Claudine Bohi, « Point fixe », lu et commenté par Marc Wetzel (III, 9, anthologie)


Variations autour du point, point total, le point qu’on est, celui qu’on fait, ce qui mène au mouvement ou l’arrête.


 

C’est un point
c’est juste un point
c’est un point dans le cœur
ou bien un point dans le ventre
à moins que ce ne soit un point dans la tête
on ne sait pas vraiment
mais c’est là

On ne peut pas entrer
on ne peut pas sortir
on n’en bouge pas
pourtant rien n’est arrêté

C’est comme une goutte d’eau
qui serait la mer
ou comme les deux infinis
bien mélangés ensemble

Ce qui respire en blanc
oui c’est ça
ce qui ouvre le lointain
et qui le rapproche aussi
et comme une main tendue
c’est un refuge

C’est quand tu es partout
à l’intérieur
du cœur
voilà, c’est ça

Un point indemne
que rien n’atteint
que rien n’abîme
et tu ne sais pas si c’est toi
car ça n’appartient pas
mais c’est en toi depuis toujours
au plus profond de toi

Comme un nid
qui serait partout
une tanière
mais sans pouvoir s’y installer

C’est un point
est-ce vraiment un point
c’est une immensité
contenue là
comme une respiration
entièrement ouverte
à jamais ouverte

un point total
oui c’est ça
mais juste un point
une totalité
où le monde se rassemble
rien n’est oublié

Comme une plongée
dans la douceur
comme un couteau aussi
qui nous sépare
et nous rend à nous-mêmes
mais personne n’a mal

Il n’est pas ici
mais dans le plein du cœur
comme une absence
consolée
un très tendre vide
et tout est comblé

En lui il n’y a ni jour ni nuit
mais une saison forte
où bleuit la lumière
une paix de sable sous la lune

En lui il y a des larmes
mais on n’en retient que l’eau claire
avec tout au fond
le sel de la terre
 » 



Point fixe, ce n’est pas l’élancement d’un point de côté, ni l’obsession d’une idée fixe (ni même l’astuce d’une idée de côté !), c’est simplement : une position assurée. Mécaniquement, le bras de levier, le fléau de balance, la cale, le coin ont la leur. La main entraînée à écrire sait où et comment tenir le stylo entre trois doigts pour remplir sa page. La sentinelle où se placer, au vu du relief, de la vue qu’on veut, du temps qu’il fait et de la nature des dangers. Bien sûr, l’efficacité de l’amarre, du pieu, du piquet et de la croix n’assure pas les mêmes choses, et les fixités du pas de tir et de la cible ne servent pas les mêmes intérêts. Mais le double intérêt du « point » (être base déterminée, synthétique et réglée d’une direction à prendre, d’une rencontre à aménager, d’une opération à mener …) et de la « fixité » (ficher ce qui permet d’inscrire ou marquer des résultats fiables ou certains) donne ceci : laisser poindre ou pointer l’élément d’un lien solide, d’un calcul sûr, d’une recension juste.
Mais cette assurance technique ne suffira pas (et ne sera peut-être pas même sensée) dans les choses proprement humaines que sont l’affectivité (où l’émotion prend au dépourvu tout ce qu’elle envahit, vient d’abord brouiller ou bouleverser qui elle informe), l’imagination (qui n’ajoute ses jeux du possible et sa puissance d’irréalité qu’en nous désaccordant du réel) et le langage (qui, par la puissance logique de ses signes et discours, nous déracine d’autant de la présence vive et immédiate). Voilà, aussitôt, que nos « points fixes » menacent de n’être eux-mêmes qu’affects, fantaisies ou fantasmes, et simples tours de phrases. Et la poésie même, en démultipliant notre sensibilité, notre goût des réalités parallèle ou indirecte, la confusion de ce que les mots peuvent pour et contre nous, ne rend-elle pas d’autant plus illusoire le recours à (et le secours de) tout « point fixe » ?
Bien sûr, les poètes véritables peuvent, dans leur chant ponctuer l’élan de leur voix, et dans leur écriture fixer leur geste de penser (et Claudine Bohi en est), mais « point fixe » semble exiger, absurdement, d’une inspiration qu’elle s’en tienne là (autant geler une source pour calibrer son débit !) et, d’une vocation, qu’elle … se répète ! Ainsi, l’invariant qu’on cherche à isoler (le « point » que la poète vient faire) n’y sera de toute façon pas statique ; le « moi » qui s’exprime là n’usera pas une seule fois d’un « Je » qui renverrait et masquerait les autres « Je « derrière soi ; l’afflux des lecteurs (ou auditeurs) ne sera pas interpellé comme un troupeau à mobiliser, influencer ou transporter plus loin (pas ici de « vous… », de cher peuple, de sympathique et malléable audience, de foule personnalisée (!), de précieuse clientèle d’une révélation garantie). Et, en effet, ici, aucun « Je », aucun « vous » – ni même d’ « ils » ou « elles » ! L’auteure n’y dit que « tu » (elle ne se connaît et ne se désigne donc que déjà elle-même sous initiative extérieure et antérieure, déjà interpellée, interloquée, déjà « sonnée » par un appel qui l’a précédée et convoquée sans choix là où son lyrisme tentera de s’expliquer), et elle emploie « on », exclusivement, pour désigner ceux qui, comme elle et avec elle, sont impersonnellement sommés, par leur sort humain, leur organisme prodigieux, leur planète malade et leur délirante historicité, d’entendre mieux ce qui les mène et d’attester à leur tour, peut-être, en fin des mêmes efforts à consentir, que : « dans ce point-là, on ne meurt pas » (comme l’indiquent les derniers mots du livre).

Resterait à rendre compte de l’émouvante profondeur de ce texte, de l’aiguë (et tendre à la fois) justesse de son propos, et j’y renonce (n’y parvenant pas). Simplement, son « point fixe » est à la fois dans son âme et hors de son moi, comme le serait un pivot de grâce, un centre de gravité de la charité, où c’est un moi qui s’est d’abord mis aux abonnés absents pour se tourner vers des moi à servir, qu’il n’inégalise ni ne sélectionne plus. Ce même point fixe est aussi celui, tout en mouvement, en auto-relance, en incessante transition, de tout être vivant qui, pour croître, doit s’ajouter à lui-même (aussi mystérieusement qu’une foule qui s’augmenterait sans adjonction extérieure !) ; qui, pour se servir du monde de ressources et d’obstacles qu’il a et de la matière même qu’il est, doit infailliblement se déporter de ce qu’il est pour – synthétisant ce qu’il s’agit d’être, dégradant ce par quoi il aura fallu passer, comme on voit dans l’effort perpétuel d’un métabolisme – assurer son devenir, fixer sa fragile pérennité ; pour se reproduire, doit équilibrer d’une rare moitié d’autre la seule moitié de lui-même, obtenant toujours de justesse de quoi faire durer son espèce ; son espèce même arrimant son sort évolutif aux tressautantes prises de ses opportunités et aléas.
Ici, comme on a lu, les images de la respiration (et l’insituable moteur de son va-et-vient vital), du microcosme (une miniature toujours contingente de ce qui doit pourtant suffire), du cœur (qui se débat pour battre, redonne indéfiniment sur lui-même pour durer, et seul comprend ce qui l’anime), de la glande (qui secrète ce qui l’excède et diffuse sa propre consistance), de la « paisible contradiction » (p.52) (un centre d’action et de subsistance que ce livre découvre être à la fois invisible et familier, intouchable et doux, vague et exact, infime et immense, volatil et puissant …), oui, ces images donc, sobres et vraies, déploient l’énigme du point fixe (en royaume qui en chacun ne lui appartient pourtant pas, en solitude comble ou comblée, et ne manquant donc de personne, en foyer de possibilités ne s’épuisant en aucune, en « point total » – comme auto-surplomb et souveraineté innée – omniprésent et indétectable), de notre parfaite et inconnue assise de présence, que cette poète, vraiment, chante et pense comme personne.   
 
 « Partout le cœur
et partout le ciel
et partout le vent
qui les réunit
 » (p.60)


Marc Wetzel

Claudine Bohi, Point fixe, avec les duos picturaux Germain Roesz et Anne Slacik, Éditions L’Ail des ours, novembre 2025, 76 pages, 8€