Yannick Torlini, inédits (III, 9, inédits)


Poesibao suit Yannick Torlini depuis longtemps. Voici donc des inédits, c’est toujours aussi fort et ne ressemble à rien d’autre.


 

Là où n‘habitent que le vent, les trembles et les pâtures sauvages —

De nulle part ce là, aux êtres moindres qui y demeurent : serres, ergots et tempêtes, 

Comme si l’on n’était de personne, depuis toujours.

Aux êtres moindres et de peur —

D’aucune chambre est leur lieu, grandi de rien, sans rien, 

D’aucune chambre et pas même une lampe pour éclairer leur fenêtre, la commode, le mur,

Une lampe pour rien, une lampe

Pour tenir leur porte ouverte face à l’escalier, à ce qui pourrait y ramper lorsque l’œil ne s’attarde :

D’aucune chambre serait leur lieu, comme un abri du crâne, érigé là par mégarde.

À ces cathédrales d’air et de branchages : à peine seulement —

Nos mains de jamais, nos langues de peut-être, 

Et le temps à oublier, avec la ferveur des ruines,

L’idée d’une forêt, les cabanes que l’on n’y construira plus faute de mains et de cœur, 

Ce qui n’était qu’un répit — ce là manque encore.

Aux êtres moindres et de peur, et dans chacune de leurs lisières, 

Une nuit et un feu qui ne brûlent qu’un instant — peut-être deux. 

L’ossature noire des grands oiseaux de faim,

Dans chacune de leurs lisières ce là.

Un cri, un froissement. Un mot qui ne demeure que le mot, et rien d’autre.

Pierres. Lierres. Les lentes murmurations des mondes disparaissants.

La maison toujours, malgré la nuit et les visages, plus lointains que la fenêtre.





Lieu terrible, saisi de terre, de racines, d’os et de lierres, 

En son centre et tout autour,

Lieu terrible des mains perdues, de la peau accumulée sur la peau

Comme pour ne pas disparaître à nouveau, de cette façon grave et lente

Qui est l’évidence de l’hiver, de ses bêtes humbles et voraces,

De ses noires murmurations comme la seule langue possible dans le brûlant crépuscule.

Reste. Reste encore. De fragile désir cet ici.

On n’aperçoit jamais ce qui pourrait brutalement disparaître,

Sa lumière dépassant l’image, la saturant jusqu’à la trembler,

Ce qui pourrait perdre branchages, feuilles et écorces,

S’effacer dans la tempête, dans l’espace demeurant entre les côtes 

Pour n’être que serres, becs et vent glaçant.

Tout ce qui tombe n’est pas une maison. Tout ce qui tombe 

N’abrite rien que les forêts que nous désertons,

Les ornières silencieuses, les planches dressées 

Comme de tristes charpentes face à la nuit qui traverse.

On ne tient plus compte des livres entassés,

De ceux que l’on n’a pas écrits, de ceux que l’on n’écrira jamais,

De ceux que l’on a déjà lus ou simplement oubliés —

Ils sont les murs, le seuil et la lisière face aux grands animaux noirs et liquides,

Ils sont le reste de tout ce qui reste. Les voix entées à la voix.




Là où quelque chose continue peut-être encore, quelque chose

Dans l’espace fragile et tremblant, juste en-deçà qui sait,

Juste en-deçà, 

Dans le creusement où les animaux entassent leurs nuits 

Apeurées comme on construit un feu contre le givre,

Comme on trace fébrilement les chemins noirs et liquides 

Où il faudrait nager avec aisance, à la lisière de ce qui est toujours.

Reste. Reste ce là. Reste ce là, et rien d’autre :

Des portes à peine entrouvertes ou mal fermées — deux tours au lieu de trois —

Reste ce là, rien d’autre et les bêtes attentives sur le seuil —

Becs, griffes et serres, comme si le vent était leurs carcasses,

Comme si le vent était 

Leurs os, leurs charpentes de gel et de poussière.

Le lieu est une eau. Ses rives sont d’eau elles aussi :

Elles ne tiennent pas, rien ne s’y attarde —

S’y déplacer est chose aisée, y sombrer l’est encore plus —

Mais il y a quelque part une demeure, un monde ou un abri

Dont la matière s’étire puis revient sans cesse à son centre, comme par fatigue,

Comme par cet épuisement où tombe le vent à la fin du jour,

Où tombent les branches sans un fracas ni même un chuchotement. 

Il y a quelque part une demeure,

Sinon rien, sinon ces bêtes de fleuves et de nuits,

Tout ce qui gratte à la porte mal fermée — deux tours, jamais trois.




Passer ainsi d’une vie à l’autre, en gardant la mémoire 

Des couloirs silencieux,

De la chaise où l’on entassait les vêtements trop longtemps portés, 

Comme pour les oublier,

Comme un rempart contre l’extérieur, et des livres qui s’accumulaient sur la table grise —

Les bruissants regrets de cet espace rescapé mais sans vie,

Son aisance parmi les choses prêtes à s’effacer 

Une fois de plus – comptez bien :

Une serrure à deux tours, et jamais trois.

C’était le lieu où il fallait exceller, montrer force et détermination,

Tenir registre de ce qu’il restait de ciel à la fenêtre. Ce là 

On savait le faire. On savait 

Compter le moindre et l’infime, leurs autels de fatigue et de peur parmi les nuits,

Ce qui tremblait comme une pierre dans le creux de la main

Avant que tout ne disparaisse sans un bruit, simplement en clignant des yeux,

En s’endormant quelques instants seulement. 

Quelques instants à peine. On savait 

L’étoffe de ce monde devenue si fine,

Si fragile et transparente comme l’air,

Que l’on aurait pu la traverser, par erreur ou par inattention,

Et s’y installer, et y vivre longtemps 

Parmi les abris creux ou peut-être absents,

Pour ne jamais revenir de cette cabane de l’enfance, là, juste là,

Juste à la lisière de ce qui est,

Patientant face à ce qui n’est pas.

D’une vie à l’autre, dans chaque couloir, chaque chambre,

Livres et vêtements, tables et chaises,

Toutes les lampes brûlant aux fenêtres désertes,

Quelque chose d’autre savait, portait branches et fureur à bout de bras,

Son feu de rien

Au sein du lieu qui attendait de disparaître,

Sans jamais cesser de disparaître.




À cette vue si simple et qui n’était rien d’autre,

Rien d’autre qu’une fenêtre, une maison

Aux pièces en désordre, un archipel de seuils et de portes légères :

Ne cherchez pas des agencements — ils n’existent pas.

Les choses s’accumulent les unes à côté des autres,

Les chambres succèdent aux couloirs 

Sans jamais s’entrecroiser ni rien dire de ce qui est — 

Ou peut-être parfois seulement,

Mais par hasard, par résignation,

Par un léger frôlement que l’on oublie plus vite encore —

À peine un geste, à peine une respiration, le temps de dire

« J’étais là, j’étais presque là. »,

D’entendre la possibilité d’un écho dans les escaliers silencieux,

Avant que le lieu n’agence d’autres formes 

À ce visage que l’on peine à reconnaître.

N’y cherchez rien. Il ne demeure que la table, la chaise, la fenêtre.

Les maisons finissent toujours par disparaître,

Elles cessent avec chaque monde,

Avec ces abris qui seront toujours engloutis par les lisières.


Yannick Torlini

Ces poèmes sont extraits d’un travail en cours.