Grégory Rateau interroge ici Sophie Loizeau sur son rapport à la nature et aux animaux, et plus largement au monde.

Sophie Loizeau est poète, elle vit à Versailles. Son œuvre, militante, constituée d’une quinzaine de livres, est marquée par la présence de la nature et des animaux qu’elle défend. Une nature qui fraye avec le fantastique et le mythologique, avec l’art – sa pratique de la poésie s’accompagne en simultané de la photographie –, avec le désir et la sexualité. La question de la visibilité du féminin dans la langue a fait l’objet de trois livres (La Trilogie de diane). Elle est l’auteure du terme pluriel équitable qui désigne bien avant « l’écriture inclusive » dont le terme pour elle est impropre, ses expériences linguistiques de sortir le féminin de l’implicite (relégation politique). Sa pratique de la poésie s’accompagne en simultané de la photographie
Grégory Rateau : Quelles sont les origines de votre vocation poétique : un lieu, une expérience fondatrice, une rencontre avec la langue ou avec le vivant qui aurait déterminé « votre entrée en écriture » ?
Sophie Loizeau : Tout d’abord, merci, pour votre invitation et pour la pertinence de vos questions, cher Grégory Rateau. Un lieu : Arnouville. La maison que mon grand-père a fait construire à la fin des années cinquante dans les Yvelines, près de Mantes. Maison aujourd’hui vendue, mais dont le jardin arboré, ancien verger de près d’un demi-hectare a façonné ma sensibilité. Je l’ai toujours connu, ce jardin, j’ai grandi avec ses arbres : le saule, le Nordmann, le bouleau-pleureur, le prunus, les fruitiers, ils sont tous dans mes livres. C’était mon paradis sur la terre.
GR : Dans Poèmes paniques, la forêt, les animaux et les figures mythologiques (Pan, Diane, les loups) forment un espace de cohabitation intense entre le corps humain et le vivant. Diriez-vous que la poésie est pour vous un lieu de réconciliation, ou au contraire de friction, entre l’humain et le non-humain, notamment face aux crises écologiques actuelles ?
SL : La poésie a toujours été pour moi le fer de ma lance. Dans le désir comme dans le combat. Que ce soit pour harponner l’amant, le séduire, que pour défendre l’égalité femme / homme, livrer bataille aux imbéciles qui détruisent la nature. De plus en plus dure et indignée, elle se dresse contre les politiques désastreuses menées actuellement en matière d’écologie. L’État n’écoute personne, il rase et replante à tout va contre toute raison. Les agent/es de l’ONF ne font pas le même métier qu’il y a 30 ans, on leur demande d’exploiter la forêt, de tirer les cervidés, de gérer la forêt de demain. Quelle blague ! La poésie est politique, elle n’est pas consensuelle. Quand l’état débloque, pas d’autres issues que la lutte armée. Sanctuaire[1], mon prochain livre, sous-titré Poésie écojusqu’au-boutiste, est armé jusqu’aux dents !
GR : Vous écrivez dans Environs du bouc : « les dieux aiment les odeurs fortes se frottent aux animaux dans les étables rêvent d’incarnation ». Comment comprenez-vous aujourd’hui cette nécessité de l’incarnation, à l’heure où les discours tendent parfois à désincarner le langage et l’expérience sensible ?
SL : Se rasseoir et se la fermer cinq minutes. Oui, surtout ça, arrêter de faire du bruit. De faire l’HOMME. Savoir être seul/e et écouter, cela semble des capacités extraordinaires pour beaucoup. L’incarnation passe par la volonté de sortir de ses habitudes anthropocentrées et consuméristes. Les enfants, l’école devrait les libérer. Les lâcher dans des jardins d’abord, avec l’animal comme modèle. Se servir de ses sens, oui, des six que nous avons. « S’identifier aux bêtes est le seul moyen d’évolution » (in Ma Maîtresse forme). Ne pas faire souffrir un animal, respecter toute vie est le graal. Il faut donner des preuves de notre bonne volonté au quotidien. La virilité c’est ça. Le courage d’un autre humanisme, où faune et flore auraient toute leur place. Et donc, redescendre dans notre corps conducteur, se ralentir. Retour au pronominal, au réfléchi de nos pensées et de nos actes. Contre-pouvoir délicat, sensible, qui se développe lentement – là où détruire ne prend qu’un instant.
GR : Votre travail sur la langue – du féminin rendu visible au « pluriel équitable » – engage une pensée politique profonde. Pensez-vous que la poésie possède encore une force d’action spécifique sur la langue commune, ou agit-elle désormais plutôt comme un laboratoire marginal mais nécessaire ?
SL : Je suis plutôt désabusée. La poésie n’a jamais eu son mot à dire dans l’espace public. Elle n’est pas une « science » de l’humain/e, alors que si, en fin de compte. C’est elle qui bien souvent porte les idées les plus innovantes. J’ai inventé et écrit ce que j’avais à inventer et à écrire sur la nécessaire visibilité du féminin dans la langue, je l’ai écrit une fois pour toute – trois livres (La Femme lit, Le Roman de diane, Caudal) font état de mes expériences linguistiques – je ne vais pas tourner en rond, et ressasser ce que j’ai déjà accompli.
GR : Dans Le Roman de diane, lecture, vigilance et survie semblent liées : « lecture et qui-vive se ressemblent, la première est une veille ». Comment cette idée de la poésie comme veille s’inscrit-elle dans un monde saturé d’informations en continu et de sollicitations numériques
SL : Sa veille n’en sera que plus vigilante. Hyper-vigilance des poète/sses en temps de guerres et de violation des droits.
GR : L’Île du renard polaire de To Kirsikka repose sur une forme de traduction fictive et de déplacement de la voix. Qu’est-ce que l’altérité radicale – géographique, animale, mythique – permet de dire en poésie que la première personne autobiographique ne permet pas ?
SL : Ce déplacement m’a permis de trouver un nouveau souffle, une voix avec un grain différent. To Kirsikka est nomade, par bien des aspects SDF. Une marginale que la société a abîmée, et qui n’a d’autres recours pour survivre que l’île ou la forêt. Ses chances sont minces, mais l’écriture lui permet de tenir. C’est une polygraphe, elle dessine, elle tient un journal, elle réalise des collages, elle photographie… la nature qu’elle habite au sens fort est sa vision ontologique. Si elle a pu dire plus, non, je ne crois pas, elle l’a dit autrement. Tout le temps, elle a été mon alter. Et surtout, elle avait légitimité à le dire compte tenu de la précarité de sa vie : la peur, la colère, le repli vital face à la violence humaine et les persécutions, le choix de l’érémitisme, avec la création et l’émerveillement devant la nature comme foi. Pour contrebalancer l’extrême sentiment d’abandon. Pour ne pas mourir.
GR : La solitude, l’isolement volontaire et la marginalité traversent L’Île du renard polaire. Dans quelle mesure ces espaces retirés sont-ils, pour vous, des conditions de possibilité de l’écriture poétique aujourd’hui ?
SL : Les conditions d’hier où on allait se réfugier, « s’élargir des autres », dans la nature ne tiennent plus. To Kirsikka, ma sœur, mon double, cherche désespérément des endroits qui ne soient pas « salopés ». Par les chasseurs, par les coupeurs de bois, par les touristes – il existe par exemple un tourisme du rut (du cerf, du lynx…) de plus en plus prisé et qui dérange gravement les animaux.
Le covid est passé par là, les gens se sont découverts des besoins de nature et se ruent dans la forêt à la première occasion, sans égard bien souvent, mal informé/es, pas éduqué/es. Ils parlent fort, se croient en pays conquis, leurs chiens divaguent (de jeunes phoques ont été mordus par des chiens sans laisse récemment sur l’île de Ré), les sols sont poinçonnés par les bâtons de marche… Dans ces conditions, se soustraire aux regards et aux bruits relève de l’exploit. Et cela me met en difficulté de vie. Il faut des sanctuaires où nous ne mettrons pas les pieds, des espaces absolument vierges de nous, mais qui nous feront rêver. Il faudra renoncer à ce que chacun/e ait sa part de nature. Et laisser vivre. C‘est tout l’objet de Sanctuaire.
GR : Votre poésie est souvent qualifiée de « panique », au sens mythologique comme corporel. Face à l’essor des scènes d’oralité, des performances et des festivals de poésie, comment percevez-vous le devenir de cette énergie panique dans la lecture publique et la scène ?
SL : La panique c’est l’état même de poésie. L’état de création intérieur brut. Inquiet, anxieux, tremblant, désirant, languissant même. Lire son poème sur scène est devenu moins fun qu’exhiber sa personne crisant, comme si écouter sans le cirque était devenu trop difficile. Ou trop chiant. Dans certains cas, les performances poétiques sont des cache-misères. La langue ne tient pas. D’où l’appareillage. Néanmoins, il y a de belles performances, où la voix interagit avec d’autres corps : avec l’instrument, avec la danse, avec l’image… Lire seul/e, sans mise en scène ni accompagnement, lire seul/e, c’est prendre le risque-panique d’être pénétré/e. Revenir au « dénuement » de la voix seule, portant la langue approfondie du poème, toute à sa puissance de fond. Quand la langue-panique rencontre, et pénètre à son tour, son auditoire-panique…
GR : Vous avez traversé plusieurs décennies de transformations du champ poétique. Quel regard portez-vous sur la visibilité actuelle de la poésie dans l’espace médiatique : assiste-t-on à un renouveau, à un déplacement, ou à une nouvelle forme d’invisibilité ?
SL : La poésie a le vent en poupe. Elle se mange à toutes les sauces, des plus sucrées aux plus vomitives. Il y a tout et n’importe quoi. La poésie de création échappe bien souvent, car il faut aller la débusquer. Des lectures sont organisées, des poète/sses invité/es, mais le devant de la scène reste encore majoritairement occupé par le roman. Les prix qui intéressent sont ceux attribués aux romans. Pendant le confinement, les gens se sont demandé quoi faire de ce temps forcé à rester à la maison. La poésie, même si le roman est plus bankable, avait de quoi séduire en tant que forme courte et fragmentaire, ça paraissait facile et gratifiant. Aussitôt écrite aussitôt postée. Le plus réjouissant, c’est la (re)découverte de poétesses. Quel tour de force, par exemple, d’avoir réuni les textes et poèmes de 33 femmes surréalistes[2] ! Et l’on est frappé/es par la liberté, la singularité, la modernité de leur pensée et de leur écriture.
GR : À l’heure des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle et des nouveaux outils technologiques, que peut encore la poésie selon vous : résister, ralentir, contaminer ces espaces, ou inventer d’autres usages du langage ?
SL : Continuer. A la marge. Comme elle l’a toujours fait. L’artisanat dans l’art n’est pas mort. Penser/ réfléchir, ressentir, s’émerveiller, lire, lire, lire… se doter de chair et de culture. La peinture, le dessin animé généré par l’intelligence naturelle, par l’IN, ça nous touche. La beauté cousue main, l’ouvrage de qualité qui prend du temps, c’est notre humanité. Notre idéal.
GR : Une habitude ou un secret d’écriture à livrer à nos lecteurs ?
SL : Allumer une bougie pour l’esprit de la poésie. Sinon, seule dans la forêt ou à la mer, et pour aider à la décontraction de l’âme et à son raccordement : du champagne !
L’Ile du renard polaire de To Kirsikka, Champ Vallon 2024, pp. 68, 69 et pp. 70, 71
La grande Femmelle[3]
Ce que vivent
les animaux je le vis / calquée
sur la leur une vie
dehors
la nuit aussi parfois
je mets ma casquette d’homme
je les entends sur la rivière
leurs voix les précèdent
l’été en kayak jusqu’à une heure avancée
près du ponton où je suis seule
pourtant ils me trouvent
je jette une couverture
sur les planches à claire-voie
et j’ai une plage unie
et douce sur laquelle je peux poser
mon cul
et voir les martins
le pic a cessé et la chouette qui avait commencé
parce que quelqu’un braille
sur l’autre rive du lac
au braillement du grand mâle / le Oh sonore
de la grande
Femmelle pour qu’il la ferme
[d’habitude je me cache]
[silence]
voilà ce qui s’est passé
même le con là-bas s’est tu
Les Épines rouges, Le Castor Astral 2022
connaître naître avec à l’instant
la leçon fructifie en moi pour être honnête
si je m’attendais à ce que je me gracie
je m’apprêtais à clore là-dessus sur si
je m’attendais à ce que je me gracie
rien ne dure et la grâce
au cri du pivert paternel j’accours
à compter du décès de mon père le jardin
n’eut plus qu’un but passer par-dessus
rejoindre
plus vaste que lui surtout
les arbres au détriment des jeunes à qui ils ont subtil
isé la lumière E fait des cauchemars où l’herbe meurt
de leur domination et nos
clôtures s’affaissent puisqu’ils s’y adossent de tout
leur poids
il faudrait couper des ailes
non il se referme
autour d’un pli central
il se voûte à dessein
il est parti pour être sombre
[1] A paraître cette année chez Lanskine. Je voudrais souligner ici le courage des petites maisons d’éditions indépendantes qui se battent pour continuer à faire vivre la poésie de création.
[2] Edition de Marie-Paule Berranger, Poésie/ Gallimard 2024.
[3] Mi-femme / mi-femelle.