Évènement éditorial de première importance, une nouvelle édition complète des œuvres de Verlaine en Pléiade. Questions à son maître d’œuvre.

Présentation
La parution en novembre 2025 de la nouvelle édition des Œuvres complètes de Paul Verlaine dans la Bibliothèque de la Pléiade constitue un événement littéraire majeur. Établie par Olivier Bivort, cette édition monumentale de plus de 3 300 pages remplace intégralement la configuration précédente due à Yves-Gérard Le Dantec et à Jacques Borel (1938-1972) en proposant une refonte totale de la structure et de la lecture de l’œuvre verlainienne.
Olivier Bivort, professeur de littérature française et spécialiste reconnu de Verlaine et Rimbaud, est le seul maître d’œuvre de cette édition monumentale. Contrairement à la majorité des volumes de la Pléiade, qui sont des entreprises collectives, il a mené ce travail de refonte totale seul, s’appuyant sur une méthode rigoureuse et innovante. Il a revu l’intégralité du corpus verlainien pour proposer une édition qui ne se contente pas de mettre à jour la précédente, mais qui la remplace par une vision totalement renouvelée.
Entretien
Florence Trocmé : je voudrais en premier lieu vous interroger sur votre rôle dans cette nouvelle édition. Comment les choses se sont-elles présentées à l’origine ? Initiative de la Pléiade, proposition de votre part ? Vous êtes un spécialiste de l’œuvre de Verlaine, vous avez déjà publié plusieurs ouvrages ou éditions d’œuvres de lui. Ici, vous êtes dans une tout autre dimension, maître d’œuvre unique d’un monument ! Pouvez-vous nous dire comment vous avez travaillé ?
Olivier Bivort : Contrairement à celles de Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé, les œuvres de Verlaine dans la Bibliothèque de la Pléiade n’avaient bénéficié d’aucune refonte depuis les années 1960 (pour les œuvres en vers) et 1970 (pour les œuvres en prose). Une nouvelle édition s’imposait, non seulement parce que de très nombreux documents avaient vu le jour entre-temps, mais aussi parce que l’approche critique et la manière de concevoir les œuvres « complètes » de Verlaine ont changé avec le temps et ne satisfaisaient plus les exigences des lecteurs et des chercheurs. J’ai donc proposé au directeur de la collection de renouveler et de compléter les volumes précédents en revoyant sur d’autres bases la séparation classique entre vers et prose d’une part, entre textes majeurs et textes mineurs d’autre part.
FT : Une conception totalement renouvelée est à l’origine de cette nouvelle édition. Comment l’avez-vous conçue ? Je pense particulière à l’approche chronologique et la non-séparation de la prose et de la poésie ? C’est une vraie révolution par rapport aux éditions antérieures. Pouvez-vous donner aux lecteurs un aperçu de ce qu’il en est, et surtout la visée de cette nouvelle approche ?
OB : la disposition chronologique des œuvres complètes me semble, aujourd’hui, un bon parti-pris : elle se justifie d’un point de vue scientifique, parce qu’elle est objective ; elle se refuse à hiérarchiser les textes selon des critères esthétiques ou moraux ; elle donne enfin à suivre l’évolution des pratiques d’écriture d’un auteur, indépendamment de ses choix éditoriaux, du goût et des habitudes des lecteurs à une époque donnée. En ce qui concerne Verlaine, elle permet de placer côte à côte des textes d’orientations et de visées diverses, écrits ou publiés pendant une même période, et qui éclairent son activité multiple. On voit ainsi que, dès ses débuts, Verlaine s’adonne au pastiche et à la parodie ludiques avec la même attention qu’il réserve à ses recueils dits « majeurs » : Poèmes saturniens, Fêtes galantes, La Bonne Chanson. De même, après sa conversion et alors qu’il pousse son œuvre dans la voie du catholicisme, il est loin de négliger sa veine sensuelle, érotique ou pornographique, comme si sa profonde duplicité et sa liberté d’artiste n’avaient pas à s’embarrasser des convenances, mais aussi parce que la sincérité, qu’il a désormais érigée en principe, exige de lui une disponibilité et une franchise complètes.
FT : Vous avez structuré cette édition par grandes périodes ? Lesquelles et pourquoi ?
OB : Dans un souci de lisibilité (une chronologie absolue qui présenterait chaque texte à la date de sa composition présumée, indépendante de toute périodisation et de tout état éditorial, entraînerait l’image d’une œuvre confuse et désordonnée), j’ai divisé cette édition en six périodes, correspondant à des moments significatifs de la vie de Verlaine et à l’évolution de ses poétiques. À l’intérieur de chaque section, j’ai ménagé quatre parties : le lecteur trouvera d’abord les recueils et volumes publiés ou préparés par l’auteur, dans l’ordre chronologique, sans distinction de genre ; ensuite, il pourra lire, toujours dans l’ordre chronologique, les vers et poèmes épars (publiés seulement en périodiques ou restés à l’état manuscrit), la critique et les proses éparses (selon les mêmes critères). La première partie de chaque section offre donc les « œuvres complètes » de l’auteur telles qu’il les a établies lui-même ; les deuxième, troisième et quatrième parties de chaque section, très riches du point de vue qualitatif et quantitatif, reflètent la grande pluralité de son activité menée en « parallèle » avec son œuvre publiée en recueil.
FT : Il semblerait que vous ayez cherché à donner une image plus juste, plus vraie, humainement et bien sûr littérairement de Verlaine. Le sortir des clichés, de « dé-rimbaudiser », réhabiliter sa prose, ne pas écarter ou stigmatiser certains aspects de l’œuvre, avec à la fois les poèmes érotiques et d’autre part la dimension mystique. Est-ce que l’image du « Clochard céleste » et du Pauvre Lélian n’a pas effacé, jusqu’à présent, l’importance de Verlaine en tant que théoricien, et son influence dans le milieu littéraire de son époque ? Ainsi plus largement que son rôle dans notre histoire littéraire ?
OB : Il est certain que, avec le temps, la vie tourmentée de Verlaine et la légende qui s’est formée autour de lui ont offusqué une grande partie de son œuvre. Il n’en a pas toujours été ainsi : de son vivant, Verlaine donnait certes l’image d’un demi clochard alcoolique profitant de l’hospitalité de l’Assistance publique pour passer au chaud les mois d’hiver, mais, vue de l’extérieur, sa marginalité relevait plutôt du pittoresque et son image tirait profit de l’indulgence du public pour les extravagances des artistes. Il était d’abord considéré comme un grand poète et l’un des principaux acteurs de la vie littéraire de son temps. La perspective s’est quelque peu inversée de nos jours : l’anticonformisme est devenu une condition nécessaire à l’activité de l’art, quelle que soit sa valeur. Or les œuvres complètes donnent la mesure de l’engagement de l’artiste et de sa position dans l’histoire littéraire moderne, du Parnasse (années 1860) au vitalisme (années 1890), en passant par le décadisme et le symbolisme. Dans les années 1880, Verlaine est en passe de devenir une des maîtres de sa génération, parfois à son corps défendant. Il participe de l’évolution littéraire de son temps, tout en s’imposant par son originalité. Il suffit de lire sa poésie au miroir de son activité critique et auto-critique : le regard qu’il porte sur la littérature, ancienne et contemporaine, est un reflet de la modernité, de sa modernité, mais montre aussi combien il est méfiant à l’égard des modes et des tendances. Son adhésion passagère à tel ou tel mouvement n’est jamais exclusive : il est d’abord lui-même, et son ironie et son indépendance le mettent à l’abri de tout embrigadement.
FT : Cette nouvelle édition permet donc de bien mieux mesurer l’évolution de Verlaine. Pouvez-vous dire à grands traits quelle fut cette évolution, vie et œuvre ? Et en quoi votre édition en rend plus justement compte ?
OB : On peut retenir quelques moments clé de cette évolution, liés en particulier à des épisodes de la vie de Verlaine : les années 1858-1870, qui correspondent à ses débuts en littérature et à ses rapports tortueux avec le Parnasse ; la décennie 1871-1881 qui couvre, après l’avènement de la Troisième République et la chute de la Commune, sa rencontre avec Rimbaud, son séjour en prison, sa conversion au catholicisme et son exil en Angleterre ; les années 1882-1887 qui marquent son retour à Paris et sa réinsertion dans le monde des lettres, en pleine effervescence « symboliste » ; la période 1888-1890 pendant laquelle il se démarque des écoles et affirme son autonomie, morale et poétique ; les années 1891-1893 qui coïncident avec sa période de production la plus intense, ses tournées de conférences et sa candidature à l’Académie française ; enfin les années 1894-1896 qui sont celles de sa consécration et son apogée.
FT : Spécialiste de Verlaine, vous avez beaucoup travaillé depuis le début de vos recherches, mais aussi bien sûr pour cette édition scientifique, sur les textes manuscrits. Que vous-ont-ils appris de nouveau lors de la préparation de cette édition ? Aussi bien en termes d’édition en général des œuvres de Verlaine, qu’en ce qui concerne sa manière de travailler et son évolution ? Et que pouvez-vous dire d’un aspect particulier mais essentiel, la restitution de la ponctuation originale de Verlaine ?
OB : Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer de la part d’une personne qui a changé vingt fois de domicile sans compter ses nombreux séjours dans les hôpitaux, Verlaine prenait soin de ses papiers, quels qu’ils fussent, brouillons compris. Les centaines de manuscrits recensés témoignent de son travail d’écrivain et de son perfectionnisme (on compte parfois jusqu’à six versions manuscrites d’un même poème), même si, à la fin de sa vie, il n’hésitait pas à marchander des copies de ses écrits. C’est dire que le travail d’un éditeur « scientifique » est ardu : outre le repérage et la description des documents, dont une grande partie a été dispersée au cours du xxe siècle, il s’agit de rendre compte de leur statut et de leur succession. La perspective génétique est irremplaçable pour quiconque entend s’interroger sur les processus de création et de formation d’un texte littéraire. C’est le rôle des variantes dans toute édition scientifique. Malheureusement, l’évolution de la Bibliothèque de la Pléiade ne permet plus, aujourd’hui, d’intégrer la totalité des variantes textuelles dans les appareils critiques, contrairement à la pratique qui caractérisait la collection jusqu’au début des années 2000. Il est regrettable que des exigences commerciales aient poussé les éditeurs à renoncer en grande partie à cet apport philologique.
Votre attention à la ponctuation de Verlaine est plus que légitime : en plus d’être porteur de sens et d’exprimer la subjectivité de l’auteur, c’est un élément rythmique qui, chez Verlaine, participe de ce qu’on a appelé la « petite musique » de ses vers. Ainsi, lorsqu’on voit Verlaine déplacer jusqu’à quatre fois une virgule dans un vers de Sagesse, on comprend qu’il cherche un ton et une cadence propres à exprimer au mieux sa sensibilité. Quant à la ponctuation originelle, que l’on a malheureusement tendance à moderniser dans les éditions courantes, elle garantit le sens du discours : tel vers de Dans les limbes que les éditeurs précédents imprimaient « Or, je blasphémais Dieu, c’est le Père et le Maître » doit se lire, comme nous le dictent les manuscrits : « Je blasphémais. Dieu, c’est le Père et c’est le Maître ». Outre la bonne tenue de l’alexandrin, il y avait là un point lourd de sens !
FT : Un concept a beaucoup contribué à construire votre édition, celle des parallélismes. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette notion ? Et par exemple en quoi l’intégration organique des textes érotiques (Hombres, Femmes) au milieu des écrits religieux illustre-t-elle le concept des « parallélismes » chers à l’auteur ?
OB : Comme je l’ai souligné plus haut, le classement chronologique des œuvres et des textes épars montre que, depuis ses débuts, Verlaine travaille sur plusieurs plans à la fois, sans exclusive. Cette pratique, constante au demeurant dans sa vie, permet d’appréhender dans un même mouvement les différentes facettes de son œuvre sans les subordonner, d’où la notion de parallélismes que je lui emprunte directement (Parallèlement). Ce ne sont pas les hasards de la chronologie qui apparient Amour et Parallèlement, mais un projet et un élan communs et, pour reprendre votre exemple, si les litanies catholiques de Liturgies intimes sont contemporaines des poèmes pornographiques de Hombres, ce n’est pas faute d’inspiration ou d’un manque d’intégrité. La ferveur religieuse va de pair, chez Verlaine, avec le feu des passions : c’est ce qui les rend tous deux uniques et également sincères, comme l’étaient les grands textes baroques des xvie et xviie siècles que notre poète aimait tant. L’intérêt de publier des œuvres complètes est d’affiner, voire de modifier, le cas échéant, une vision par trop figée de la production d’un écrivain ; derrière le Verlaine des anthologies se cachent et se révèlent de multiples constellations qui toutes forment un univers cohérent et solidaire : il appartient au lecteur curieux de s’y aventurer et, avec le plus grand bonheur, de s’y perdre.
décembre 2025 – janvier 2026.
Paul Verlaine, Œuvres complètes I, II, deux volumes, édition d’Olivier Bivort, Bibliothèque de la Pléiade, Editions Gallimard, 2025.
Tome 1, 1664 p., prix de lancement jusqu’au 1er avril 2026, 69€, ensuite 74€
Tome 2, 1680 p., prix de lancement jusqu’au 1er avril 2026, 69€, ensuite 74€
Coffret des deux volumes, prix de lancement jusqu’au 1er avril 2026, 138€, ensuite 148€.
Volume 1 : 1858-1870
Poèmes saturniens
Les Amies
Fêtes galantes
La Bonne Chanson
Vers et proses éparses, critique
1871-1881
Romances sans paroles
Cellulairement
Sagesse
Voyage en France par un Français
Vers et proses éparses, critique
1882-1887
Jadis et naguère
Les mémoires d’un veuf
Louise Leclercq
Vers et proses éparses, critique
1888-1890
Amour
Les poètes maudits
Parallèlement
Femmes
Vers et proses éparses, critique
En marge des œuvres
Textes et documents
Volume 2 : 1891-1893
Bonheur
Mes hôpitaux
Chansons pour elle
Hombres
Liturgies intimes
Mes Prisons
Odes en son honneur
Élégies
Quinze jours en Hollande
Vers et proses éparses, critique
1894-1896
Dans les limbes
Épigrammes
Dédicaces
Confessions
Vers et proses éparses, critique
Projets de recueils publiés après la mort de Verlaine et textes épars sans date
Invectives
Chair
Biblio-sonnets
Documents
En marge des œuvres
Textes et documents
Index et tables
Bibliographie
