De l’eau ou de la lumière passent à travers portes et fenêtres, pour mieux laisser percevoir l’intime ou le sacré.

Véronique Gentil est poète et peintre. C’est chez elle intimement lié, comme s’il s’agissait du même geste fondateur, en particulier dans son dernier livre, paru aux éditions Pierre Mainard.
D’un texte à l’autre, l’auteure se remémore l’œuvre d’un peintre qu’elle aime, parcourt quelques images ou isole l’une d’elles – et trace « des voies secondes (des soies), des matières secondes, un second temps, parmi les couleurs comme issues des veines, si mates, si mates que la lumière qui repose paraît une eau dormante mais dessous vivante, confuse, pleine. » Tel pourrait être, rapporté au livre entier, le jeu de miroitement qui a lieu entre poèmes et peintures et forme une sorte d’éclairage, vers autre chose.
Des figures de Chauvet aux Porteuses d’eau de Philippe Berthommier, des portraits du Fayoum aux « portes sans solidité » de Mark Rothko, les images recoupent à peu près toutes les périodes de l’art. Mais des lignes de force finissent par percer le long de la ligne d’écriture : une tension vers l’intime et une attente, sensibles dans les regards des quelques portraits, aussi loin et durs qu’ils paraissent tout intérieurs ; une porosité à l’atmosphère, à quelque lumière tranchée déversée sur les êtres ; une décantation à travers la terre, l’obscur, l’écho en soi des solitudes.
Ce livre n’est pas un livre sur les peintres, ni un musée imaginaire. Plutôt galerie qu’on creuse, à partir d’eux, comme le suggère le titre. L’image entre en soi – non le contraire – le regard suit. Sans réel fil rouge, les peintures sont lues par les mots mêmes. Ils imprègnent, agissent comme des couleurs, grasses ou diluées, grumeleuses ou tendres. On sent par eux la même âpreté prise aux pigments ou à quelque matière en apparence ingrate. Ils resituent, comme nous hante une odeur familière, les peintures dans leur réception physique.
Ces images sont lues avidement, comme si elles devaient verser une lumière crue, vitale sur la vie amorphe ou dormante. Fiévreusement, sans le vernis ou le voile d’une sacralité donnée de surcroît, ou d’une culture qui prendrait toute la lumière sur elle. Elles sont lues à cette lenteur des regards qui épient, dévisagent, laissent l’instinct percer à jour. Vues non comme des peintures, mais comme une intimité qu’on cartographie, redécouvre en soi. On renoue avec une mémoire de chair. On sent penser le corps. « Méditation » depuis l’œuvre des peintres, l’écriture a cet autre centre, où formes et mots se rejoignent, puis se déjouent. Ce qu’on lit est bel et bien déjà un recueil de poèmes.
Olivier Vossot
Véronique Gentil, De quelques peintres, éd. Pierre Mainard, novembre 2025, 62 p., 20 euros
Extraits :
Edward Hopper
Dans le soir la forêt nous est mieux destinée qu’une ombre, l’herbe monte aux chevilles et au ventre d’un chien. De hautes maisons s’imposent.
Des collines forcent doucement les fenêtres.
Les trains ne tremblent pas.
Quelqu’un se penche sur un livre. Aux coins d’obscurité, de tristesse et d’ennui, au bar et dans les halls, la moindre lueur fait l’effet d’un saignoir.
On voit des jaunes sur les murs, obliques comme des étendards. La lumière est le seul événement.
Des visages font les morts.
Des femmes sans la chair vraie sont posées près des vitres. Dans l’air sec, les corps ont des levers de bagnards. Le jour semble paraître constamment.
D’où vient la menace, comme dans les théâtres ? De l’imminence d’un drame ? Ou de cette chose qui n’arrive pas et qu’on attend ?
Eugène Boudin
Des choses nettes et d’autres tremblées par l’air. Sans contour décisif. Des traits pas plus gros qu’une moustache de souris qui s’échappent d’une tête, des délicatesses de peinture pleines de chaux et de lait qui enlacent des robes noires et des barques sur le flanc. Des taches où vivent les vaches et les chiens, les grand-voiles.
Des ciels et des ciels comme des plaines que le poing serré du cœur garde jusqu’à la nuit.
Zhû Dâ
(1625-1705)
Le Melon noir
L’énorme noir des gisements – et l’on tourne autour comme d’un autre ou de soi-même.
La matière est vivante, sombre, abyssale (on se figure des sucs et de la chair qui sont aussi du cœur). Mais voici qu’elle nous laisse dehors, éblouis mais dehors, et nous lance comme une peine, comme si toute l’intimité du monde nous était refusée.
Admettons le fruit tel qu’il apparaît, sans affaiblir sa nuit de nos symboles, gardons-le dans la main, tenons-le à distance, celé sur son secret.