Cette petite suite âpre, tendre et brûlante parcourt les corps frissonnants de l’amour et de la mort en poèmes bouleversants.
Ton corps qui vient me couvrir la nuit je ne le connais pas
il n’est pas celui rencontré dans le couloir
c’est d’un autre corps que tu couvres mon autre corps,
celui qui ne se flétrit pas
qui ne s’épaissit pas
ne tombe pas
tu m’as subrepticement recouverte cette nuit
de ce corps-là.
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Toi avec ton corps tu viens
sur mon corps qui n’est pas
un corps dur un corps flasque un corps mou un corps pâle
un corps pour le cadavre
toi avec ton corps tu viens
sur mon corps qui est notre corps de mots
notre corps de regards
notre corps tendus de l’un à l’autre.
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C’est là au creux de la nuit sous le sternum
entre les côtes que tu as élu domicile
au plexus solaire je t’ouvre sans te connaître
là je te cherche
c’est un secret qui relie mon cœur à mon ventre
c’est une petite cabane de verre
c’est là que tu habites après
avoir parcouru toute ma chair
en esprit comme vallées et monts.
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J’ai à la gorge l’eau de ta douceur, fruit dont la chair est tranchante.
J’ai à la gorge l’eau du feu, elle m’apprend à être seule aux larges épaules
et sans armes
j’apprends
avec maigre toi de temps.
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J’avale d’un trait les draps blancs dans les champs
Ma bouche immense s’ouvre prend l’air et les draps blancs dedans
et toute la terre
noire au soleil de fin du jour
j’avale tout
de joie d’être là
j’exulte et ce n’est pas un chant qui sort
mais la terre entière qui entre.
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Le poème « Je t’avale Odile » est tiré d’un ensemble plus large associant des textes et des photographies. Cette œuvre sera présentée au printemps 2026 sous la forme d’un livre d’artiste. Ce poème est le dernier poème du livre.
Je t’avale Odile, je t’avale
ta puissance passe par ma bouche et la réchauffe,
passe dans le tronc et contient le cœur
et brûle les lèvres, la langue,
je t’avale jusqu’au sexe qui ne dort plus,
jusqu’au ventre, le tronc brûle de l’intérieur
je t’avale les lèvres brûlent et j’ouvre la bouche
Odile je suis
nue seule et pour personne
jusqu’au cœur petit oiseau dans la poitrine
qui bat et n’ose se réjouir de peur d’être renversé
hors du nid cela brûle les lèvres la langue et l’intérieur de la bouche
Je suis hostie pour toi
tu me manges et brûles
que le feu se répande
par tes yeux si tu le peux
Cela est vrai ici
et n’est pas un pansement
de morts mots
cela tient du désir et des trois ventres
cela brûle la langue
Aussi réelle qu’est réelle la pierre
de mon tombeau je suis là et
ta prière est exaucée
(que ta prière soit aussi réelle que la pierre de mon tombeau).
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Enfin, un dernier poème, un poème sauvé de l’été :
Que ta trachée soit faite de cartilage,
cela me fait mal
que tes os de coquillages
que ta chair de pêche
devienne trop mure, tourne et tombe
comment peux-tu être du monde ?
Cela est bon pour nos ennemis
que leur trachée s’affaisse et qu’ils retournent à la boue
dont ils sont seuls
dans le monde la peau se retourne
et dessous la beauté de l’or
du soleil naissant à ma cheville
il y a la boue à venir.
Violaine Chaussonnet
(Choix et présentation d’Isabelle Baladine Howald)