondraient mieux que moi et « ailleurs », depuis le « lieu » de la poésie, depuis son utopie, à la question que vous posez ci-dessus.
Dans mes cours du lycée Racine, lorsque vous y étiez élève, je parlais de la poésie comme Utopie. Je vous renverrais volontiers au cours sur Rabelais si vous l’avez encore !
Lors de vos cours au lycée Racine, vous avez pu permettre de nombreuses rencontres avec des auteurs, poètes. Quelle est votre motivation derrière cela ? Souhaitez-vous permettre à vos élèves de révéler leurs capacités d’écriture ? ou bien de réveiller leur esprit critique ?
Cela pourrait tenir à un mot de Michaux : « déconditionner ». Cela pourrait aussi se dire ainsi : pour permettre à des êtres singuliers (le monde nous a appris à nous méfier du mot individu) à se reconnaître comme devant répondre eux aussi de leur existence. Leur apporter des instruments ou des « armes » pour pouvoir affronter un peu mieux la question.
Leur rappeler que, comme telle boucle d’oreille égyptienne, ils sont irremplaçables, n’ont pas à s’en enorgueillir mais doivent, aussi difficile que cela puisse paraître, « devenir eux-mêmes » ou plutôt accomplir ce pour quoi ils pensent être là. La poésie offre l’un des chemins vers cette prise de conscience qu’on n’est pas le centre du monde mais que toute la valeur de la vie tient à la question qui nous est posée (adressée) et qu’il nous faudra résoudre ou tout au moins assumer en nom propre et je dirais en situation, à partir du lieu où nous nous tenons et du moment dont nous participons. L’écriture est un chemin vers la sortie de soi et l’exposition à ce que Celan appelle « ce qui vaut ».
La poésie « s’occupe de cela » et même « ne s’occupe que de cela », dans l’urgence.
Inviter des poètes essentiellement, c’est vouloir poser cette question dans ce sens-là.
Je me souviens avoir pu participer à l’un de vos concours d’écriture. Avez-vous toujours un lien avec la revue Sarrazine ? Organisez-vous toujours des concours ? Si cela n’est pas le cas, essayez-vous toujours de motiver vos élèves à écrire ?
C’est difficile, de plus en plus (manque de temps, programmes qui plombent la progression et limitent les libertés, possibilité de continuer à publier des « dossiers Racine » dans Sarrazine), mais nécessaire.
Certes, la revue ne peut pas accueillir indéfiniment chaque année des élèves de Racine « parce qu’ils sont à Racine ». D’un autre côté, permettre à des émotions de sortir, au lieu de fermenter – de se manifester, de se mettre à distance, me paraît de plus en plus indispensable dans une structure (l’éducation nationale) et un monde où les interlocuteurs que l’on a en cours « vont mal » et sont niés la plupart du temps comme « ce qu’ils sont ».
Le dossier de cette année destiné à Sarrazine, plus petit, s’annonce comme « le dernier » mais il est vital de continuer à faire écrire, même sans débouché assuré et sans publication en revue. Lire et écrire se tiennent. J’aurais voulu abandonner cette collecte annuelle de textes pour abandonner cette charge de travail mais je sens bien qu’il ne le faut pas. La lecture anonyme des textes réalisés en classe fait comprendre aux auteurs et auditeurs qu’eux aussi peuvent dire et transmettre. La motivation à faire aboutir un texte rend attentifs des « élèves » au fait qu’on n’arrive pas d’un seul coup à un résultat, que l’écoute du texte en dehors de soi, fait entendre ce qu’il a de bon et de moins bon, qu’il permet de réagir, qu’il fait entendre ce qu’on a d’autre en soi… L’écho qui parvient ainsi à celui qui a écrit l’arrache à son statut possible de Narcisse.
Une fois au moins, on aura donné l’occasion, dans un cadre normatif mais en opposition à lui, d’écouter des voix (de prendre en compte leurs inflexions singulières). Ces textes créent d’ailleurs une confiance qui déborde la relation traditionnelle enseignant-élève : « l’élève » y devient un interlocuteur qui apporte l’inattendu, « l’imprévisible » de sa singularité et de son altérité, et qui l’offre. Un bon enseignement devrait intégrer obligatoirement cet aspect de la possibilité de donner voix à la singularité de chacun. Et la lecture des textes offre chaque année des expériences bouleversantes.
Lors des rencontres entre auteurs et élèves, que souhaitez-vous voir se créer sur le long terme ?
On estimera que j’ai répondu plus haut, si vous le voulez bien. Toutes ces questions sont des questions « lourdes » (de vraies questions), qui nécessiteraient des pages de réponses si on voulait nuancer et ne pas botter en touche.
Auriez-vous des conseils à apporter aux étudiants intéressés par les métiers du livre tels que ceux de l’édition, de la traduction ou bien de l’écriture ?
Cette fois, je vous renvoie à mon dernier message : il y des filières spécialisées dans plusieurs universités.
J’ai invité l’an passé quatre traducteurs qui, quoique tous professionnels et particulièrement aguerris, conseillaient aux traducteurs, de poésie tout au moins, de ne jamais tenir pour acquise l’expérience de la traduction : toute traduction doit tout réinventer depuis le début pour rester vivante. Comme un poème ! Elle demande au traducteur de puiser dans toutes ses ressources, si du moins son ambition est de traduire un poème en un autre poème.
Mais il est vrai que la traduction de poésie ne rapporte rien et ceux qui la pratiquent ont choisi une forme de gratuité ou d’ascétisme qui les autorise à mettre la même exigence dans l’écriture d’un poème et dans sa traduction !
L’aventure de l’édition est encore plus périlleuse lorsqu’il s’agit de ceux qu’on appelle « les petits éditeurs indépendants ».
Pour les personnes souhaitant rencontrer, ou discuter, avec des auteurs ou personnes travaillant dans les métiers du livre, que conseilleriez-vous de faire ? Connaissez-vous des lieux ou de telles rencontres seraient possibles ?
C’est très facile : une multitude de librairies organise des lectures et des rencontres, notamment sur Paris. La Maison de la Poésie de Paris, et les autres « Maisons de la poésie » (Nantes, Marseille, Rennes…), également.
Je suppose que le Centre National du Livre (CNL) doit aussi fournir des informations.
Beaucoup de mes invités ont été rencontrés dans des lectures, ou encore au Marché de la Poésie et sur les stands du Salon de la Revue.
Vous êtes privilégiée d’habiter Paris. Je vous encourage à guetter ce qui se fait et à multiplier les expériences pour pouvoir vous forger votre propre sens critique dans ce domaine.
Paris, 8 mars 2024
Pierre DROGI