Gérard Bocholier, entretien avec Grégory Rateau (III, 8, entretiens)


Grégory Rateau interroge Gérard Bocholier sur l’ensemble de son travail mais aussi plus précisément sur «L’accueil du jour ».


 

 

Gérard Bocholier, né en 1947 à Clermont-Ferrand, est poète, critique littéraire et agrégé de lettres. Il a longtemps enseigné en classes préparatoires, tout en développant une œuvre poétique marquée par une profonde dimension spirituelle. Depuis 1991, il dirige la revue Arpa, fondée en 1976, qui défend une poésie exigeante, attentive aux voix contemporaines françaises et étrangères. Auteur de très nombreux recueils, Bocholier poursuit une écriture de l’épure, de la ferveur et de la lumière, où la nature, la foi et le temps humain dialoguent constamment.



Grégory Rateau (GR) : Vous avez souvent évoqué l’écriture comme un exercice spirituel. En quoi la foi chrétienne ou la spiritualité religieuse occupe-t-elle une place dans votre poésie ? La poésie est-elle pour vous une forme de prière, de veille, ou de résistance à l’opacité du monde ?

Gérard Bocholier (GB) : La foi chrétienne occupe une place essentielle dans ma vie, depuis toujours. Mais c’est un mûrissement spirituel assez lent qui m’a conduit à écrire sans doute plus clairement dans la lumière de la foi. Il a eu lieu quelque temps avant mon départ en retraite d’enseignant, en 2009. J’ai écrit mon premier livre de « psaumes », Psaumes du bel amour, un peu comme si je pratiquais des exercices spirituels. Par la suite, j’ai rassemblé dans un petit essai, Le poème exercice spirituel, des méditations et des réflexions sur la poésie, qui pour moi est souvent sur le seuil de la prière. Elle est comme la vie, entre deux, selon la formule de Blaise Pascal, « la chose du monde la plus fragile. »


GR : À quel moment la poésie a-t-elle pris place dans votre vie, et quelles influences fondatrices ont façonné vos premiers pas d’écriture ?

GB : J’ai aimé la poésie dès ma prime enfance. J’entendais des poèmes récités par ma mère, auprès de mon lit, avant de faire mon entrée à l’école primaire, où la récitation était un merveilleux moment pour moi. Puis, dans l’adolescence, la découverte tout à fait inattendue à l’étal d’une librairie d’un volume de Pierre Reverdy, un poète dont le lycée ne m’avait jamais parlé, fut une véritable révélation. Les écrits de Reverdy sur l’émotion et la fonction poétiques m’ont guidé dans mes essais d’écriture. Des rencontres importantes, par la suite, ont marqué mon œuvre : celle de Jean Grosjean, que je vis à la NRF, celle de Anne Perrier, qui devint mon amie.


GR : Vous dirigez la revue Arpa, fondée en 1976. Comment cette revue a-t-elle évolué au fil du temps, et quel rôle joue-t-elle selon vous dans le paysage poétique contemporain ?

GB : La revue Arpa que je dirige depuis si longtemps fut d’abord une petite revue d’une dizaine d’amis de la région d’Auvergne. Elle a pris progressivement un essor remarquable et remarqué, citée parmi les plus importantes revues de poésie contemporaine. Elle vient de faire paraître son numéro 150 et fêtera en 2027 ses 50 ans. La même ligne directrice la gouverne, avec sans doute encore plus d’exigence que dans ses débuts. Elle est ouverte à tous les styles, pourvu qu’ils procèdent d’une réelle recherche intérieure.


GR : Quels conseils donneriez-vous à la jeune génération qui souhaite se lancer dans la poésie aujourd’hui, dans un contexte où dominent vitesse, visibilité et réseaux sociaux ?

GB : Beaucoup de jeunes poètes débutants envoient des textes à la revue. Nous aimons publier des inconnus dans chaque numéro. Certains me demandent des conseils, très difficiles à donner en cette matière. La poésie est un exercice solitaire, qui avance sur un chemin parfois escarpé ou ténébreux. Elle n’avance vraiment que lorsqu’il y a un ardent désir et demande beaucoup de patience et d’humilité.


GR : Quel regard portez-vous d’ailleurs sur les nouvelles scènes de la poésie – lectures performées, slam, réseaux sociaux – alors que vous appartenez à une génération plus discrète, tournée vers l’intériorité ? Comment percevez-vous cette évolution de l’oralité ?

GB : L’oralité n’est pas neuve. Les peuples ne sachant pas encore lire écoutaient les aèdes, les troubadours… Aujourd’hui, on lit de moins en moins de textes imprimés sur papier. Les écrans tendent à remplacer la lecture silencieuse d’un livre, pourtant irremplaçable, par des images et des sons aussitôt effacés. Les nouvelles formes, qui visent plus au spectacle, ne conviennent pas à n’importe quoi. Il est des poèmes qui ne peuvent être lus que dans le silence. J’ai beaucoup aimé lire à haute voix devant mes étudiants pendant 40 ans. Je ne pratique pas beaucoup de lectures publiques, où je préfère lire les autres plutôt que moi.


GR : Plusieurs de vos recueils revisitent les âges de la vie. La poésie vous aide-t-elle à traverser ces étapes ? Comment votre écriture s’est-elle transformée avec les années ?

GB : Ecrire, c’est se livrer. La formule mauriacienne me convient tout à fait. Même sans le vouloir, le poète livre un peu de ses secrets. Avec le temps, mon écriture est allée, il me semble, vers plus de transparence, plus de simplicité. L’âge nous dénude, et l’écriture n’est que le reflet, déformé toujours inévitablement par son langage particulier, de notre histoire intime. Parallèlement à la poésie, j’écris mon journal, depuis l’adolescence. Il me permet de dire plus directement ce que je sens, ce que je vis.


GR : Que signifie pour vous le titre L’Accueil du jour ? S’agit-il d’accueillir la lumière, le temps qui passe, la présence divine, ou encore une certaine fragilité de chaque matin ?

GB : Le titre de mon livre L’Accueil du jour est à double sens : il s’agit de l’accueil que l’homme fait à la lumière et de l’accueil que Celui qui est la lumière nous réserve. Il y a, à mes yeux, une forme de réciprocité dans l’invisible. Nous avons vocation à cet invisible, qui pour les chrétiens est une personne, un visage, mais Dieu a terriblement besoin de nous, puisqu’il est la pauvreté et la faiblesse mêmes.


GR : Le poème y apparaît souvent comme une marche, un passage, une traversée. Ce recueil raconte-t-il aussi une étape personnelle, existentielle ou spirituelle de votre vie ?

GB : Mes livres suivent toujours le même chemin, qui conduit du charnel vers le spirituel. L’ordre des poèmes dans le livre est, à cet égard, essentiel pour moi. Chemin vers le vrai et le beau, vers la vraie vie surtout. Je reviens toujours à Pascal : « Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais mais nous espérons de vivre… » Chaque poème est ainsi une petite halte, une petite étape, dans cette marche pas à pas vers la Vie.


GR : La mort, l’offrande, la lumière et l’attente structurent de nombreux poèmes. Comment avez-vous pensé l’équilibre entre la méditation spirituelle et l’émotion humaine, très incarnée, qui parcourt le livre ?

GB : Le plus grand mystère est celui de l’Incarnation. Lorsque j’écris un poème, je m’efforce de tenir ce que Charles Péguy appelle « la double racination » : « Car le surnaturel est lui-même charnel. » La vie de tous les jours, les moindres choses, la matière terrestre, la nature et ses flux de vie sont les éléments premiers qui nourrissent et stimulent le sens poétique. Il y a du sacré en tout, le poète le voit, le respire. Son inspiration s’élève alors, à partir de là, vers le surnaturel, le spirituel. Sans le charnel, le très humain, le spirituel repose sur du vide.


GR : La langue du recueil est à la fois épurée, presque transparente, et pleine d’images très denses. Comment travaillez-vous cette tension entre simplicité et intensité ?

GB : On peut être simple et intense à la fois. C’est même, à mes yeux, l’idéal à atteindre. Je pense toujours à mon amie Anne Perrier, qui citait Jacques Maritain parlant des « moyens temporels pauvres », que les plus grands poètes ont mis en œuvre : « Plus ils sont légers de matière, dénués, peu visibles, plus ils sont efficaces. » Il ajoutait : « À cause de leur pureté, ils traversent le monde d’un extrême à l’autre. » Il y a là un idéal de sublime pauvreté que je m’efforce d’accomplir. Cela se fait en retranchant, en élaguant, en laissant du temps et de l’espace au silence. « Ecrire presque pauvrement. Mais ne pas penser pauvrement », notait Roger Munier, un ami cher que je lis souvent.


GR : Comment choisissez-vous les motifs qui reviennent de livre en livre – la neige, la vigne, l’aube, la lumière, les chemins, les oiseaux ? Relèvent-ils de la mémoire, du paysage intime, ou d’un vocabulaire spirituel propre à votre œuvre ?

GB : Les motifs récurrents, les images, sont des parts de la personne profonde, qui révèlent bien sûr ce que la mémoire affective a conservé, l’histoire intime qui a façonné l’individu. L’enfance est à cet égard une sorte de réserve inépuisable de souvenirs, de sensations, d’émotions. Certaines images proviennent aussi de la lecture des textes évangéliques, elles ont été pleinement assimilées, sont entrées dans ma vie intérieure. Elles resurgissent quasi naturellement dans certains poèmes.


GR : Avec votre expérience de poète, de directeur de revue et de lecteur attentif, comment percevez-vous aujourd’hui l’évolution de la poésie contemporaine, en France ou ailleurs ?

GB : La poésie contemporaine est très vivante et très diverse. De multiples styles, de multiples voix, très différentes, se font jour. Mais les tentations sont toujours les mêmes : « l’engagement » comme on dit, qui emprisonne plus qu’il ne libère et, à l’autre extrême, le formalisme, la recherche pour la recherche, qui n’est qu’exercice, expérience. La poésie a plus que jamais besoin de sens. La soif de l’absolu ne peut se satisfaire de slogans, de recettes, de fabrications. Le poète doit se risquer, affronter au grand jour toutes ses contradictions, être absolument lui-même.

GR : Selon vous, la place du poète dans la société a-t-elle évolué depuis vos débuts ? Le poète est-il encore une figure d’écoute, de veille, d’alerte ou de consolation, ou son rôle s’est-il transformé dans un monde plus fragmenté, plus immédiat ?

GB : Le poète aujourd’hui n’a pas de grand rôle social. Il est, plus que jamais, dans la pénombre de l’univers culturel. Mais il demeure un veilleur, que l’on va visiter de temps en temps. Sa solitude est plus grande sans doute maintenant que dans les années d’après-guerre. Les écrans, les réseaux le reçoivent, et puis l’effacent. Les livres et les revues sur papier sont terriblement menacés par les techniques de l’immédiat. Les étudiants lisent beaucoup moins qu’autrefois. Le poète doit donner l’exemple de la résistance, même si elle lui paraît désespérée.


GR : Enfin, quel rôle la poésie a-t-elle joué dans votre vie – refuge, dialogue avec le monde, quête intérieure, acte de transmission, manière d’habiter le temps ?

GB : La poésie a été ma respiration depuis l’enfance, elle a imprégné ma pensée et mon âme, elle reste d’importance vitale pour moi. « Ecrire m’a sauvé », disait Reverdy. Une façon de traverser le tragique de la vie, un viatique dans un parcours d’existence plutôt chaotique et tortueux, une préparation continuelle à la mort, toujours dans l’amour et dans l’espérance.


Extraits de L’Accueil du jour, éditions Ad Solem :

Personne ne regarde
Ce que la pluie écrit
Sans faiblir aux lucarnes
On n’entend pas la source
Sous son château de feuilles
Qui persiste et qui tremble
Nul ne voit le chemin
Où ton soir nous précède
Affamé de rencontres
Pourtant tout est venue
Comme un bonheur de neige
Ou de ciel en enfance

Les fils que tu retiens
Brillent dans la rosée
Exultent dans les vrilles
Les pampres qui ruissellent
Avancent jusqu’au cœur
Secret qui s’émerveille
De ce cri du guetteur
Qui t’a vu dans la brume