Entre exil intime et présence au monde, l’entretien explore la capacité du poème à nous maintenir tout près du réel.

Guillaume Dreidemie : – Dans votre dernier livre, Exister de vivre suivi de Bribes du dehors, vous parlez de l’ « élan vital du poème » et de l’écriture comme d’un exil. Pourriez-vous approfondir votre point de vue au sujet de cette tension entre le caractère vivifiant du texte et cette errance qu’il nous fait traverser ?
Stéphane Juranics : – Oui, l’écriture poétique est toujours un mouvement, un élan vital, un « bond d’être », pour reprendre la formule du poète André Blatter. Ecrire un poème, c’est sortir de l’immobilité du moi – de nos repères, de notre confort de pensée – et basculer soudain dans ce lieu inconnu en nous où les choses s’éprouvent et où se traduit en mots, presque malgré nous, ce que l’on ressent. Ce saut en nous-mêmes nous met simultanément en phase avec ce que nous sommes et avec le réel, que l’on se met à penser intimement – dans le cas, bien sûr, d’une poésie « qui ne trahisse pas la réalité », selon l’expression de Patrick Laupin. « Le cerveau fait l’amour à la réalité », écrivait même Bernard Noël. Il y a véritablement quelque chose de jouissif à se retrouver ainsi, dans une sorte de plénitude sensitive et intellectuelle, à tenter de saisir par le geste de la parole le sens profond d’une chose – un évènement, un phénomène, ce que nous disent un être, un lieu, etc. Ce véritable bond de l’esprit vers le réel – via notre corps – que constitue l’acte d’écrire, ce jaillissement primordial du poème en train d’être créé, noté sur la page, nous propulsent dans l’ailleurs de la signification à saisir, nous projettent vers l’inaccessible vérité à atteindre. Il s’agit donc bien à la fois d’une forme d’élan vivifiant et d’exil nécessaire, au sens d’une viscérale nécessité de laisser la parole à la voix intérieure qui nous entraîne hors de nos propres limites. Cet exil consenti vient réduire un instant l’éloignement existentiel à toute forme d’être ou à toute vraie connaissance que nous ressentons notre vie durant. En ce sens il est effectivement – et éminemment – vital. Il nous fait exister plus intensément, même si cela ne dure qu’un très court moment, le temps fulgurant d’écrire. Parallèlement il aggrave cet indépassable sentiment d’exil originel, puisque, comme le disait Giacometti, « ça rate », et que, de même que l’on n’atteint jamais complètement l’essence des choses par le biais d’aucun geste, on ne saisit jamais entièrement par la parole le sens qu’avait préalablement perçu notre faculté intuitive dans la première impulsion d’écrire. Pas plus qu’on ne parvient complètement – pour reprendre ce que je disais au début – à transcrire par les mots ce qui s’éprouve au fond de soi. Comme le constatait Bergson, « nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent ».
D’ailleurs, se confronter au réel, lorsqu’on écrit un poème, c’est affronter sans faux-semblant cet exil fondamental – le nôtre, celui de toutes choses –, tout n’étant que mouvement, inscription dans la nature perpétuellement fluctuante de l’univers. Une petite précision à ce sujet : je suis particulièrement sensible à la dimension exilique de la condition humaine, mon histoire familiale étant marquée par l’exode de mon père hors de Hongrie – son pays natal – juste après la révolution d’Octobre 1956, mais aussi par celui de mon grand-père maternel, né en Roumanie et abandonné en France par sa mère pour raison économique peu après la Première guerre mondiale. Ainsi, selon moi, écrire, nommer le réel, c’est entrer plus encore dans la pleine conscience de l’exil qui nous définit comme il définit tout ce qui vit. Mais, dans le même temps, écrire, comme exister véritablement, c’est justement mettre en branle notre propre exil pour ne pas rester immobile, loin de la vie et du sens mouvants – quitte à perdre aussitôt ce que l’on trouve en chemin. En quelque sorte, le poème ajoute de l’exode à l’exil.
G. D. : – A travers Exister de vivre et Bribes du dehors, le poème devient-il un moyen d’intensifier sa présence au monde, ou d’inaugurer (à jamais ?) un retrait vers soi-même ? En un mot, le poème pour vous est-il intériorisation du monde en soi, ou extériorisation de soi vers le monde ?
S. J. : – Tout d’abord, j’aimerais dire que ce recueil, Exister de vivre suivi de Bribes du dehors, témoigne, me semble-t-il, d’une véritable et constante « présence au monde ». En effet, selon moi, les poètes ne doivent pas rester cloîtrés dans le confort de leur tour d’ivoire mais, au contraire, se jeter de toute leur âme dans la vie, plonger les mains et leur plume dans sa rugosité quotidienne comme dans sa beauté fragile. Un certain nombre de poèmes de la première partie du livre, « Exister de vivre », reviennent ainsi sur la période de pandémie que nous avons traversée. Je dois préciser que, pour ma part, j’ai été d’autant plus marqué par cette période que l’établissement médicalisé dans lequel j’exerce, à côté de l’écriture, la profession de soignant de nuit à mi-temps, a été assez durement frappé par l’épidémie (je n’ai d’ailleurs jamais cessé d’y travailler durant toute la période du confinement). Les autres poèmes de cette partie du livre, dans leur diversité, se font par ailleurs l’écho de la reprise du cours normal – et heureux – de la vie qui a suivi la pandémie mais aussi, hélas, du retour beaucoup moins heureux de la guerre, de son horreur sans nom, de son effroi glaçant les os et le sang.
Maintenant, pour répondre à votre question, je ne dirais pas que le poème implique ou induise « un retrait vers soi-même ». Plutôt une plongée en soi-même – comme je l’indiquais précédemment –, dans ce lieu ouvert au monde qui se trouve au plus profond de soi. De ce fait, oui, le poème est effectivement « un moyen d’intensifier sa présence au monde », comme vous le dites. Un moyen de revenir, par les mots, sur ce qui nous a ému, intrigué, révolté, etc. La poésie constitue ainsi une sorte d’appel à vivre plus intensément que dans la vie courante, où en général on vit les choses sans revenir dessus, sans vraiment y penser. L’écriture poétique engage absolument tout l’être – les sens, l’âme, la mémoire, l’imagination (« la reine des facultés » selon Baudelaire), l’intuition et, dans une certaine mesure, la raison. Dans le même temps elle nous fait sortir de nos habitudes de vie comme de nos certitudes pour mieux appréhender le réel. Donc elle nous fait être plus complètement nous-mêmes et, à la fois, accroît bel et bien notre présence au monde. Elle densifie notre existence dans une sorte d’exaltation visionnaire et créatrice, même s’il s’agit parfois d’une exaltation douloureuse dans la confrontation brutale à la souffrance intime ou aux tragédies de l’Histoire. La poésie nous fait vivre plus pleinement nos émotions et développer plus profondément notre pensée.
Concernant la deuxième partie de votre question, je dirais : les deux à la fois. Pour écrire il faut évidemment être ouvert à l’altérité, au monde, sortir de soi pour aller vers l’autre – y compris l’autre que nous sommes à nos propres yeux, comme le proclamait Rimbaud. Mais si nous devons nous ouvrir au monde, c’est bien pour en ressentir intimement la réalité dans toute ses dimensions – heureuses ou malheureuses – et pour transposer en mots ce que cette réalité nous dit en silence, sans le langage humain. Ecrire, c’est attribuer une langue au monde. Lui donner la parole. Or, ce n’est qu’en intériorisant le monde, c’est-à-dire en s’imprégnant pleinement de son impact dans notre corps, en se laissant envahir par son écho traversant notre propre singularité, qu’on le ressentira le plus authentiquement, donc le plus justement, et que l’on pourra en restituer une part de vérité, de vérité intime mais universelle, à travers nos mots, comme si on le faisait parler.
G. D. : – Vous écrivez que « toujours en avance d’une saison les poètes sèment le sens ». Le poète réinvente, inaugure… Si le poème est « intime connaissance du monde », quelle est pour vous la sagesse qu’il nous délivre ?
S. J. : – Oui, dans sa folie le poème nous délivre une forme de sagesse. Il nous réapprend à faire un pas de côté, à chercher – dans une sorte d’oubli de soi confinant au dédoublement – à voir le monde du point de vue de celui-ci et non du nôtre, à éprouver sa réalité secrète avant de le nommer. Bref, il nous amène à ne pas le juger préalablement à travers les idées préconçues qui nous sont inculquées, à ne pas même le considérer par le prisme unique de nos sens, qui ne perçoivent souvent qu’un certain aspect du réel. Cela afin de se réapproprier notre propre pensée intime s’appuyant sur notre faculté à ressentir toutes choses en profondeur, solitairement, silencieusement – j’allais dire les yeux clos. « Je travaille à me rendre voyant », disait Rimbaud, ce « passant considérable » que mentionne Mallarmé. Le poète possède le don de pénétration extrasensorielle, de clairvoyance extralucide sans laquelle il serait juste un jongleur de mots, un intermittent – certes parfois savant – du langage. Cette faculté mentale hors du commun, cette prescience quasi télépathique lui permet ainsi de laisser parler le monde à travers lui en se laissant envahir par la sensation pure qu’il en a et en laissant les mots être choisis par la part intuitive, incontrôlée, de son esprit, sans intervention ou presque de sa raison (en tout cas dans un premier temps). Cela pour délivrer une parole à la dimension oraculaire, divinatoire. Une parole porteuse d’une vision objective au sens rimbaldien d’une vision du monde dans laquelle le monde, dans sa vérité profonde, l’emporte sur la subjectivité de la vision, sur le particularisme de l’œil et son interprétation limitative.
G. D. : – « Ce sont les désespérés qui font le mieux l’amour ». Pourriez-vous revenir sur ce dialogue entre ce vivre entendu comme expérience charnelle, corporelle, et l’existence du poème ?
S. J. : – On ne peut véritablement nommer que ce que l’on connaît. Et l’on ne connaît vraiment que ce que l’on éprouve. Or, comment éprouver la réalité sinon en la vivant intensément, en tendant la main vers elle, en la caressant et en se laissant caresser – ou griffer – par elle comme dans l’acte amoureux ? En se livrant corps et âme à ce qui est ? Observer le monde de loin, par la fenêtre, par le prisme particulier de notre éducation, de notre culture, de nos valeurs sociales, de la morale que nous ont inculquée la société bourgeoise ou la religion, cela ne permet en rien de connaître la réalité dans sa chair, de percevoir la souffrance humaine, la solitude de nos contemporains, la beauté du réel, etc. Sortir de chez soi, quitter son propre repaire pour contempler la réalité brute sous le soleil de la vérité, et ce à tout instant et pour toutes choses. Embrasser le monde sur la bouche et en avaler la salive avant de répandre son encre sur la page. Ce qui implique de vivre pleinement, ardemment, sans retenue – avec d’autant plus d’urgence, effectivement, que l’on est désespérément assoiffé d’essentiel. C’est uniquement ainsi, d’ailleurs, que l’on existe vraiment, comme le suggère le titre de mon ouvrage et comme le disait si bien Kerouac : « les seuls gens qui existent sont ceux qui ont la démence de vivre ». A l’exemple des grands poètes que j’ai eu la chance de côtoyer et qui, pour la plupart, s’inscrivent – ou s’inscrivaient – toujours dans le réel, demeurant là où bat le cœur de l’humanité, notamment dans les bars de nuit ou les rades de quartier, parmi ceux qui n’ont que le vin pour tenir, être libres ou rêver.
G. D. : – Vous évoquez le monde comme porteur d’une « langue de signes vierges » à déchiffrer, où la présence au réel se joue dès l’attention portée à cette matière sensible. Comment cette attention au réel et à son langage contribue-t-elle à notre « maintien dans le vivant » ?
S. J. : – Pour le poète il s’agit toujours en effet, avant toutes choses, de prêter attention à l’idiome sans vocables du réel, cette langue sans mots que le poète décrypte d’abord les yeux clos, dans l’écoute des murmures ou des cris muets du monde. Ensuite, seulement, vient le langage, quand cette langue sans mots – c’est-à-dire l’écho du réel dans l’intériorité du poète, ou encore la sensation pure que le poète a du réel – cristallise soudain en une forme verbale surgie du tréfonds de l’esprit. Le poète ne vit que pour ces moments de magie créatrice (« de sorcellerie évocatoire », disait Baudelaire) où ce qu’il éprouve obscurément s’éclaircit soudainement et se matérialise en chant dans sa bouche ou sous sa plume. Cela nous maintient dans le vivant car la poésie, du fait de cette fervente attention portée à la langue du réel, nous fait être profondément en phase avec celui-ci, avec ce qu’il nous dit en secret, nous renvoyant ainsi à nous-mêmes et nous faisant vibrer à l’unisson du monde, que l’on nomme soudain comme nous seuls pouvons le faire. Ce faisant, elle nous rend à notre corps, à notre cœur palpitant, à notre esprit et, enfin, à la clarté vive de la parole vraie qui en jaillit dans la fulgurance de l’écriture poétique, viscérale et intuitive. La poésie nous fait exister intensément parce qu’elle nous inscrit en toute conscience – une conscience verbalisée – dans l’univers.
G. D. : – L’image du poète se retrouvant « seul au bord du monde » semble hanter votre livre. Comment la solitude structure-t-elle votre expérience de l’écriture et de la lecture ?
S. J. : – C’est vrai. D’une certaine manière, je pourrais même dire que la solitude structure mon expérience de la vie. J’ai toujours eu un goût pour le retrait, à l’écart du monde. Mais attention : je n’ai jamais véritablement recherché la solitude. En fait, j’ai trop souffert, ma vie durant, du sentiment universel de l’esseulement humain, du deuil d’exister – mon père, ma grand-mère et mon grand-père maternels, ainsi que mon arrière-grand-mère maternelle étant décédés en l’espace d’un an et demi, entre novembre 1982 et le printemps 1984 – pour cela. Ce sentiment m’a toujours suffisamment pesé pour que je n’aie jamais le désir de vivre coupé des autres. Mais, même au sein de la foule, même parmi mes amis ou mes proches, il est vrai que j’ai toujours recherché ces moments où je me tenais un peu en retrait, sans rien dire, comme pour mieux percevoir les souffles, les soupirs, jusqu’au bouillonnement du sang dans les veines, pour mieux discerner ce qui frémit au cœur même des voix, bref pour m’imprégner un instant de la présence des êtres encore plus fortement qu’en restant uniquement dans la dimension participative du dialogue. Contempler le monde nécessite cette sorte de retrait où l’on s’efface un temps dans la vision et l’écoute de ce qui est. Et, bien sûr, écrire requiert également de se tenir à l’écart des tapages du quotidien, afin de se centrer sur soi-même, sur ce que l’on ressent, sur le murmure du monde extérieur en nous, afin de le traduire en mots, comme je le disais plus haut. Ecrire de la poésie – ou en lire, donc – exige cette disponibilité impossible à trouver dans le tourbillonnant tumulte et la sollicitation numérique permanente de notre société postmoderne. Mais je dois préciser que je suis quelqu’un de très sociable, que j’aime avant tout la rencontre, et que, pour moi, la vie doit être une fête. Je ne pourrais donc absolument pas vivre seul dans la durée. D’une certaine manière, je suis à la fois une sorte de moine littéraire en retrait du jour – passant l’essentiel de mon temps diurne à lire et à écrire – et un convive effréné aux banquets de la nuit – même si cela est un peu moins vrai maintenant. Pour finir sur une espèce de boutade, je dirais que je suis un solitaire qui n’aime pas la solitude, ce « fond ultime de la condition humaine », comme le disait Octavio Paz.
Stéphane Juranics, Exister de vivre suivi de Bribes du dehors, préface d’Emmanuel Merle, La Rumeur libre éditions (avec le soutien de la Région Auvergne-Rhône-Alpes), 2025, 288 p., 19 €.
si l’on ouvre
l’enveloppe du silence
le bruit de fond du monde
y froisse le papier de l’air
rumeurs à bas bruit
de circulations proches ou lointaines
abeilles au fil de l’herbe
vent sur le réseau des branches
passereaux dans les couloirs du ciel
un fourmillement de sons
aux ondes inscrites en nous
comme la lumière sur la peau
l’oreille alors emplit chaque bruissement
de son interne réverbération
que renvoie la pensée
par-delà toute apparence
dans les replis du jour (p.17)
***
Plateau du Laoul, Ardèche
faire l’amour dans la voiture
où nous conduit le soir
au bord d’une route longeant le mistral
portes grandes ouvertes sur la nuit
à l’haleine de sauge
la peau piquetée d’étoiles
les yeux dans les yeux luisants du ciel
l’immensité nous scrutant du fond des âges
reconnaître alors au loin
électricité dans l’air
l’écho familier d’un cri
peuplant les songes de la garrigue
soupirs calcaires du cade
arides pensées du buis
dans le sommeil des roches
oui sentir au fond de soi
l’étrange proximité de ceux qui vécurent là
des millénaires durant
partageant avec nous l’immuable conscience
de la fulgurance de vivre
au creux du temps (p. 45)
***
Ukraine, février 2022
colonnes horizontales
piliers du blizzard
les chars ne soutenant
que les débris du ciel
coupole azur au fronton de soleil
pulvérisée comme le marbre
chaque obus telle une balle
que se tire dans le pied
une nation pétrifiée par l’hiver
est-ce la colère qui retient de pleurer
lorsqu’à chaque bourrasque
le vent porte l’écho
de nouveaux cris d’effroi
ou est-ce le souffle de tant d’impacts
éloignant même les nuages
des joues rougies de la terre
où ne coulent plus les larmes
printemps de gel
où la neige ne fond
que sous le sang
et les éclats d’étoiles (p. 75)
***
Pour Roger Dextre
non
terre et ciel ne sont à personne
pas même le jardin
où l’on s’assied le soir
ni la parcelle d’infini
que l’on observe
adossés au zéphyr
ni le ballon de la lune
roulant sur les hauteurs
ni les pissenlits d’astres
parsemant l’enclos
de notre bout de regard (p. 81)