Véniamine Blajenny, « La Mort et Chagall », lu par Henri Abril (présentation et traductions)


Benjamin le Bienheureux, alias Viénamine ou l’inverse. ‘Le patient se prend pour un poète’ diagnostique un médecin. A découvrir absolument.


 

C’est à Kopys, un gros bourg de plus de 5000 âmes sur la rive gauche du Dniepr, dans la province de Vitebsk, que le futur poète vient au monde le 15 octobre 1921. Abritant une importante communauté juive, Kopys était encore au début du vingtième siècle un des centres du hassidisme lituano-biélorusse, ayant même donné son nom à une branche de ce courant mystique et piétiste. « Surgi de l’herbe du soir » après ses frères Joseph et Isaac, il fut naturellement prénommé Véniamine, soit Benjamin. Son père Mikhl Eisenstadt était tombé amoureux de la fille d’un aubergiste aisé, qui ne donna qu’à contrecœur la main de celle-ci à un « crève-la-faim » ; en lui achetant de surcroît un atelier de papeterie que Mikhl, tout entier sorti des récits de Cholem Aleikhem, aura tôt fait de conduire à la faillite avant de déménager avec toute sa famille à Vitebsk et de se contenter, jusqu’à la fin de ses jours, de « peigner la laine », simple ouvrier d’une fabrique de brosses en soie de porc. 

Leur logis à Vitebsk était proche de la maison où vécut Marc Chagall. Le petit Véniamine dessinait avec passion, en majeure partie des portraits, et il ne manqua pas d’être bientôt attiré par les toiles de celui qui allait à jamais figurer en bonne place dans son panthéon personnel. Depuis le toit où il aimait s’asseoir, « s’ouvrait une vue magnifique sur les églises, les barrières, les boutiques, les synagogues ayant constitué l’univers de Chagall », se souvenait Blajenny. Mais par-delà la proximité géographique et l’identité juive biélorusse, l’affinité fortement ressentie par lui était avant tout « d’ordre poétique et existentiel », comme il le dira lui-même. On peut penser qu’ils auraient fini par se rencontrer, ainsi que Blajenny l’imagine dans un poème, mais le peintre avait définitivement émigré en 1922, quelques mois après la naissance du poète. 

Comment Eisenstadt était-il devenu Blajenny ? Tout semble indiquer que le choix du nom ne fut pas spontané, mais que Véniamine avait peu à peu accepté le vocable par lequel ses proches et bien d’autres personnes le désignaient, ironiquement ou non. Un mot intraduisible tant il est riche de connotations, d’une polysémie bourgeonnante. D’un côté, l’épithète-substantif qualifie le saint et bienheureux, mais à l’autre bout de la chaîne il s’agit de l’original fantasque, et surtout du simple d’esprit, voire de l’idiot du village, du Nigaud, personnage central des contes et du folklore russe. Et entre ces deux pôles, le yourodivy, le fol-en-Christ, cette espèce d’ascète bouffonnant qui peut haranguer Dieu et les puissants, dénoncer l’hypocrisie, le mensonge, la soif de richesse, vagabond et mendiant visionnaire, l’idiot sacré si bien enraciné durant des siècles dans la civilisation russe. « Blajenny » est en quelque sorte le concentré tautologique de la béatitude proclamée dans le Sermon sur la montagne : « Bienheureux le pauvre en esprit ». Conscient que ce nom lui allait comme un gant, Véniamine en avalisera toutes les acceptions qu’il s’emploie à disséminer dans ses poèmes (depuis « Mon âme roule, à jamais absoute / Mon âme de nigaud bienheureux » jusqu’à « Cet idiot du village c’est moi-même, pas de honte à l’avouer »). Et de mettre les points sur les i : « Je suis Blajenny, c’est une substance vivifiante, un faisceau traversant ce siècle de ténèbres spirituelles. Blajenny n’est pas un pseudonyme, mais le nom de mon essence même… », d’autant qu’il en percevait la part héréditaire, en premier lieu celle venue de son père dont il donne un portrait concis et émouvant dans « Filiation », le poème inaugural du présent recueil. Non sans influence de la vision hassidique du monde, Mikhl Eisenstadt portait haut son indifférence aux biens matériels, empreint d’une honnêteté fondamentale qui impressionnait son entourage. Lorsque le petit Véniamine lui apporta un matin avec joie une pièce de monnaie trouvée sur le trottoir, son père lui fit la leçon : « De quoi te réjouis-tu ? Cette pièce, c’est quelqu’un qui l’a perdue ! » Et quand il vit que son fils passait ses journées à lire et écrire des vers, il l’en félicita presque car, dit-il, « tu seras merveilleusement pauvre ».

Ce nom si déterminant de « Blajenny », pour l’accompagnement duquel il allait jusqu’à inverser l’étymologie de Véniamine / Benjamin (« fils de la main droite, enfant béni »), en l’interprétant comme « né dans la douleur » ou même « né pour les souffrances », il ne l’adopta cependant de façon définitive que bien après avoir eu la révélation de la poésie, au début des années 1930. C’est à l’école de Vitebsk, dont il séchait souvent les cours pour vagabonder dans les environs, qu’il eut un jour entre les mains, apporté par un condisciple, le livre qui changerait toute son existence comme par un coup de baguette magique, une intervention quasi divine : l’anthologie de la poésie russe contemporaine, « de Vladimir Soloviev à Mikhaïl Svétlov », qui était parue à Moscou en 1926. Choc absolu, éblouissement total ; Véniamine ne voulut plus lâcher ce livre, il se promenait et dormait avec lui, apprenait tous les poèmes par cœur grâce à une mémoire exceptionnelle dont il fera preuve toute sa vie, laissant « glisser en lui » des centaines de pages de poésie et de prose. Et peu de temps après on le vit passer naturellement de la lecture à l’écriture, mêlant dans ses cahiers, d’une belle calligraphie héritée des copistes juifs, les poèmes des autres aux siens propres. Résultat : il lui fallut redoubler à une ou deux reprises, mais peu lui importait désormais puisqu’il vivait dans une autre dimension, dont les héros se nommaient Nikolaï Kliouïev, poète d’inspiration religieuse, proche des vieux-croyants, fusillé en 1937, le « rossignol paysan » Sergueï Essénine, qui s’était pendu en 1925, et le futurien cosmique Vélimir Khlebnikov, mort dans le dénuement le plus complet en 1922. Sa fraternité avec ces trois poètes, Blajenny la ressentait d’autant plus vivement qu’ils étaient comme lui d’« éternels pèlerins jouissant de la plus authentique des libertés, celle de l’esprit qui a brisé tout joug du monde physique et matériel ». Khlebnikov n’avait-il pas proclamé que « les poètes sont faits pour errer et chanter » ? 

La révélation de la poésie allait être suivie, vers le milieu des années trente, par une autre tout aussi capitale, décisive pour le restant de ses jours et pour son œuvre même. Son frère bien-aimé Joseph (le second frère était mort en bas âge, à la suite d’une erreur d’ordonnance médicale), jeune homme beau et intelligent auquel était promise une brillante carrière de critique et journaliste, suivait les cours de l’Institut communiste de journalisme lorsque l’assassinat de Sergueï Kirov, sans doute téléguidé par Staline qui voyait en lui son principal rival, secoua tout le pays en décembre 1934. Joseph se trouva brusquement submergé par la grande vague déferlant sur les « ennemis du peuple » à la suite de cet assassinat. Sur le point d’être arrêté, il met fin à sa vie. Sa mère ne s’en remettra jamais, passant dorénavant ses journées à la maison de prière juive, et Véniamine subit une telle commotion nerveuse et émotionnelle qu’il dut alors faire, encore adolescent, son premier séjour en hôpital psychiatrique. Ces séjours devenant par la suite plus ou moins réguliers, il apprendra à transformer en cocon protecteur la « maison des fous » :
 
À la maison de fous on est si bien…
Le corps étant sous surveillance et sage,
Avec l’âme on peut librement jouer,
L’attirer dans l’espace et les orages.
 
Tandis qu’il a repris ses errances dans les environs de Vitebsk, il passe un jour devant une église tombant déjà en ruines (les temples dévastés étaient nombreux en cette époque de lutte militante contre la religion). « À travers une vitre brisée j’aperçus, sur le mur d’en face, une fresque lacérée par les baïonnettes, la représentation d’un homme qui me regardait avec des yeux pleins d’une muette souffrance, et je compris aussitôt que c’était avec cet homme que je devais être. Il fallait que je sache tout de lui et tâche de le comprendre. Et j’entrepris de lire ce qu’on disait du Christ dans les brochures antireligieuses, où des passages des évangiles étaient cités ». Des passages qu’il recopiait ensuite soigneusement à côté des poèmes dans ses cahiers. Ainsi s’accomplit l’entrée en religion de Véniamine Eisenstadt, appelé à devenir le Bienheureux. Nombre de pages, d’essais de toute sorte ont été écrits sur cet événement crucial qui a contribué en bonne part à faire de Blajenny un poète des plus singuliers, inclassable dans le champ poétique russe de la seconde moitié du vingtième siècle. Sans nous enfoncer dans des discussions et polémiques souvent ardues, parfois byzantines, éloignées de sa poésie même, contentons-nous de quelques remarques. Le père du poète n’avait jamais été un pratiquant assidu, et s’il emmenait de temps à autre son garçon à la synagogue, c’était pour lui montrer le rabbin « faisant son cirque ». Il n’empêche que l’atmosphère hassidique qui régnait à Kopys et Vitebsk ne pouvait manquer d’imprégner aussi Véniamine, en particulier une façon directe, sans apprêt ni fioritures d’aucune sorte, de communier avec Dieu le Père, de le prendre à partie dans les affaires de la vie quotidienne, en le tutoyant. Dieu qu’il ne cessait de chercher, de perdre et de retrouver. Mais à partir de la vision de la fresque, c’est Jésus qui fait une irruption fracassante dans l’univers mental du poète, en étant désormais au centre de ses méditations et de sa poésie. C’est avec lui qu’il va endurer sa propre souffrance physique, spirituelle et psychique, qui était immense, au point de parler de « cocrucifixion » (titre de l’un de ses principaux livres), de crucifixion partagée. « J’ai aimé cette terre et Dieu comme les aiment l’aveugle et les estropiés, comme les aime la bête traquée, l’herbe piétinée dans le champ ». Cela faisait-il pour autant de lui un « chrétien sans faille », « exemplaire », comme certains exégètes l’ont présumé ? La lecture des poèmes apporte une réponse rien moins que simple. Sa passion pour Jésus le marqua certes du sceau chrétien, mais Blajenny ne fit jamais partie d’une église, d’associations, groupes ou sectes, et ce n’est que peu avant de mourir, au milieu des années 1990, qu’il reçut chez lui le baptême orthodoxe, pressé par des amis anxieux de ne pas le voir « parachever sa foi » (du reste, il avoua peu de temps après, avec son habituelle spontanéité : « Je n’ai rien ressenti, rien ne m’est arrivé, rien n’a changé »). D’autres, au contraire, n’ont pas hésité à le blâmer pour ses « blasphèmes », notamment quand il reproche à Dieu de ne pas avoir été au côté des Juifs abattus par balles ou gazés. 
 
Quand la foule des Juifs avançait, condamnée,
Où donc étais-tu, Dieu de mes ancêtres,
Au-dessus des cadavres vivants et des morts
Pourquoi avoir déversé les ténèbres ?
………………………………………………….
Et les vivants et les morts priaient Dieu,
Mais Dieu rôdait parmi les assassins.
 
Plutôt que de distribuer des points de bon ou mauvais chrétien, orthodoxe ou pas, on peut dire que l’un des paradoxes de Blajenny consiste en ce que sa religiosité – à la fois hassidique et évangélique, voire géo-génétique plutôt que bitestamentaire (« Je couvrirai de larmes les mains paternelles d’Israël / Je couvrirai de larmes les mains maternelles de la Russie »), affranchie de tout dogmatisme et hiérarchie, traversée par la lumière fraternelle du Christ qui baigne pareillement les morts et les vivants, les ressuscités, les humains et les bêtes, en premier lieu les chats, les chiens, les oiseaux, comme sur certaines toiles de Chagall – s’est déployée tout entière et uniquement dans sa poésie. Elle y imprègne toutes les variations d’une thématique restreinte et néanmoins dense qui lui faisait dire : « J’ai en vérité écrit toute ma vie un seul et même poème ». Sa « béatitude » devient elle-même une métaphore de la pulsion poétique, qui seule lui permettait d’échapper à l’espace temporel environnant. « N’admettant aucune loi des humains, note le critique Vitali Avérianov, il ne pouvait que choyer cette folie christique qui, loin d’être simulation, était l’expression même de son essence vitale, de la destinée spirituelle inscrite dans son nom ». Ajoutons que l’une des singularités de la poétique de Blajenny, parfois en avance sur la plupart des poètes russes de son temps, est d’avoir contrasté la relative univocité thématique avec une grande variété prosodique qui va du vers classique, syllabo-accentuel, au mètre tonique issu de la poésie populaire et enfin au vers libre non rimé. Il ne s’agissait nullement d’une évolution diachronique, les différentes formes sont parallèles chez lui dès le début ; ainsi, le premier poème en vers libres, « Les braves défunts », est daté de 1940, et les derniers furent écrits peu avant sa mort en 1999. Pour cette raison, il nous a semblé important de restituer aussi en français la modulation prosodique propre à Blajenny.

Ayant terminé tant bien que mal l’école, Véniamine Eisenstadt entre à la faculté d’histoire de l’Institut pédagogique de Vitebsk, juste à la veille de la guerre. Il n’y suivra que les cours de première année puisqu’il est évacué avec les siens vers la région de Gorki (Nijni Novgorod), peu après l’invasion du pays par l’Allemagne nazie en juin 1941. Lui-même a été dispensé de prendre les armes étant donné « une profonde déficience physique et psychique ». Quant à la population juive restée à Vitebsk, quelque 20 000 personnes, elle fut entièrement massacrée avant la fin de 1941. Celle de Kopys le fut en un seul jour, le 14 janvier 1942. 

Durant près de cinq années passées dans la région de Gorki, Blajenny enseignera l’histoire-géo dans une école de kolkhoze, avec pour salaire 400 grammes de pain noir et un demi-litre de lait. Disposant de beaucoup de temps libre, il faisait de longues marches presque quotidiennes pour se rendre à la bibliothèque du bourg voisin (« J’étais un marcheur infatigable. Loin de toute agitation, parfaitement libre, j’aspirais littéralement le ciel et les oiseaux… N’ayant rien à moi, je possédais tout »). Là, nouveau miracle pour le Bienheureux : une bibliothèque qui avait échappé aux autodafés des années trente et conservait les ouvrages de tous les auteurs censurés, oubliés, effacés de l’histoire littéraire. Dans ses cahiers il va recopier à la main les poètes de l’Âge d’argent, de Blok, Annenski et Biély à Mandelstam et Akhmatova. Et toute la Divine Comédie en traduction russe ! C’est un véritable trésor, son « butin de guerre », qu’il emporte ainsi avec lui à Minsk, où la famille s’installa en 1946 lors de son retour en Biélorussie.

La rude réalité soviétique de l’après-guerre l’y attendait aussi. Il fut impossible à Véniamine Eisenstadt de se faire embaucher dans une école (« Un sans-parti pour enseigner l’histoire aux enfants ? N’y pensez pas ! »), ni même de reprendre ses études à l’université. Sa tentative d’entrer à l’Institut de littérature à Moscou, en 1946, est également un échec : on lui conseille de changer totalement d’inspiration et de thématique. Puisqu’il était arrivé à pied jusque dans la capitale du pays, le poète de 24 ans décida de rendre visite à Boris Pasternak, qui vivait à sa datcha de Peredelkino, le « village des écrivains » dans les environs de Moscou. Il frappe dès l’aube à sa porte, sans évidemment s’être fait annoncer. « Vous êtes le plombier ? lui demande Pasternak. – Non, chez moi il n’y a que les vers qui s’écoulent… Et je sais par cœur tous vos poèmes ! » Pasternak prend alors un livre au hasard sur l’étagère, l’ouvre au milieu du long poème sur le lieutenant Schmidt et dit : récitez à partir de là. Et Blajenny déclame jusqu’au bout le poème, puis d’autres vers de Pasternak. Et aussi les siens. Ils passeront toute une journée ensemble, à lire des vers et en parler, une journée « qui valait pour moi les trois ou quatre années que j’aurais pu passer à l’Institut de littérature ». 

De retour à Minsk, il lui faut toutefois poursuivre sa recherche d’un travail. Mais même les portes de l’usine lui sont fermées. Finalement, après une suite de petits boulots, tel que celui de « graphiste » esquissant les deux lettres destinées aux portes des toilettes publiques, il est admis comme photographe assistant et décorateur dans un de ces artels d’invalides qui proliférèrent en URSS au lendemain de la guerre. Il y restera 23 ans. Une subsistance minimale était ainsi assurée. Mais il fallait une fois de plus un miracle pour lui épargner le suicide – qui avait emporté non seulement son frère mais aussi nombre de poètes russes, dont Essénine, Maïakovski et Tsvétaïéva – ou même l’enfermement définitif dans les « asiles de fous », où le ramenait de temps à autre son délabrement psychique et nerveux (diagnostic : « schizophrénie chronique », « Le patient se prend pour un poète », sic !). Ce miracle advint alors en la personne de Klavdia Timofeïevna, fille d’un cosaque du Kouban, infirmière et médecin au front durant la guerre, d’où elle était revenue avec des prothèses à la place des deux pieds. Dotée d’une trempe exceptionnelle, elle épouse le poète dont elle était tombée amoureuse après avoir lu ses vers, en dépit du refus de ses parents de la laisser à un « juif mendiant et timbré », puis elle va s’employer à le protéger de tous les aléas et avanies du quotidien. Bien décidée à arracher au système et à sa bureaucratie les avantages auxquels elle avait droit en tant qu’ancienne combattante et invalide de guerre, elle obtint un appartement individuel à Minsk, une voiture, une allocation substantielle, qui lui permettrait notamment d’acheter une machine à écrire pour taper elle-même infatigablement les poèmes et textes de son mari. Ainsi vivront-ils ensemble près d’un demi-siècle, jusqu’à la mort de Klavdia à laquelle Blajenny survécut à peine une douzaine de jours. « Sans elle il serait mort depuis longtemps », constatait avec raison un poète biélorusse.

Curieusement, comme le relève Dmitri Strotsev qui a pu feuilleter une grande partie des archives du poète, aucune poésie consacrée ou dédiée à sa femme, à son ange gardien, n’a été découverte. Cependant, nul doute que c’est à elle qu’il devra de connaître une extraordinaire flambée créatrice, en particulier dans les années 70 et 80 qui marquent l’apogée de son œuvre. Des milliers de pages noircies non seulement de vers, mais aussi de proses et d’essais. Sans qu’une seule ligne puisse voir le jour ! Certes, Blajenny se souciait comme d’une guigne de la célébrité (« Est-ce que les nuages sont célèbres, est-ce que l’orage de printemps l’est, est-ce que les oiseaux rêvent d’être célèbres ? »), mais il avait fait au début, après les paroles encourageantes de Pasternak, quelques timides tentatives de publication ; c’est même dans l’antichambre d’une revue littéraire qu’il avait connu Klavdia, qui y travaillait comme secrétaire par intérim. Peine perdue, tant ses poèmes étaient dissonants au royaume du réalisme socialiste, davantage même que ceux d’Anna Akhmatova ou de Boris Pasternak. Les quelques poètes et critiques auxquels il avait envoyé ses vers en étaient bien conscients et, même quand ils les appréciaient réellement, ils le dissuadaient de chercher à publier. Caractéristique à cet égard est la réponse d’Arséni Tarkovski : « Vos poèmes m’ont une fois de plus bouleversé. Il serait vital pour bien des gens de pouvoir les lire. Mais aucun de vos vers ne peut pour l’instant être publié, en dépit de tous les efforts de Gutenberg… » Tarkovski savait de quoi il parlait, lui qui vécut longtemps de traductions poétiques et n’avait pu éditer ses propres poèmes qu’à cinquante ans passés, en 1962. Véniamine Blajenny devra attendre plus longtemps encore puisque sa première publication (une poignée de vers, grâce à l’appui justement de Tarkovski) eut lieu en 1982 dans le recueil collectif Journée de la poésie. Il avait soixante ans et venait de prendre sa retraite. Quant à son premier livre, il ne paraîtra qu’avec le souffle finissant de la perestroïka de Gorbatchev : L’ouïe du cœur (Minsk, 1990), suivi de Retour à l’âme, publié la même année à Moscou. 


On aurait pu croire que la diffusion d’une poésie aussi neuve et inspirée allait alors se poursuivre, se développer sans encombre. Mais l’effondrement de l’empire vint presque aussitôt détacher la Biélorussie, en majorité russophone, et l’éloigner, la couper des deux centres de la culture et de l’édition russe, Moscou et Pétersbourg, cependant que le nouvel État indépendant se trouvait congelé, sous la férule de l’autocrate Alexandre Loukachenko (par une ironie du sort, né lui aussi à Kopys), dans une sorte de magma néosoviétique. Jusqu’à présent les poèmes de Véniamine Blajenny ont été pour l’essentiel publiés à Minsk, en premier lieu la somme anthologique Cocrucifixion qui fut établie par l’auteur lui-même peu avant sa mort, mais malheureusement imprimée avec des centaines de coquilles, de vers tronqués ou placés au mauvais endroit, du fait que la fabrication du livre avait été confiée par le rocker enthousiaste Youri Chevtchouk, pourvoyeur des fonds, à ses amis spécialistes en vente automobile… Quant à Blajenny, il dut passer les quinze dernières années de sa vie, cloîtré dans son appartement, ses jambes l’ayant pratiquement lâché. Il avait tout juste la force de se traîner de son fauteuil à la porte d’entrée lorsqu’il fallait ouvrir aux rares visiteurs, entre autres Svetlana Aleksiévitch, première lauréate biélorusse du prix Nobel de littérature (2015), qui a dit l’importance qu’avait eue pour elle la découverte des poèmes de Véniamine Blajenny. Après le départ de sa femme Klavdia, il se laissa mourir à son tour pour la rejoindre au plus vite « dans le jardin des âmes », le 31 juillet 1999. En léguant de vastes archives, une foison de cahiers et feuillets qu’il appartient aux chercheurs d’explorer et étudier en vue d’une édition plus ou moins exhaustive. Dmitri Strotsev, excellent poète russophone de Biélorussie, qui est l’un de ceux à avoir le plus fait pour la diffusion des œuvres de son compatriote, projette de créer le prix de poésie Véniamine Blajenny afin de mieux marquer sa popularité grandissante parmi les nouveaux lecteurs. Victor Chklovski, réputé pour une formidable intuition en matière de littérature, ne lui avait-il pas prédit il y a près d’un demi-siècle : « Personne aujourd’hui ne vous connaît ; tout le monde un  jour vous connaîtra ».

Henri Abril
 
 
Véniamine Blajenny, La Mort et Chagall, poèmes choisis, traduits et présentés par Henri Abril, Circé, 2026, 240 p., 24€. (Ce texte publié ici est aussi la préface du livre)

 

 

Extraits

1
Et j’ai tenu pour vivants tous les suppliciés
Dont le regard d’adieu luisait d’espoir,
Tous ceux qui repassaient en nuages sanglants
Au-dessus des gibets, des abattoirs.
 
J’ai tenu pour vivants ceux qu’en secret
Les listes des bourreaux voulaient anéantir,
Ceux qui étaient biffés comme en passant.
Vous tous aussi, mes poètes martyrs.
 
Et j’ai tenu pour vivant le petit moineau
Abattu par une fronde d’enfant,
Et dont sur vos chemins, sur une pierre,
Séchait encore le sang innocent…
 
2
Sauvages, barbares mes mots,
Mais c’est avec eux qu’un matin
Je me suis adressé à Dieu,
Mon front abaissé vers Sa main.
 
Et sublime d’indifférence
Il me pardonna, pauvre fou,
D’avoir pépié, sifflé Son nom,
Avant de hurler comme un loup.
 
Et mon âme, éternelle errante,
Libre de péchés, le Très-Haut
La bénit alors, m’élevant
Au rang de bienheureux idiot.
 
3
Dieu m’abreuva de l’amer venin des origines
Puis me chassa comme un chien à travers la Russie,
La renommée honteuse me suivait, vipérine :
Je ne suis pas moi-même, mais cela ou ceci.
 
Un bouffon, un fripon, le défroqué Raspoutine
Qui empeste la peau de bouc à plus d’une verste…
Mais quel Raspoutine, que diable, si mes voisines
Sont les fourmis et je ne prie que le Christ sylvestre ?
 
4
Sur mon visage mort je lirai
Les traces d’écritures barbares ;
Sur un marbre, à moitié effacée,
La vague empreinte de ma mémoire.
 
Sur mon visage jaune d’effroi
La succession de tous les ravages :
Ici fut détruite l’antique Troie,
Ici fut pillée, brûlée Carthage. 
 
5
J’écris pour l’Éternité.
Sans bien savoir pourtant
       à quoi elle peut ressembler.
 
A-t-elle un nez crochu
       qui retient
       des bésicles à monture de fer ?
 
Ou est-ce une immortelle fillette
qui tourne dans sa robe fleurie
        au milieu de l’été ?