Anne Malaprade lit ici pour Poesibao ce livre inventif qui fonce ‘droit dans les mots, à vif dans la syntaxe’.

Vif et percutant, sonore jusque dans l’écrit, audacieux et inventif, Gaiamen nous fait voyager dans le temps et dans l’espace, fonçant droit dans les mots, toujours plus à vif dans la syntaxe. Vincent Broqua y expose une double partition qui lui a été inspirée par une proposition de Liliane Giraudon : version théorie (« Préparation parlée à la gangsterlation ») puis version pratique (« Mecs en gaiamen Pour David Melnick »). Il nous raconte aussi une aventure qui l’a conduit à rencontrer des textes imprévus, des voix surprenantes, des noms qui se révèlent parfois des corps, des sons qui croisent leurs propres échos et qui touchent dans leur intimité les lecteurs érotiques-érotisés que nous sommes tous plus ou moins.
La première partie du livre nous raconte le geste qui invente le néologisme « gangsterlation » : parler la traduction, entamer/commencer une forme, gangstériser les langues et les époques, produire des traductions louches et déplacées, truander les langues les unes les autres. Braquer surprendre désarmer attaquer dérober. David Melnick, poète gay de San Francisco décédé en 2022, a ainsi traduit l’Iliade homophoniquement et translaté « l’action hétéro-héros de Troie dans la gaieté des saunas de sa ville ». Commentant ce travail, Vincent Broqua décrit ce que gangstériser signifie précisément : « il ne traduit pas Homère il lui rentre dedans/et le grec entre dans l’anglais les langues se touchent/s’abusent après des siècles d’errance ». L’héroïsme et la guerre, on s’en fout (pas simplement au sens littéral du terme) ! Ce qui compte désormais c’est de pratiquer une éthique gay, « nouvelle philosophie sonore et corporelle de la gaieté ». Or corps et voix n’en finissent pas de se poursuivre et de se relancer à plusieurs siècles et espaces de distances. Ainsi Vincent Broqua, les mains et les oreilles dans cette traduction en cours de David Melnick, reçoit-il un message par Facebook de John Chalslie, auteur d’un texte inspiré du travail du même poète, dont les poèmes sont écrits « dans le corps de la langue de l’autre, comme pour la reféconder d’une manière nouvelle » : bifurcation, changement de perspective et de projet s’ensuivent.
Décidément, la traduction est un acte « sensuel », qui touche, atteint, bouleverse et (re)donne la vie : Vincent Broqua, ébranlé par cette apparition, dans sa vie de traducteur, de ce John Chalslie amoureux et poète, décide de mettre au point un « bien curieux livre » (l’expression apparaît bien en gras) : traduire, cette fois, non plus David Melnick mais les textes amoureux de John Chalslie inspirés par la traduction de l’Iliade de David Melnick.
Je récapitule la boucle : des hommes, des bouches, des textes, des sexes, des armes, des trophées, des phallus, des rencontres par mots et langues interposées. David Melnick a traduit Homère, Vincent Broqua en train de traduire David Melnick se met à traduire un John Chalslie amoureux de David Melnick et lui-même poète. Tous aiment, désirent (une langue un corps un texte une voix un son), et sont aimés ou poursuivis, voire aimantés attirés. Tous incarnent une gaieté franche qui n’est certainement pas la joie : « la gaieté plus franche que la joie/pas définitive elle ménage un espace/entre i et i grec. ». Tous font la gaieté (plutôt que la guerre) en allumant des petits feux brûlés en souvenir d’une langue et d’un amour, d’une mémoire des corps et des sons. La seconde partie du livre propose donc une série de poèmes de John Chalslie traduits par un Vincent Broqua amoureux de l’amour, poèmes qui célèbrent des filles et des gars acteurs d’une gaieté productrice de sons et de formes. Parmi ces derniers : Homère, mais aussi Apollinaire, Genet, Bowie ou Stein. La paix sur terre n’existe pas, et encore moins dans la langue. Cependant la guerre, elle, peut se renverser, dans la langue au moins, en une pulsion érotique. Thanatos serait-il pris dans les feux d’Eros ?
Anne Malaprade
Vincent Broqua, Gaiamen, Les Presses du réel, Al Dante, 2025, 66 p., 17 euros.
Lire aussi dans Poesibao cet entretien avec Vincent Broqua à propos de ce livre.