Yves Namur, « Figures de l’éphémère », lu par Marc Wetzel (III, 10, anthologie et note de lecture)


Marc Wetzel propose ici un choix généreux de poèmes d’Yves Namur avant d’en creuser, ensuite, le sens et la portée.


 

 

Soudain
L’inquiétude,
Comme la halte du jour
Dans la traversée d’un jour.
L’inquiétude,
Comme la source doute d’elle-même,
Dans le gel et le froid.
L’inquiétude est là
Qui me rassure
Et me parle d’un ailleurs
Possible (p.35)

Le domaine du haut
Ne connaît pas la hauteur
Du domaine.
Le domaine du haut
Ne connaît ni le chant
Ni la profondeur du grand puits.
Le domaine du haut
Ne sait vraiment rien du domaine
Du haut (p.56)

Que m’importe la mort
Si la mort chante
Dans la mort,
Si elle chante
Le renoncement à tout
Et le renoncement de tout.
Si elle chante
Dans le renoncement
Et dans le commencement,
Si elle chante,
Si elle chante le Tout
Et l’écoute du Tout (p.76)

La Fileuse
Puisqu’on ne la possède pas.

La Fileuse
Traverse l’invisible
Et les parts invisibles du visible.
Et l’invisible aussi est là
Qui chante
Et chante la main
Qui le traverse et le connaît.

À peine donnée,
L’ébauche
Et déjà la trace
Du chant.
C’est ainsi que la Fileuse
Traverse l’éphémère
Et le peu. » (p. 105-106)

Le maître est loin,
Très loin dans le dedans
Et dans le dehors des choses.
Il en connaît la clarté
Et les murmures,
L’ombre
Et les poussières d’ombre.
Ainsi est le maître,
Loin,
Très loin dans les choses (p.126)

Seule
Consent à être
La parole
Qui consent à disparaître
Dans la blancheur
D’un pas. (p.156)

Quelqu’un déjà s’est levé
Dans ton corps.
L’entends-tu
Qui marche dans les plis du réel ?
L’entends-tu
Qui traverse les larmes
Et
Le voile des égarés  ? (p.172)

Ces longues branches de l’arbre
Que je regarde,
S’approchent-elles vraiment
Des voix du Très-Haut ?
Ou sont-elles simplement là
Pour témoigner de l’éphémère
Et de l’infinie beauté
Du vent ? (p.173)

Celui
Que d’entre tous et toutes,
Tu attends encore dans la forêt entrouverte,
Celui-là
N’a d’autre nom que « l’inattendu ».
Et déjà
Il te cerne de toutes parts,
Il marche
Et chante avec toi,

Où se croisent le réel
Et la pure clarté d’une feuille d’or. (p.176)

La voix de l’ange
Nous serait-elle donnée
Pour l’étendue et la perte ?
Ou
Nous sera-t-elle offerte
Une nuit probable,
Pour la traversée du dédale
Et le chant du feu ? (p.185)

Celui
Qui entrouvre la bouche
Ne serait-ce qu’un instant,
Celui-là oublie peut-être
Que son corps tout entier est fait d’oiseaux,
D’arbres volants et de constellations de feu.
Et qu’ainsi et peu à peu,
Il se vide de cela,
De tout cela  (p.207)

Yves Namur, Figures de l’éphémère, postface de Daniel Laroche, Espace Nord, 280 pages, février 2026, 12€

***

Peu de poètes sont médecins, car peu de médecins peuvent se permettre d’être poètes. Le poète est libre, mais dans une irréalité elle-même  nécessairement irresponsable, alors qu’un médecin (en tout cas un généraliste, comme Yves Namur) a, dans sa liberté de praticien, un triple et constant devoir à l’égard de ses patients (compétence à tenir, secret à garder, confiance à mériter), de la société (contribuer à la santé publique, écarter le charlatan en lui et hors de lui) et des collègues (la confraternité naviguant entre complicité corporatiste et respect vigilant des rôles dans la chaîne de soins). Le poète connaît peu les risques de diagnostic et de traitement (de la Muse et de ses lecteurs), et le souci d’atténuer les épreuves physiques et mentales de son prochain n’est en rien maître de son inspiration. Même quasi-incompatibilité entre médecine et philosophie : mon ami Pierre (médecin de famille vif et dévoué), découvrant le « quadruple remède » d’Épicure, censé assurer la vie bonne (il n’y a rien à craindre des dieux, rien à craindre de la mort, on peut toujours supporter la douleur puisque des douleurs extrêmes tuent et règlent le problème, on peut atteindre le bonheur puisque la raison peut toujours aménager l’accès à nos plaisirs, et la mémoire jouir du bonheur passé), mécontent, rectifiait tout ainsi : il n’y a plutôt rien à espérer des dieux (il faut vouloir des remèdes exclusivement humains, et s’y tenir), la mort est seule à craindre, en tout cas comme horizon de tous les aléas de santé (« je n’aurais aucune autorité sur des immortels » me disait-il), la précieuse anesthésie prouve l’existence de douleurs invivables en les éloignant ; et enfin le bonheur passé – se tenir au chevet d’autrui l’en avait convaincu – n’est bien plutôt que passé du bonheur. C’était clair pour Pierre : le soin (philosophique) de la pensée s’accordait bien peu à la pensée (médicale) du soin. Mais la poésie lui semblait encore plus loin du compte : on ne recommence pas à loisir une existence comme on le fait d’un poème, et les conditions (de sérieux, de loyauté, d’extrême responsabilité) requises pour écrire la moindre ordonnance dégoûteraient plutôt d’écrire autre chose. J’ai donc fait lire à Pierre ces quelques extraits de son collègue-poète Namur.

Le titre du recueil lui a plu. « Figures de l’éphémère » lui a paru le B.A.-BA d’un salubre rappel de finitude. Il a trouvé ces pages heureusement libres de toute considération psychologique ou religieuse (Namur a raison, m’a-t-il dit : la loi des organismes n’a rien à faire de « motivations » ou du « sentiment d’être créature »). Mais il y a là, m’a-t-il dit, une sorte de sensibilité médicale : on sent cet homme capable d’écouter les bruits d’un corps, de lire des symptômes, d’avoir des gestes sûrs, de poser les bonnes questions. Namur est, m’a-t-il dit, concis quand ça suffit, et se répète quand ça importe ; il sait provoquer (user de paradoxes) pour faire mieux prendre conscience d’une situation, mais pas plus. Il a « les bons tics », juge Pierre, en expert, il sait « faire avancer son affaire ». Ajoutant à peu près : je ne partage pas bien son souci de devenir poète, mais constate (et approuve) celui de rester médecin. Mais Pierre me demandant alors de justifier (sincèrement) cette poésie, j’ai indiqué trois choses.

D’abord que « figures de l’éphémère » ne signifiait pas seulement éléments de précarité, ni exemples (étymologiquement) de ce qui ne dure qu’un jour – pour le meilleur (une fièvre heureusement passagère) ou le pire (un fallacieux sursis du fatal) ; mais que ces « figures » comme on les lit ici (la source, l’arbre, la poussière, le voile, l’ombre, le chant …) sont, non des formes arrêtées, mais des tournures changeantes, des styles de présence dynamiques et réfléchis : l’arbre, immobile, l’est comme un geyser pétrifié, comme un danseur en armure (il est à tout moment son propre résultat, il ne cesse – au contraire du cristal – d’advenir à soi) ; la source est comme infatigable origine, un esprit de terre, un « saut d’eau » ; la poussière même est comme un devenir en poudre, stérile comme débris, mais aussi fécond comme pollen, comme un fossile explosé, qui dissipe ainsi le terne et le gris même de l’existence ; l’ombre va où l’être et le soleil en décident etc. Les « figures » sont bien ici des visages-types du sort, les effigies de divers parti-pris d’existence, qui nous concernent et nous animent. Leur énigme même est la nôtre. J’ai pensé à la recherche capitale de Michel Guérin sur les Figures, mais j’ignore si Yves Namur en connaît l’oeuvre.

Ensuite que notre poète – clairement non-religieux en effet – a pourtant la tête métaphysique. C’est qu’il interroge spontanément les totalités, comme cet ensemble habitable des choses qu’est le monde, ou cette totalisation significative d’une vie qu’est un acte de liberté, ou ce faisceau d’élans de vie qu’est en chacun de nous l’âme, et qui peut faire chanter ou danser la mort même qui l’attend ; parfois même un principe directeur du Tout – une sorte de Haut-Responsable de l’éventail des possibilités de présence – est évoqué (il est vrai familièrement, comme le « maître », ou ironiquement, comme le « Prince »). Et le souci « métaphysique » d’Yves Namur s’exprime simplement (quelque chose comme : ce qui vient de la vie vient-il de plus loin qu’elle ? ce qui va vers l’esprit va-t-il plus loin que lui ?), et par alternatives nettes : par exemple, si la Nature est partout auto-développement, (p.173) « pousse »-t-elle pour s’approcher indéfiniment de ce qui la borne et la dépasse, ou juste pour mieux jouir de ses propres capacités de présence ? Ou bien (p.185) : « la voix de l’ange nous est-elle donnée » (c’est-à-dire avons-nous, avec le chant et la danse humains, cette capacité d’élever au-dessus d’eux-mêmes, de faire bénéficier d’un ciel, nos pouvoirs, respectivement, de parler et marcher) pour simplement prolonger (et disperser !) ces pouvoirs, ou pour préparer ce « feu » qu’on n’allume qu’en chantant, et arpenter ce « dédale » qu’on ne parcourt qu’en dansant ? Ou encore (p.201) : la flèche du temps est-elle lancée par un « Invisible » voyant dans la réalité même sa cible, ou, au contraire, par l’arc, seulement immanent, de l’inconsolable et orpheline réalité universelle, qui manque à jamais sa fin ?

Enfin, dis-je à l’ami Pierre, j’admire et respecte cette fréquente « Fileuse » énigmatique (tisseuse égale de vie et de mort dans le fil des destins), que l’auteur (encore une fois prudent et probe médecin) fait pour nous comme librement chanter. Le rôle que Namur confère au chant (qui éveille librement une voix à elle-même, comme la danse le fait du pas) touche et éclaire : comme l’enfant, pour ses premiers pas, n’observe pas du tout ses pieds, mais le parent qui l’attire et l’encourage, de même, pour lancer ses premiers mots, il ne se tient pas le menton, mais se tient face aux lèvres qui lui parlent. C’est ainsi devant lui qu’il s’exerce à habiter sa langue, pour forger en lui son propre grain de voix. Yves Namur a la liberté propre de l’aède, qui chante sa propre exposition au possible, et suggère aux forces qui l’écoutent de s’y faire confiance à leur tour. Patiente endurance à l’angoisse, et souci d’imposer au redoutable un autre tempo (c’est la naissance grecque de la liberté, dès les Présocratiques, selon Rémi Brague). Cette poésie trouve ainsi les mots (« Il suffirait d’une flèche/ Qui transperce de part en part/ Le mot « hiver »/ Alors,/ L’hiver serait peut-être/ L’hiver », p.146) qui font, activement et lucidement, chanter le temps. C’est qu’un homme lâche reste noué et malheureux ; il se mène la vie molle et en a honte. Le bonheur n’est dans la liberté que si celle-ci réside d’abord dans le courage – le courage, ici, de faire chanter juste la vérité. Alors l’éphémère fera bonnes figures.

Marc Wetzel