Velimir Khlebnikov, « poèmes 1908-1922 », lu par Philippe Di Meo, (III, 8, notes de lecture)


Plus de cent ans après sa mort, Philippe Di Meo relit Velimir Khlebnikov, ainsi qu’il faut relire un grand poète.


 

L’œuvre malheureusement encore trop peu connue en France est de celles qui interrogent en profondeur la tradition dans laquelle elles s’inscrivent pour tout à la fois la reparcourir et vouloir la remodeler pour lui donner un avenir. Force est de constater que, comme celles d’Arthur Rimbaud et de Lautréamont, la poésie de Khlebnikov porte les stigmates indélébiles des changements de l’époque qui l’a vu naître, et par conséquent de l’imaginaire qui l’accompagne, celle d’une industrialisation sauvage bousculant tout clair repère de par ses incessantes révolutions techniques et sociétales spectaculaires.

Khlebnikov (1885-1922) est des plus conscient du moment où il est contraint d’évoluer. Comme Andreï Biély, il a reçu une formation de mathématicien à un moment où lucides sur leur retard technique,  des États tel le Japon et la Russie valorisaient notablement l’école et l’université. Il est né à Kazan, dans une famille de scientifiques, là où l’Asie et l’Europe se rencontrent. Autrement dit, aux confins de deux mondes juxtaposant sans nuances modernisme et archaïsme.
Toute l’œuvre semble, dans sa structure implicite d’« amphisbène[1]», conjuguer ou apposer deux directions contradictoires : l’exaltation d’une primordialité immémoriale et l’abandon effréné à une modernité déconcertante. Passion qui chez Khlebnikov s’assouvit dans un arpentage encyclopédique indéfini, une quête d’espace où la syntaxe se dilate mais aussi dans une sorte de dromomanie. « J’éprouvais une authentique faim d’espace (..), je parcourus deux fois la ligne Kharkov-Kiev-Petrograd. Je ne sais pas pourquoi », pourra-t-il par exemple écrire pour évoquer la sorte de transe physique et mentale en accord avec pareille inclination.  C’est que le poète vise une « nouvelle vue », une « nouvelle vision » : une « nòvoe zrènie » et s’essaie à vivre selon ce principe. En exacerbant volontairement tous ses sens, attitude si caractéristique, aujourd’hui encore, semble-t-il, de notre univers mental et social. Exacerbation valant aussi comme une manière « dérèglement ». Celui d’un productivisme introjecté. Peut-être.

Et cela, tout en déplorant que la littérature russe ait oublié Kazan, « les très anciennes routes pour l’Inde, les rapports avec les arabes » et qu’elle néglige l’Oural et la Sibérie, et ses « archaïques légendes », et l’Inde elle-même où les « hommes vivent parmi les dieux. »

Hugo Ball a peut-être bien saisi la mobilité physique et mentale de l’homme, il l’a qualifié lapidairement, mais de façon somme toute évocatrice, d’« infantile / donquichottesque / grammairien et jongleur verbal. » Ressemblant à sa définition en raccourci, le Russe ne conserva jamais soigneusement ses manuscrits. Ce qui fait que tout texte de Khlebnikov tourne autour de plusieurs variantes. Souvent ses poèmes écrits sur une même feuille s’estompent l’un dans l’autre pour réapparaître à des années de distance comme deux poèmes différents, souligne Angelo Maria Ripellino dans une remarquable édition italienne[2]. Les dater s’avère difficile car il ne les datait pas ou leur attribuait des dates fantaisistes. Qui plus est, ses admirateurs les rétrodataient souvent pour en augmenter la réputation de précurseur. En outre, les textes donnés à l’impression ont le plus souvent été choisis par d’autres mains que les siennes parmi des masses de manuscrits.

Chez lui, on peut généralement relever une instabilité sémantique et grammaticale prononcée. Par exemple, le passage du deuxième au troisième pronom personnel du singulier. On observe en sus un changement obsessionnel des temps verbaux : du passé au présent, du présent au futur, du futur au passé. De brusques apostrophes au personnage ou à l’objet du poème ne sont pas non plus exceptionnelles. De la même façon, on relève aussi des interruptions inattendues de certaines de ses pièces, un peu comme s’il coupait soudainement court (Ripellino).

Khlebnikov procède assez souvent à un émiettement de ses métaphores en petits noyaux itératifs. Après avoir posé une image, il la brise en morceaux, autrement dit, la repropose de loin en loin à plusieurs reprises non sans la varier au moyen d’ajouts ou de soustractions comme si le lecteur était incapable de suivre son discours. D’où parfois un phrasé pléonomastique complexe qui n’est pas sans évoquer à l’occasion, dans un langage tout autre, le primitivisme d’un peintre comme Mikhaïl Larionov. Fils d’un ornithologue, d’entre tous les poètes, Khlebnikov serait en outre celui qui aurait fourni la plus vaste série de métaphores animales à en croire un critique russe du temps.

L’œuvre poétique introduit le plus clair du temps à un estrangement de tous les instants. La syntaxe s’avère bousculée sinon incohérente. Certains détails peuvent prendre des dimensions gigantesques en regard de l’ensemble où ils prennent place. Au sein du tissu verbal, prenant pour modèle les comptines, les jeux et les dessins d’enfant, les répétitions, les allers et retours des images se parent avec bonheur d’une fragilité et d’une grâce de lépidoptères. La fameuse « dètskost », l’infantilité, est chez lui, comme chez d’autres futuristes russes, une des ressources mises à contribution. Elle sanctionne une explosion vitaliste échevelée exaltant l’enfant, le sauvage parfois identifiés aux grillons, aux papillons d’une zoologie elle aussi enfantine ou fantasque.

Nous l’avons dit, Kazan, autrefois capitale de la Horde d’or, est la ville où Khlebnikov a vu le jour. C’est par sa situation géographique un carrefour culturel qui a visiblement sollicité la sensibilité du poète. Alors comment ne pas nous souvenir d’une réplique célèbre de l’Alexandre Nevsky de Sergueï Eisenstein ? « À Kazan ! À Kazan ! » pour aussitôt lui attribuer un sens métaphorique dans lequel Khlebnikov se surimprime[3] inextricablement à Kazan et dans laquelle Kazan transparaît comme la représentation héraldique chatoyante et un brin énigmatique de sa poésie.

Philippe Di Meo
Vélimir Khlebnikov, Poèmes 1908-1922, édition bilingue, traduction et préface de Christian Mouze, La Barque Éditeur, 103 p., 22€

[1] Amphisbène : serpent héraldique possédant une tête à chacune de ses extrémités.

[2] Angelo Maria Ripellino, Poesie di Chlébnikov, saggio, antologia, commento. Einaudi, Turin, 1968 auquel nous empruntons beaucoup.

[3] Pour cette notion, se reporter à Andrea Zanzotto, Vocatif suivi de Surimpressions, Maurice Nadeau, Paris2016. On renverra également le lecteur curieux à René Noël, Création critiques (des mimésis), Khlebnikov, La Nerthe, Toulon, 2020.