Véronique Gentil, « De quelques peintres », lu par Marc Wetzel (III, 10, note de lecture)


Une poète commente des tableaux de Bruegel, Cézanne, Vuillard… non en spécialiste, mais en « confidente posthume » des peintures.


 

 

Le commentaire poétique de la peinture est une tradition prestigieuse, ici intelligemment et sensiblement suivie. N’ayons pas peur de rapprochements écrasants : comme Diderot, Véronique Gentil commente ici Chardin ; comme Baudelaire, elle célèbre Corot et Boudin ; comme Huysmans, Cézanne, Turner ou Goya ; comme Bonnefoy, Hopper ; comme Butor, Rothko. Et, comme eux, elle reconnaît et médite, elle accueille et pense. Véronique Gentil ne vient pas ici en spécialiste de la peinture (quoique peintre elle-même), mais en amie du « monde » de quelques peintres, oui, en confidente posthume de ce que leur monde lui a donné de parcourir et d’habiter.

Le monde de Bruegel l’Ancien, par exemple. Illustré ici par « La Moisson » (de 1565), son « monde » (comme tout pays d’une œuvre) est fait de trois choses : une structure de vie qu’offrent une région de nature et nos activités en elle ; une co-appartenance spécifique de ses natifs, jeunes et vieux, sains et malades, travailleurs et rentiers, femmes et hommes, tous entre-dépendants selon la loi du lieu ; enfin le rôle pour celui (ici, un peintre) qui donne à voir à eux-mêmes tous les autres rôles, et chapeaute le sens de leur commune survie. Voici, dans cet ordre, les trois aspects par elle formulés et compris :

« Les lacs gèlent. On joue. On chasse, on tire à soi les chiens dans les bois noirs, tout emplis des terres. Des ciels immenses et froids. Ils descendent au fond des vallées où les fleuves transportent des nefs commerciales. »

« On entend rire des enfants et gueuler des goules rougeaudes (…) Les infirmes ne pleurent pas. Les peines quotidiennes relèvent d’une calme entreprise où nul n’est rétif à la tâche. »


« La tour de Babel est une aubaine. Celle des langues bredouillées, bégayées, même nôtres, étrangères et mouvantes. Je la regarde comme l’aspiration de l’artiste au travail. Un travail essentiellement utile à la communauté des hommes, un travail de dépense, inachevé. »

Rien à ajouter à ces nettes avancées. Il ne manque même pas (comme pour chaque tableau) le point de vue décisif, l’éclatant secret de compréhension de l’auteure (qui n’occupe que quelques mots) : « Comme toujours, la présence ici a surmonté l’identité. » (p. 46). Comme on voit, il est difficile de se montrer plus dense, et d’appliquer mieux son intelligence à ce qu’un artiste a su du réel.

Un autre exemple, le monde de Cézanne, ici par « La Route tournante en Provence » (vers 1866). Tableau de jeunesse pâteux, maladroit et génial. On y voit (p. 28) une langue de route sur laquelle, littéralement, marcher comme on parle. Des rochers blancs qui vont tomber (ou sont déjà pour partie tombés ?) dans l’ordre où on les voit, comme camarades de déclivité et maillons de pesanteur. De flous et sombres coloris enfin, qui paraissent rassembler en une les quatre saisons réelles du coin. Tout ce qu’on voit est pauvre et prodigieux, et, faisant perdre pied au regard à mi-image, présente le sort de chaque regardeur à lui-même. Là encore, les trois aspects d’un monde (comment se tient le pays, comment les hommes vus ou devinés vont et viennent pour en vivre, quelle est ici enfin la part prise par le peintre au sort général) en trois brefs passages (p. 29), respectivement :

Le paysage : « De grands ensembles brisés, discontinus de verdure et des blocs de feuillages pressent des ponts où l’on respire mal. L’eau a durci, l’étoffe des nappes. Les nuages ne passent pas. »

La possible coexistence (selon les lignes d’effort offertes) : « Le caractère est difficile. On a mal su s’établir sur terre. Mais passé l’affolement d’être à soi-même sa seule épaule, malgré les amis qui ont fui, on a des élans comme on casse un vase, un bon sang frais coule sur la pierre, la solitude a des bras. »

La mission de « présence » propre du peintre : « Chaque événement éphémère de matière a été isolé. Minéralisé. Éternisé. Par la peinture on a tiré les paysages hors des lieux. »

À chaque fois, donc, vraiment, toute la part habitable de l’irréalité d’office qu’est l’œuvre est indiquée. Véronique Gentil a bien sûr d’abord su voir en peintre ce qu’elle fait voir en poète : son commentaire est comme un exercice d’évocations autour d’une formule de présence (qui s’est intuitivement imposée, et devient tout de suite en elle suffisamment féconde). Elle s’aide, en ne choisissant pour peintres (hors Van Gogh) que de grands muets (Hopper, Chardin, Goya, Vuillard, Derain…), qui attendaient là, avec elle, une sorte de Femme à Verbe, qui prenne soin, en nourrice de leur diégèse, de leur silence – directement les lavant, langeant et gavant de mots. Ils sont servis.

L’auteure fait, dans les innombrables apparences de chaque peinture, une sorte de police de priorités, ou de ménage par recoupements – qui leur (et nous !) fournit la formule de présence attendue, jusque-là perdue dans la distension des teintes, des touches et des aplats, et que Véronique Gentil vient faire tenir, mémorablement, dans sa main de mots. Par exemple, tout Vuillard, on le sait, tient à peu près en trois traits de présence : la langueur domestique (peut-être surjouée) des femmes ; une souffreteuse indolence qui partout couche les regards et statufie les pas ; enfin l’étrange soif des personnages pour le décor qui pourtant les submerge, les noie en lui. Le « commentaire » correspondant de la poète (p. 27) – on cite ici presque toute la page – est une précise et merveilleuse voix donnée à ces « traits de présence » :

« Les murs ont déteint sur des femmes. Même assises, elles migrent de l’intérieur de soi vers l’intérieur des chambres, des salons et des choses, étant une partie du lieu et tout le lieu ensemble. Si l’on savait ce qui fermente dans la grosse étoffe, irrespirable pour l’homme de plein air et bienvenu pour le malade ou le peureux. On voudrait dormir sous les couleurs et les édredons. S’enfouir dans la matière d’enfance. Une table nous attend. Dehors des chaises sont inachevées. »

Juste avant ce passage, quatre mots venaient nous dire le vuillardisme même : « Le noir sans ténèbres. »

Je ne peux mieux faire ici, pour restituer la miraculeuse symbiose entre mots et formes colorées qu’offre cet ouvrage, que m’en tenir à l’avis parfait (déjà dans Poesibao) du poète Olivier Vossot : « Sans réel fil rouge, les peintures sont lues par les mots mêmes. Ils imprègnent, agissent comme des couleurs, grasses ou diluées, grumeleuses ou tendres. On sent par eux la même âpreté prise aux pigments ou à quelque matière en apparence ingrate. Ils resituent, comme nous hante une odeur familière, les peintures dans leur réception physique. »

On conclura, pour ceux (nous tous) que Hopper obsède et – mélancoliquement – embarrasse, par l’extraordinaire page (p. 25) à lui consacrée. En quelques lignes, chacun reverra en lui la séduisante inertie, et la scrupuleuse asphyxie (« Des visages font les morts », écrit-elle !) des célébrissimes « Soir au Cape Cod », « Matin dans une grande ville » ou « Chambre d’hôtel », ainsi :

« Dans le soir la forêt nous est mieux destinée qu’une ombre, l’herbe monte aux chevilles et au ventre d’un chien. De hautes maisons s’imposent (…) Les trains ne tremblent pas (…) Des femmes sans la chair vraie sont posées près des vitres. Dans l’air sec, les corps ont des levers de bagnards. Le jour semble paraître constamment. »

L’ouvrage se referme sur les figures de la grotte Chauvet. Là (p. 55), sur le « Panneau des lions », l’homme a déposé, écrit très profondément Véronique Gentil, « son art sans enfance ». Art sans enfance, mais dont les enfants mêmes ont persisté tels quels. Comme si le mystère était né d’un coup au bout de ces mains premières. Mystère que les mots de l’auteure tiennent devant nos yeux (qu’elle ravit et instruit). « On a mal su s’établir sur terre », disait fortement l’auteure, à propos des gens de Cézanne. Mais la voix qu’elle offre aux images, dans ce livre très réussi, nous y rétablit généreusement.

Marc Wetzel

Véronique Gentil, De quelques peintres, Pierre Mainard, 62 pages, novembre 2025, 20€