Michèle Finck, « L’arrière-silence », lu par Guillaume Curtit (III, 9, notes de lecture)


Du piano de paille de l’enfance à l’écriture de poèmes, tracer des signes d’air et sons est l’œuvre d’une vie.


 

« M’est restée la certitude que les moments essentiels de la vie ont lieu en silence. Tenter d’en rendre compte maintenant par les mots, c’est faire l’épreuve âpre de l’inhabileté du langage » (p. 55-56)

 

Dans la continuité d’un travail poétique cohérent et exigeant, Michèle Finck nous offre avec L’arrière-silence, paru en ce début d’année aux éditions Arfuyen, un livre introspectif, voire analytique par moments, qui fait la part belle à la poésie narrative (au début de l’ouvrage notamment). Omniprésente chez elle, l’intensité du couple « vivrécrire » vibre encore magistralement ici. L’écriture épouse les anfractuosités du réel, s’insère dans les failles de l’existence humaine, creuse les douleurs, les peines, explore les non-dits et sonde la profondeur des silences. À la manière de Connaissances par les larmes (Arfuyen, 2017, Prix Max Jacob) ou bien de La voie du large (Arfuyen, 2024, Prix Apollinaire), ce recueil est composé de sept sections principales, embrassées par un chapitre d’introduction, « L’origine », et un chapitre de clôture, « Pianécrire », qui se font écho mutuellement en mettant en avant les liens inextricables et originels entre poésie et musique, si chers à la poète.

Le silence semble autant une grâce qu’un traumatisme, ou plutôt un traumatisme transmué en grâce jubilatoire par le truchement du poème. Le silence est d’abord celui du piano mort, assassiné par l’amant de la poète du temps de ses études à Paris. Le « coup de folie » (p. 24) de ce « pianicide » (p. 22) est à l’origine de l’arrêt brutal et définitif de la carrière musicale de la poète, qui depuis lors exorcise sa souffrance, in memoriam, à travers la poésie « une main sur le piano / une autre sur la feuille de papier » (p. 200) pour mieux entendre les gémissements, les balbutiements et les petits cris étouffés du Schiedmayer & Söhne « démantelé désarticulé déglingué » (p. 199).

Le silence, c’est aussi celui du père, Adrien. La fille témoigne du « silence effilé acéré » (p. 41) du Sprachlosel’Homme sans langue (p. 57). Père taiseux, quasi mutique, intranquille sans cesse balloté entre trois langues, l’allemand, le français et l’alsacien, qui n’a trouvé que difficilement sa véritable voix mais qui a néanmoins reconnu dans la traduction une planche de salut, un passage possible.

Mais peut-être serait-il une erreur d’essayer d’en dire davantage quant à ce livre qui nous invite au contraire à nous taire pour écouter le silence sourdre et résonner au fond du puits. Voici donc simplement pour finir un bref florilège qui donne à entendre quelques-unes des manifestations épiphaniques les plus saisissantes de L’arrière-silence, « cette rumeur silencieuse unique en chacun de nous / qui nous accompagne toute une vie en s’accumulant strates par strates dans l’arrière-crâne » (p. 197).

Guillaume Curtit

 

Michèle Finck, L’arrière-silence, Arfuyen, 2026, 216 p., 18€

 

« (Enfance
immense silence illisible
du père) »
(p. 39)

*

« alsacien traumatisé
écartelé entre les langues
l’allemand et le français
qu’il souffrait de ne maîtriser qu’approximativement
le père voulait pour moi ce qu’il n’avait jamais eu
une vraie langue disait-il
une langue française très pure
entachée d’aucune autre langue
et surtout pas tressaillait-il
déstabilisé face à un lapin
par le fantôme verbal dans le théâtre
d’ombres qu’est la mémoire »
(p. 47)

*

« […]                           poésie     est d’abord
            une façon de      faire silence    dans les mots

au point parfois de ne plus pouvoir

            parler

es-tu seulement possible
            poésie

sans la bande-silence filandreuse
            de l’enfance
            crayeuse claire-obscure

                                   où        renaître
                                                           sans cesse ? »
(p. 68)

*

« langue chavirait parfois sous mes pieds chancelants
parole défaillante tâtonnante se troublait dans la bouche
j’étais moi aussi de façon infinitésimale
            décalée par rapport au français
                        bancale
                                   pour toujours un peu   déstabilisée
dans ma langue            par les vocables germaniques
de la famille     dont les branches françaises branlantes mal
élaguées           se greffaient sur les rameaux allemands torses

mais ce décalage          de cette brèche avoir fait peu à peu
ma chance       ma force          ma fulgurance
            mon déhanché
                        mon swing
                                   peut-être la possibilité même
                                   de ce que j’appelle        poésie »
(p. 81-82)

*

« (Être artiste :
inventer
le silence) »
(p. 129)

*

« Écrire
avec la mémoire du silence
liquide d’avant la naissance »
(p. 178)

*

« j’aimerais lecteurs-auditeurs que vous preniez le relais
et déchiffriez mon livre
                        ce coup d’essai
                        comme un livre de
                                                           poésie aléatoire »

(p. 206)


Michèle Finck, L’arrière-silence, Arfuyen, 2026, 216 p., 18€