La langue du Cygne, ou de la traduction comme condition de la poésie et de la terre pour l’espèce humaine.
« Je cherche l’Italie contre mon gré »
Énéide
La dernière fois, je discutai ici-même de la tradition iconographique de saint Georges de Lydda. De celui qui « ouvre la terre » aux « travaux de la terre » dans lesquels Virgile, né paysan, chante la campagne romaine, son agriculture, ses vignobles, ses élevages, son apiculture, il n’y a évidemment qu’un pas, qui justifie de revenir sur une publication un peu ancienne, et l’on doit considérer ces deux notes de lecture comme formant un diptyque (susceptible – qui sait ? – d’être augmenté).
Qu’on m’excuse de procéder concentriquement dans ces quelques remarques inspirées par une lecture. En accompagnant sa traduction des Bucoliques, Valéry écrivait en 1956 que « le poète est une espèce singulière de traducteur qui traduit le discours ordinaire, modifié par une émotion, en “langage des dieux” ». La poésie latine montre particulièrement cette primo-traduction, dans une même langue, par sa capacité à briser une prose déjà disloquée par un plus fort morcellement des groupes grammaticaux (une épithète peut être éloignée de son substantif de plusieurs vers ; la conjonction introduisant une relative, rejetée en son milieu) – incomparablement avec ce que le français permet. Cette liberté de placement des mots va de pair avec l’accentuation du latin en syllabes longues et brèves : le poète ne cherche pas des idées pour ses sons, mais des sons pour ses idées. Traduire un poète en français, latin ou non, c’est ajouter une traduction (entre des langues différentes mais dans le même registre d’expression) à une première traduction (dans la même langue mais entre des registres différents). La primo-traduction du poète possède également sa réciproque interne : la traduction du locuteur romain, ou de nos jours latiniste, qui doit en partie « dé-traduire » dans la langue du poème, si l’on me passe le mot, la primo-traduction pour retrouver le sens – dont il faut bien jouir en même temps que de la musique. Nous ne pouvons pas lire ce que nous n’entendons qu’à moitié. Le poète que nous comprenons avec notre langue de tous les jours, est un poète médiocre : il n’est peut-être pas poète du tout. On n’accède pas à « l’éclaircie de l’essence celée du non-ouvert », pour parler comme Heidegger du langage divin de la poésie (Parménide), par la manière dont on parle de ses maux de ventre à son médecin ou dont on discute avec ses enfants au téléphone.
Cela fait beaucoup de traductions. Et de la traduction, autant le dire : je ne suis pas spécialiste. Il me semble toutefois qu’une bonne traduction d’une langue dans une autre est celle qui, tout en quittant le premier idiome, parvient à conserver le plus possible la « substantifique moëlle » moins du texte lui-même, que de la traduction opérée par le poète dans sa propre langue. Et quand le traducteur a l’esprit poétique – comme c’est le cas de Boyer –, surgit une quatrième traduction : il nous faut, à nous qui lisons la version poétique française d’un poème en latin, traduire dans sa propre langue, du français au français, le poème du traducteur. L’exemple le plus singulier en reste l’Énéide proposée par Klossowski en 1964, lequel avait choisi de garder, au mieux que le français le souffre, l’ordre éclaté des mots latins. L’effet est saisissant et de prime abord à la limite de l’intelligibilité ; on le lui a assez reproché. « Les armes je célèbre et l’homme qui le premier des Troyennes rives/en Italie, par la fatalité fugitif, est venu au Lavinien/littoral… » Pour comprendre, nous devons traduire cet acte poétique audacieux qui, sous couvert d’une obédience à la littéralité, nous offre une lecture renouvelée de Virgile. Franck Collin a fait remarquer comment cette (fausse) soumission littérale a « décapé » – c’est son mot – un texte écrasé par le poids des traditions voyant chez Virgile une « soumission au despote » (Valéry) et le poète de la propagande octavienne : « Peu après la Shoah, Énée apparaît avant tout comme ce migrant qui a vu détruire sa patrie et qui cherche, au fil de son errance, une terre nouvelle. Il est moins le héros prédestiné, fondant par la guerre dans le Latium la généalogie impériale, qu’un homme recherchant une paix arcadienne et l’égalité entre peuples vaincus. »
J’en arrive précisément à Boyer – dont la traduction des Géorgiques est de cette eau (le traducteur, dans sa belle préface, nomme cela « faire Virgile »). Elle s’offre d’abord par un titre apparemment mis au goût du jour et pourtant parfaitement littéral : Le souci de la terre. C’est là une trouvaille digne du génie virgilien. D’un titre qui ne veut rien dire puisqu’il est une pure création néologistique, que nous nous sommes contentés de translitérer, Boyer tire un sens post-hölderlinien (« […] poétiquement toujours/ Sur terre habite l’homme ») qui rend à ce poème vieux de plus de vingt siècles sa place actuelle, c’est-à-dire qu’il n’a jamais cessé d’occuper en acte (même si nous n’avons pas toujours été en mesure de nous en apercevoir) : celle d’être, plus qu’un simple manuel historico-économique des pratiques culturales d’une certaine époque de la civilisation romaine, un long questionnement ontologique sur la manière dont, comme j’aime à le dire, l’homme habite terrestrement dans la poésie. Les Géorgiques n’ont jamais été un poème didactique ou « agricole ». Le « Cygne de Mantoue » a écrit – son titre est on ne peut plus clair – un poème géologique.
Virgile fut le premier traducteur, dans le langage humain, de la terraformation de la Terre elle-même par l’invention néolithique de l’agropastoralisme, dont le poète avait encore sous les yeux les derniers feux de l’éclosion, le « décèlement du hors-retrait » originel que le logos pouvait commencer de prendre en charge. Avant l’Énéide, le poète, qui écrivait avec en toile de fond les ravages de la guerre civile entre Marc-Antoine et Octavien, « chante les armes et l’homme » car, précise Le souci de la terre, il faut « dire aussi quelles armes pour les paysans endurcis » et qu’on doit « vite dans les forêts dompter un ormeau ». C’est au bout de cette appropriation technique que nous nous situons et qui menace de nous expulser du paysage. Aujourd’hui, nous lisons Virgile de l’autre côté de l’histoire géo-constructiviste de l’espèce humaine. Nous l’écoutons nous parler de la manière dont nous devons aimer la Terre pour la et nous respecter, et des modalités d’existence de l’étant naturel quand il est chanté poétiquement et qu’il n’est plus voilé par ses opérations d’appareils. Le titre, qui fait signe vers à la fois le soin et l’inquiétude, exprime aussi tout autant que nous prenons souci – tourment et sollicitude – pour la Terre que nous sommes le souci de la Terre. L’humus est l’humeur de l’humain. L’humain est l’humiliation de l’humus.
On peut traduire les Géorgiques de bien des façons. Delille (1770) va pour l’alexandrin, vers par excellence de notre langue classique ; mais celui-ci pose deux problèmes : il est plus court que l’hexamètre dactylique et amène souvent à condenser le vers en éliminant du signifiant secondaire ; le français, comptant plus de mots que le latin (pronoms, auxiliaires), conduit à ajouter des vers. Nous tenons là une traduction privilégiant la musique. À l’inverse, Maurice Rat (1932) opte pour la prose – ce qui, à bien des égards, annule la poésie au seul bénéfice du sens. Dion, Heuzé et Michel (2015) se positionnent sur la voie intermédiaire du long vers libre sur les traces du mètre virgilien. C’est cette solution que retient Boyer, tout en cherchant, comme Klossowski, à coller au plus près du rythme latin. Il y ajoute des idées lumineuses : aérer l’épaisseur du texte pour le fragmenter en « aphorismes » ; supprimer tous les points (marquant l’arrêt d’une phrase) ; rendre les interjections exclamatives (« eh bien », « oh »). Tout cela confère au texte une densité et une urgence extraordinaires.
Un merveilleux exemple de ce que Boyer fait est la manière dont il traduit, dans le quatrième livre mettant en scène l’échec du poète Orphée à arracher Eurydice aux Enfers, le fameux « nec morti esse locum » (appliqué aux abeilles). Si l’usage le rend généralement par « il n’est point de place [ici] pour la mort » (Rat), Boyer opte pour un fulgurant « il n’y a pas de lieu dans la mort ». Mesurons-nous bien l’étendue de cette traduction ? Ainsi lu, Virgile ne parle plus de ce monde (la vie), mais d’un autre monde (la mort), mais d’un autre monde qui n’est pas autre que ce monde-ci, car l’autre côté n’est pas de l’autre côté (c’est ce qu’apprend Orphée à ses dépens). Seule la Terre est habitable. Et cette Terre n’est jamais rien d’autre pour nous – comment pourrait-il en aller autrement ? – que passée au prisme de l’emparement humain. Percevoir, c’est déjà cultiver, chasser, capturer. Dès que nous envisageons la nature, nous ne pouvons que l’anthropiser.
C’est dans ce même livre que Virgile, après avoir multiplié les images sauvages (juments fécondées par le vent, hères engourdis sous la neige), évoque la détresse des apiculteurs dont les abeilles – amies du poète – sont décimées. C’est peut-être ce qui, pour nous, est devenu le plus poignant : elles « conduisent de tristes funérailles ». Car il ne s’agit pas là seulement d’une péripétie locale (rapidement connectée sur la fiction du berger Aristée puni par les dryades voulant venger la mort d’Eurydice), mais avant tout, et ce depuis le début, d’une allégorie de l’état essentiel de vulnérabilité des relations entre l’homme et la nature ; vulnérabilité dont notre époque « géocidaire » (Michel Deguy) achève l’immanence et l’imminence dans ce symptôme emblématique de l’extinction massive du vivant qu’est justement l’effondrement biologique à travers la planète des populations abeillères (et plus largement entomiques), dont le poète décrit la société sur le modèle de la nôtre. La mort d’Eurydice n’est rien autre que le premier nom de l’Anthropocène lancée dès le premier cultivateur. Pour l’humain – qui peut le nommer – le pollen a toujours été le polluen. Dire que le texte de Virgile « résonne » avec ce que nous vivons, c’est ne pas comprendre Virgile. Virgile parle de l’être et dit : le début ensemence la fin. Mais un « maître arcadien » a découvert le moyen de faire renaître un essaim sur le cadavre d’un rejeton de mammifère… Tout, peut-être, n’est pas perdu. C’est là qu’il faut trouver le sens de la dimension rituelle et invocatoire du texte, qui nous échappe aujourd’hui le plus.
Delille a voulu traduire Virgile en abbé (la lecture chrétienne de Virgile existe depuis le Moyen Âge) ; Billiard, pour qui s’en souvient, en agronome (il y va de la rotation des cultures et des boutures plançons) ; Rat, en philologue (s’attachant à rendre les mots latins par les mots français dérivés) ; Boyer, lui, l’a fait en membre de l’espèce humaine. Ce n’est pas donné à tout le monde.
Etienne Vaunac
Virgile, Le souci de la terre, trad. Frédéric Boyer, Gallimard, 2024, coll Poésie, (1re éd. POL 2019), 288 p., 7. 40€
