Jacqueline Merville nous a proposé cette note autour de deux voix palestiniennes qui portent l’au-delà des cendres. Nous la remercions.
Ce mont qui regarde la mer d’Olivia Elias…
Tout ce que j’ai c’est l’écriture Avec elle je résiste de Dana Flaifl….
Faut-il être une survivante pour que le poème surgisse bien au-delà d’un cri et se tienne à l’exact opposé d’une décoction mentale égotique tissée d’ignorance ou d’aveuglement devant ce qui est ? Qu’est que le feu d’un poème ? Sans doute, a-t-il la force d’un dévoilement radical. Il ne secoue pas que nos certitudes, mais aussi notre manière coutumière de détourner les yeux devant l’insupportable, vite passer à autre chose, puisqu’on sait que bombardements et drones et mitraillettes sont faits pour tuer. Une évidence passant comme une lettre à la poste et effaçant les visages des assassiné.e.s. On ne sait plus s’indigner ou bien on ne l’ose plus.
Ce feu-là généré par le poème fait du bien à nos cœurs, pour ne pas dire à nos âmes, elles, restées sensibles aux déchirures de notre humanité où qu’elles soient. Lisant ce feu-là comment demeurer dans un confort qui se nomme souvent le déni. À lire les poètes palestiniens, deux livres en particulier, celui d’Olivia Elias, survivante de la Nakba et celui de Dana Flaifl survivante – mais pour combien de temps ? – dans les ruines de Gaza rappelant celles d’Hiroshima, je suis convaincue de ce grand chamboulement qu’ils devraient nous faire penser. Bien sûr, on peut s’empresser de s’en retourner en se disant, c’est compliqué, mieux vaut lire les textes expliquant les horreurs comme essentialistes, les réduisant à une fatalité qui n’aurait aucun fondement ou trop de fondements.
Le livre (écrit en français) d’Olivia Elias « Ce mont qui regarde la mer », je l’ai lu avec gratitude parce qu’elle nommait ce qui m’empêchait de respirer, mon impuissance face à l’éradication de tant de femmes et d’enfants à Gaza, sauf à penser que tout enfant et même un bébé seraient complices du Hamas ayant fait cet ignoble massacre le 7 octobre 2023.
Olivia Elias est née à Haïfa et a dû fuir en 1948, comme huit cent mille Palestiniens, les tueries du début de l’installation israélienne en Palestine. Un livre qui fait écho à l’un des poètes que je relis sans cesse, Paul Celan, ce poète disait l’horreur nazie en démembrant la langue qu’il écrivait, la langue allemande, la langue des assassins.
Olivia Elias écrit :
cherchait un mot
qui rime avec poésie
est venu amnésie
faut-il s’en étonner ?
pays biffé & cette tristesse
sur le visage du père
Elle écrit aussi :
point à l’endroit points à l’envers
toutes les nuits
avec fils d’argent enroulés autour
fils-de-fer-barbelés
écris brode au point de croix
millions de x
sur canevas qui s’allonge s’allonge
millions de corps en croix
Le livre de Dana Flaifl, six poèmes traduits de l’arabe, est celui d’une jeune poète subissant les violences de Tsahal à Gaza. L’un des premiers vers de ce livre « Je voudrais ne pas avoir survécu » se prolonge plus loin par « Je ressemble à ce qui reste de ma peur du monde ».
Seule sa langue n’est pas réduite en cendres. Dana Flailf est l’une des gardiennes d’une langue et culture ancestrales, son ultime abri sous les bombes, quand bien même un poème ne peut dire l’effroyable. Elle écrit tout de même de cet effroyable « J’étais en train de brûler quand / Tu es venu me reprocher l’odeur des cendres ». Elle fait œuvre de témoin, sa voix porte le désespoir et l’amour d’une terre.
Elle écrit :
Mon jardin sanglote c’est à cause de l’abandon
Un drone envahit le silence qui me servait de refuge
Un tank écrase mes derniers épis
Adieu mon anémone
Sans toi
Je ne suis pas
Je ne serai pas
Ces poètes survivantes affirment qu’elles n’ont plus que l’écriture pour terre et pour résister au long cauchemar de leur effacement. Elles posent en filigranes de multiples questions. Les dizaines de milliers d’enfants tués ou amputés à Gaza, n’est-ce pas la tragédie qui aurait pu être évitée si les gouvernements occidentaux refusant d’accueillir les survivants juifs des camps de la mort et désirant en particulier se débarrasser de leur culpabilité d’avoir fait et aidé l’Holocauste, n’avaient pas mis en œuvre une telle colonisation de la Palestine ? Un paradoxe des plus cruels dénoncé par nombre de Juifs de par le monde, mais aussi quelques-uns en Israël. Pour les entendre, il faut, certes, faire un effort, ces voix ne sont guère relayées, et là-bas, à Tel-Aviv, elles sont pourchassées.
Tout aurait pu être différent. Deux peuples vivant en paix et s’entraidant serait-ce un rêve dément ? Mais n’est-ce pas trop tard maintenant ? Les tueries embrasent aussi la Cisjordanie et Jérusalem-Est ? On y pourchasse ou tuent musulmans et chrétiens. Ces poèmes nous font ressentir dans notre chair la cruauté et la haine devenues la Loi que certains nomment La volonté divine.
Faire disparaître un peuple vivant sur les terres de Canaan et ne les ayant jamais quittées, est une réalité qui piétine toute éthique, ou tout simplement le sens même du mot Humanité. Ces livres nous montrent du doigt. Nous, européens que faisons-nous pour faire barrage à l’anéantissement des droits de ce peuple ?
Paul Celan, dans son poème Strette écrivait :
C’était moi, moi,
j’étais entre vous, étais
ouvert, étais
audible, je vous alertais du doigt, votre souffle
obéissait, je suis
encore le même, mais vous
dormez.
Nous ne sommes pas toutes et tous à dormir parce que nous lisons leurs livres écrits dans l’exil ou sous les bombes, des poèmes nous rappelant un ancien et intense plus jamais ça qui devrait renaître. Il n’est jamais trop tard.
Jacqueline Merville.
Ce mont qui regarde la mer d’Olivia Elias paru aux éditions Cambourakis en mai 2025.
Tout ce que j’ai c’est l’écriture Avec elle je résiste de Dana Flaifl, traduit de l’arabe par Rouba Hassan paru chez Fidel Anthelme X en décembre 2025
