L’atypique aventure de ‘Catastrophes’ s’achève mais ce trio créatif (Vinclair, Albarracin, Condello) nous en a fait un livre insolent !

L’inventive et athlétique revue numérique « Catastrophes » (2017-2025) vient de tirer son irrévérence, et voici sa sorte de testament (papier, comme pour un adieu lisible à loisir et stable), regroupant moins ses dernières volontés que ses ultimes fulgurances. « La poésie est un travail de la forme » (ce qui donne raison aux formalistes, dit Pierre Vinclair), mais « la forme est un travail du monde » (ce qui, ajoute-t-il, justifie leurs opposants lyriques), mais, pour en tenter l’audacieuse et neuve synthèse (« Catastrophes » ayant, comme on va voir, fait travailler les unes dans les autres les formes du monde dans la répercussion critique d’une parole qui les démêle en y mêlant les siennes ; autrement dit ayant – ce qui se déduit simplement des deux rivales affirmations de Vinclair – compris la poésie comme travail du travail du monde), ils s’y seront mis, ces huit années, à trois. Voici, avec ce volume conclusif, leur propre bilan.
Chez Guillaume Condello, poète hanté par la juste contribution, fraternelle imagination et lucide intransigeance vont de pair :
« … Hors le travail le monde emporté sur la pente
Où nous sommes bientôt changerait de visage «
« … D’autres bêtes viendront traverser les frontières
Nulles que l’on dessine au milieu pour tromper
Le désir de croire que l’on est quelque part »
« … Ô empires toujours en ruines qu’on fait naître
De rien dans le fracas temporaire des corps
Qu’on voudrait contenir dans le plan d’une histoire
Sur la page froissée où les continents vont. «
(trois extraits de « Accidentés »)
À côté de Condello (archiviste élégiaque et scrupuleux), Laurent Albarracin (« poète de l’image et du trait d’esprit », ou « essayiste de la nuance et de la formule », comme le résume parfaitement Vinclair), nous ravit ici, en trapéziste méticuleux et enjoué :
« Arbres d’hiver
vierges au fusil d’absence
et châteaux de bois sec
vous tenez dans vos rameaux
l’édifice brisé.
L’attente est un bleu qui tire
sur l’ambulance.
Dans la cuisine
la bouilloire comme un train sur le lait«
(Poème à Sylvia Plath)
Pierre Vinclair lui-même, enfin, arpenteur vorace et bulldozer surdoué, en maître d’œuvre de ce volume, y résume en 46 sobres pages (!) l’invention et le devenir de « Catastrophes » (et ce terme disait bien, en effet, violence acquise par profondeur et, réciproquement, éclairage par dévastation) en revue du Recommencement – telle que le formulait son étonnante fin d’édito (octobre 2017) du premier numéro :
« Catastrophes naît de deux constats, et d’une envie. Premier constat : la poésie contemporaine a tendance à l’écartèlement, entre un parti de la profondeur (qui offre des visions) et un parti de la violence (qui tourmente la langue). Les deux côtés se côtoient difficilement, se repoussent ; chacun veut moquer l’autre et tombe dans la caricature ; la profondeur se dit lyrique, la violence expérimentale. Deuxième constat : les plus grandes œuvres furent celles qui réussirent l’exploit d’unir ces instincts opposés, de déchiqueter la langue qu’ils avaient reçue mais dans de puissantes oraisons. Leurs textes n’étaient pas simplement habités d’un sens profond, ou d’une originalité stimulante : ils recommençaient.
La profondeur fait comme si le monde la précédait ; elle vient dans l’après-coup en révéler les significations inaperçues. Ce faisant elle doit accepter la langue qui, la première, a dit le monde. Et faire comme si celui-ci avait un sens : elle risque la théologie. À l’opposé, la violence veut refuser à la langue commune de dire quoi que ce soit du monde ; elle la bloque, la troue, l’explose. Mais elle s’empêche alors tout accès à ce qui pend de l’autre côté des mots, et reste à bégayer son scepticisme. Qui recommence prend sur lui de redire le monde ; les pavés qu’il catapulte sur la langue commune, pour en détruire les galvaudages, sont aussi des briques à l’aide desquelles on peut bâtir de nouveaux abris. Au recommencement est le poème.
Deux constats, disais-je, une envie : (…) un puissant désir de tout recommencer« .
« Catastrophes » – Vinclair se proposait d’abord pour nom « cRéation », ou « La catastrophe enchantée », puis Condello ajoute à cette catastrophe sa majuscule et son pluriel, tout en la laissant seule en titre (Albarracin y a sans doute veillé !) pour ne pas présumer, hors d’elle, de sa capacité d’enchantement (!), et laisser pour ça les catastrophes (les crises en éventail) se débrouiller entre elles. « Catastrophes » n’est pas d’abord ici « désastres brusques et effroyables », mais, même quand c’est le cas, les voilà assez diverses pour (peut-être), comme apocalypses rivales, se tempérer les unes les autres, s’intimider assez pour s’entre-dissuader d’avoir (forcément et unilatéralement) lieu. Bien sûr, le monde d’innovations périlleuses et la contre-productivité du génie contemporain (de 2017, alors) comptaient : folles perturbations dont on se sait victime tout en s’en devinant cause, communautés exposées aux conséquences de leur réussite même, impérieux boomerangs revenant sur les crânes qui les conçurent etc., mais d’abord surtout (montre Pierre Vinclair), créations qui tournent mal (en tout cas tournent autrement que prévu ; car même si l’on s’attend lucidement au pire, celui-ci arrive, non comme on l’attend, mais comme il l’entend). L’idée est que le propre de l’homme est la créativité catastrophique (la nécessité, elle, ne se convertit à rien), puisque seule une liberté (qui peut autrement qu’elle-même) tourne mal (c’est à dire autrement que bien) : c’est chez l’homme créer qui seul tourne mal, c’est ce qui a su se passer du passé pour se rendre présent qui fait émerger ce que les ressources présentes ne sauront pas parer. Et justement aussi : l’accompagnement des méfaits de la création doit lui-même être créé, ou ne sera pas : plus de causes de ce qui se produit furent sans précédent, moins l’on disposera, pour maîtriser ce qui en arrive, de précédents donnés. Faut ainsi, pour amortir la crise du monde, ne travailler contre elle qu’à son rythme (à elle), et la comprendre assez pour saisir où et comment la contredire : comme disait déjà à peu près Einstein, on ne commente pas une crise dans les termes mêmes qui l’ont précipitée ou dont ceux-ci héritent. Il faut donc créer les termes de sa critique pour saisir comment (voire pourquoi) créer tournait mal. Vinclair, libre et pertinent, le dit évidemment mieux, de trois façons :
« Il y a des catastrophes : le facteur Réel (comme un cheval) se rebiffe. Vient briser le miroir sans tain des mots de la tribu – il ne saurait s’agir de le lustrer, en leur donnant un sens plus pur. Mais l’éclater à coups de banderilles : Vlam ! Boum ! Shebam ! Nous travaillons – nous apprenons à parler, des catastrophes. (…) Le cœur de Catastrophes, me semble-t-il, était l’articulation de la création et de la critique…«
« La critique et la poésie apparaissent comme les deux opérations symétriques de la création (…) Il s’agit de comprendre ce que cela me fait, mais pour comprendre ce que cela me fait, je suis obligé de mouiller la chemise, de donner du mien, autrement dit de prêter de ma propre matière créatrice. La critique est une contagion non seulement du sens, mais de la création du sens. C’est pourquoi le poète tout particulièrement s’y colle, lui dont le travail est précisément de créer-en-phrases. »
« Pour ce que j’en pense moi, je dirais que le Schmilblick est infini – et que l’intérêt consiste donc moins à apporter telle ou telle réponse sur laquelle on pourrait s’endormir, que de s’enfoncer joyeusement, ensemble, dans une série de problèmes de plus en plus inextricables en y répondant par des échafaudages plus ou moins branlants. Je dirais donc que Catastrophes n’a rien changé à rien ; mais que le temps où nous l’avons animée, nous avons fabriqué et animé une sorte de monde«
« Ensemble » (s’enfoncer joyeusement dans le problème que l’homme s’est fait devenir pour lui-même), voilà l’affaire. « S’enfoncer » est toujours dramatique (l’intensification d’une action vient provoquer et perturber le cours des autres), mais pas nécessairement tragique (après tout, la mort n’est un scandale que si le compte de vie utile ou digne n’y était pas), et « joyeusement » (« Vlam, Boum, Shebam« ) rappelle que l’imprévu est condition d’advenue, aussi, de l’inespéré (le tremblement de terre qui abat le palais du tyran, la pandémie confinant les pollueurs, l’inondation emportant ou l’orage foudroyant nos fake-prophètes) : un « martelage » nouveau se propose quand le réel en crise laisse créer ce qu’il n’empêche plus, la création renouvelant l’antagonisme même des forces qui lui a offert son occasion. Mais surtout « ensemble », en effet : le collectif ici s’éveillant et s’extirpant du commun, la mouvance, en zadiste de l’inexploré, se déportant établir sa cabane (Vinclair encore : « Le groupe permet seulement de ne pas mourir : grâce à lui, le zadiste peut se loger, boire, se nourrir, se soigner. Mais pour le reste, celui-ci vit dans sa cabane, sise directement dans la forêt : il faut donc voir ici le collectif plutôt comme l’assistance minimale nécessaire pour pouvoir ne pas vivre en société »). Mais « ensemble », ce ne fut pas seulement Laurent, Guillaume et Pierre, mais 336 auteurs pour 927 articles ou poèmes, dont, ici même, trois contributions particulièrement remarquables d’Ivar Ch’Vavar, l’homme aux cent trente hétéronymes (qui donne sa version du catastrophique : la perversion par procurations), Sophie Martin (un texte subtil, d’une prodigieuse vivacité, sur l’optimale – chronologique et littéraire – adaptation aux catastrophes) et Julien Boutonnier (qui avoue son exorcisme éditorial, – sa mise discursive aux abonnés absents -, de l’incarnation propre : obtenir « une certaine consistance sociale » à n’être plus qu’une pensée publique, en tout cas : publiée ! La catastrophe rendant ainsi l’impossible familier, et l’obsession hospitalière …). Auteurs qu’on se permet de citer ici, dans cet ordre, sans commentaire ni précautions – et surtout, comme on comprendra tout de suite, sans réserves !!!
« J’arrive un soir chez ma grand-mère, à Berck, vers 1975. Mon jeune oncle, Konrad Schmitt, qui vit là, est seul quand j’arrive. Je vois immédiatement qu’il est dans un état de grande angoisse. Sans attendre une minute, il me demande de lui venir en aide. La grand-mère (qui peut revenir à tout instant) a découvert sans les chercher des textes de lui qu’il a laissé traîner (en dépit de mes admonestations), où il parle d’expériences zoophiles, imaginaires, c’est entendu, mais dans les termes les plus crus. Poules, vaches, chienne. La grand-mère est absolument outrée (il m’informe qu’elle a eu une crise d’étouffements) que son fils ait pu vivre de telles choses, et pire encore les mettre par écrit. Il lui a affirmé que ces textes n’étaient pas de lui : je lui aurais demandé de recopier à peu près au propre mes brouillons !
Sur ce la grand-mère arrive, elle m’entreprend aussitôt, Schmitt, derrière elle, me fait des signes désespérés … Je comprends que je n’ai d’autre choix que de revendiquer ces textes comme les miens.
Je n’ai rien inventé, Laurine (Goudroye). C’est la première fois que je raconte cette histoire, absolument véridique. Remarquez qu’à cette occasion, je deviens, sans que le mot soit prononcé ni même pensé, l’hétéronyme de Konrad Schmitt » (I.C.’V.)
« Je pense que le récit en prose est supérieur au récit en poésie ; que les époques de prose sont supérieures aux époques de poésie. Ça ne me fait pas spécialement plaisir. J’aime tant Rutebeuf, Villon, Corbière et William Cliff ! Mais la prose est le langage de ceux qui dominent la situation. La prose est ce qui aide à vivre bien, la poésie est ce qui aide à vivre mal. Le comique est ce qui aide à vivre bien, le tragique ce qui aide à vivre mal.
Évidemment, ce qui est ennuyeux, c’est quand on se rend compte que vivre mal est souvent plus intéressant que vivre bien. La partie de la vie où l’on a l’énergie de vivre mal, où vivre mal ne nous fait pas de mal, où l’on peut vivre mal sans dommage est la meilleure. C’est en général ce qu’on appelle la jeunesse. La fin de la jeunesse arrive précisément au moment où on se rend compte qu’on ne peut pas vivre mal sans dommage. Alors, soit on se laisse définitivement endommager parce qu’on a profité de l’intérêt profond de vivre mal et on ne peut s’en passer ; soit on s’organise, avec la conscience douloureuse que l’organisation est mortifère.
Ce qui est ennuyeux, avec le fait de vivre bien, c’est qu’on manque des choses extraordinaires ; des désespoirs extraordinaires, des joies extraordinaires ; qui vous rendent malade ; mais qui sont extraordinaires. Des mélancolies qui vous mettent à plat – la sensibilité incroyable qu’on possède quand on est à plat ! – ; à plat, à un niveau de profondeur où la poésie vient toute seule, où la prose est inaccessible et où on ne peut pas avoir une vie professionnelle dynamique, pas consommer sereinement, pas avoir une vie de famille heureuse et des enfants dégourdis.
Ce qui est ennuyeux, c’est qu’il y a des époques où il est plus intéressant de vivre blessé, et des époques où il est plus intéressant de vivre épanoui. Ou bien : il y a des époques où la vie épanouie est moins débile qu’à d’autres. La vie épanouie, aujourd’hui, en tient une sacrée couche. L’idéal serait de nous rassembler pour faire que notre époque soit plus intéressante à vivre en étant épanoui que blessé. Mais chacun est très seul et la poésie est si belle » (S.M.)
« C’était la vingt-quatrième année d’une existence. C’était une solitude tourmentée dans un petit appartement. C’était une subjectivité difficile. On s’insultait soi-même devant le miroir ; on crachait sur l’image ; on se donnait des gifles ; on griffait les joues du visage ; on passait des moments assis sous le bureau ; on se balançait d’avant en arrière, on cherchait le bercement et le sommeil ; on prenait de très longues douches parce que l’eau chaude redoublait la peau et donnait l’impression d’une enveloppe réconfortante. C’était un temps désorienté : des impasses un peu trop unanimes«
« Un authentique processus de création tient autant à la capacité de l’auteur de rester dans le droit fil de son rêve qu’à sa faculté de laisser le texte se révéler dans une succession de hasards et de nécessités parfaitement inassimilable. C’est pourquoi ce n’est que dans l’après-coup que je peux construire un réel entendement du livre dont je suis pourtant l’auteur« .
« La jouissance est à situer à bonne distance du plaisir. La jouissance s’organise autour d’un reste, d’une trace, soit d’un réel qui résiste à l’emprise de la signification. En cela, elle se manifeste sous la figure d’un appel à l’impossible, celui visant à assimiler dans son intégralité la part que laisse en nous l’intensité de certains vécus. Si cet appel est à l’impossible, c’est parce qu’il est entendu, en effet, que jamais une élaboration, jamais une expression, n’abolira le réel (…) À bien y réfléchir, rien ne se présente comme plus pérenne que l’impossible »
» La littérature, en tant qu’emploi performatif de la langue visant à fabriquer le monde, met en fonction l’inclination elle-même performative du langage de l’obsédé » (quatre passages de J.B.)
Forment ce volume d’autres excellents textes, qu’on regrette de ne pouvoir citer (Michèle Métail, Jules Masson Mourey, Emmanuelle Pireyre et … la merveilleuse Elizabeth Browning, traduite par Vinclair) – volume qui contient donc, sur papier (grâce à l’éditeur réunionnais Charles-Mézence Briseul), la fin de Catastrophes. Trois magnifiques comparses, on l’a vu, ont fait et obtenu que le meilleur d’eux y dise « Nous », et une catastrophe, comme péripétie par principe concluante (puisque rien n’y sera après elle comme avant) contient logiquement sa propre péremption, puisque la réalité qu’elle est toujours aussi est faite pour disparaître dans la réalité même qu’elle aura changé. Mais, à côté d’ahuris conchiant tout ce qu’ils touchent et de fanatiques ne comprenant que ce qu’ils croient, quelle joie cette géniale péripétie nous aura donc été ! Car :
« La poésie fonctionne comme les sables mouvants : si l’on est immobile, on reste à la surface; en revanche, plus on s’agite et plus on s’enfonce (…) Quelques personnes décident de s’agiter ensemble, de manière coordonnée : elles consentent à s’enfoncer plus encore qu’elles ne le feraient toutes seules, à décocher des gestes plus francs, plus lourds – l’enfoncement est bientôt leur unique préoccupation, et c’est seulement depuis la surface que les spectateurs réfléchissent, dans le mouvement qui les enfonce, une « ligne directrice » [La création poétique est toujours collective] » (P.V.)
Marc Wetzel
janvier 2026
Catastrophes 5 – La fin de l’aventure – sous la direction de Pierre Vinclair, Le corridor bleu, 2025, 262 p., 20€