Stéphane Bouquet, “Neige écran”, journal de lecture de Florence Trocmé


Florence Trocmé rend compte sous forme d’un journal de lecture de sa traversée du livre de Stéphane Bouquet, “Neige Ecran”.




Stéphane Bouquet, “Neige écran”, M/Imec, collection “Diaporama”, 2023, 48 p., 18 illustrations,9€


Avertissement de la rédaction : ce texte n’est pas une note de lecture au sens conventionnel du mot mais un “journal de lecture”, extrait du Flotoir de Florence Trocmé (le texte légèrement modifié sera mis en ligne ultérieurement). Livre lu intégralement après avoir choisi ce même jour des extraits pour l’anthologie permanente de Poesibao.


Neige écran
Alors, pluie battante toujours, pluie écran, j’ouvre de nouveau le livre de Stéphane Bouquet dont j’ai toujours aimé la voix,  Neige Ecran et je lis : « je crois finalement que j’ai tant aimé le cinéma, dont j’ai rencontré la puissance par et grâce à Stromboli, non pas pour les histoires qu’il me racontait – j’ai un goût modéré pour les histoires – mais pour tous ces personnages qui se tenaient face au monde et qui prenaient acte de son infinité inépuisable. »
Rapporter aussi ici qu’entre l’extrait que j’ai choisi pour l’anthologie et cette citation, il est question de Robert Walser et de sa mort dans la neige.
Stéphane Bouquet poursuit : « Le cinéma est donc un mouvement. Comme la poésie. Ouvrir la fenêtre si possible. Sortir si possible. Rejoindre. Aller. Rencontrer.

Les citations
Merci Stéphane Bouquet pour ces mots : « Vous noterez que c’est déjà la quatrième citation, et pas du tout la dernière, et vous en déduirez à raison que j’aime beaucoup les citations. C’est vrai, je les adore et j’adore en abuser. Elles sont une façon de s’entourer des autres et de leur laisser la parole. Elles sont la voix des autres. Je ne conçois pas de livres sans citation parce que je ne conçois pas de livres sans la basse continue de la conversation. » (p. 14)
→ Merci pour ce Flotoir que j’éprouve parfois comme un immense chœur de voix. Au travers de ces milliers de citations que j’y introduis depuis 20 ans.

Poésie et roman
« Un des premiers enjeux de la poésie telle que je la conçois, et la pratique, est la question des pronoms et aussi des prépositions – parmi ou vers ou face à – parce qu’il s’agit de créer des relations – des relations de paroles ou des relations par la parole mais qui la dépassent. Je propose donc cette hypothèse qui ne vaut bien sûr qu’à titre d’hypothèse c’est-à-dire d’ouverture du dialogue : le roman tente de construire un monde complet, ou en tout cas suffisamment complet, pour que ses personnages puissent y vivre. Le poème, lui, constate l’incomplétude du monde et vit à cause de ou grâce à cette incomplétude. Qu’est-ce qu’un vers, en effet, si on y pense de manière très littérale ? Quelque chose qui ne va pas jusqu’au bout de la ligne – quelque chose qui indique le manque, le vide, le blanc, l’interruption, l’absence. «  (p. 17)

Poème, constat d’une absence
Stéphane Bouquet poursuit : « Tout poème pourrait-on dire est plus ou moins le constat d’une absence (…) Bref il manque. Intransitivement. Impersonnellement. Il manque. Comme on dit : il pleut. Il neige. Il manque et c’est le poème. Le poète allemand Paul Celan a écrit un vers qui me semble une définition absolument merveilleuse de la poésie ou plutôt de l’activité de poète ! ‘le monde est loin, il faut que je te porte’ (‘Die Welt ist fort, ich muss dich tragen’) ». (p. 17)

La question du sens
« Le poème fait de son ambiguïté ou de son ambivalence la preuve qu’il y a besoin que quelqu’un décide du sens pour lui. Son obscurité ne serait pas le signe qu’il porte un savoir plus ou moins ésotérique auquel les autres n’auraient pas eu accès. L’obscurité de la poésie est une façon qu’a le poème de demander de l’aide. Moi poème, je demande aux autres de faire un pas vers moi pour essayer de partager ensemble le sens. Moi poème je ne te donne pas la becquée toute crue du sens, plutôt nous allons essayer de bâtir ce sens ensemble. Que quelqu’un me regarde, moi poème, et me signifie qu’il a compris, peu importe quoi (…) (p. 18)

L’art des foules
Stéphane Bouquet qui a beaucoup travaillé sur les films muets des années 10 et 20 du siècle précédent pense qu’un certain art des foules, de filmer les foules, s’est perdu avec l’arrivée du parlant. Hypothèse : « une foule muette est plus impressionnante, plus massive et colossale qu’une foule hurlante ».
→ Mais la photo, elle, garde sans doute l’art des foules, et des visages dans les foules, les groupes humains anonymes. J’en veux pour preuve les impressionnantes photos découvertes ce matin, via le blog de Fabien Ribery, celles de Stéphane Duroy. Pas de foule ici, mais ceux qui font partie des foules et qui font foule.

Chaque mot est un petit récit intime
« Chaque mot, le mot arbre ou neige mais tous les mots, chaque mot, au-delà de ce qu’il dénote, est un petit récit intime – un petit paysage, un petit puits de sensations et de significations à déplier et que le poème peut avoir à charge de déplier : ainsi se dessinerait le portrait intérieur des êtres. » (p. 29)

Du rythme
« Emile Benveniste (…) dit quelque part que le mot rythme vient d’un mot grec rythmos qui voulait dire le cours de l’eau » écrit encore Stéphane Bouquet après avoir fait une vraie apologie de l’eau, des cours d’eau, du bonheur de nager dans l’eau des rivières et de la mer. Il poursuit « J’ai une passion pour le rythme donc dans sa version force fluviale »
Les fleuves, l’eau, les mots en fl
Et Bouquet de revenir sur sa théorie poétique, puisqu’il dit de façon amusante que chaque poète se doit d’avoir sa petite théorie personnelle, « aujourd’hui que la poésie ne ressemble plus à rien (…) rien qui ait des rimes et des mètres, à rien qui ait des formes fixes. » (p. 30) Donc le voilà en passe d’ajouter « un nouvel étage à [s] théorie poétique » : « j’avais eu tort de croire que le poème devait dire quelque chose alors qu’il devait faire quelque chose. Faire quelque chose de ses mains. Faire quoi ? La même chose qu’un fleuve : tenter d’étreindre, couler vers, se jeter dans autre chose. » (p. 34)
Et moi au passage d’admirer la façon dont les flux-filets de sa prose, comme autant de petits affluents, s’en viennent confluer.

La danse
Il y a aussi l’amour de la danse, l’observation de la danse, la fascination pour la danse et cette évidence qui s’est imposée :  « ces corps sont une phrase, ils sont les noms et verbes et adjectifs et pronoms et articles d’une phrase et ils s’enchaînent à leur drôle de façon » (p. 37). Et nouvelle confluence, la passion de la danse vient verser dans la recherche de l’art poétique : « j’ai compris, écrit alors Stéphane Bouquet, que l’unité de base de mes poèmes devait être la phrase et non pas le mot puisque c’est la phrase qui peut figurer explicitement les relations par sa façon grammaticale de nouer les pronoms, les verbes, les noms, les adjectifs, les prépositions, etc. »

Flou
Merveilleux hasard alors que je l’évoquais, spontanément, un peu plus haut, au fil de ma lecture. Voici que Stéphane Bouquet s’arrête sur le flou, parlant de sa découverte d’une métaphysique du vague ou du flou. « Flou encore un mot en fl. Comme affleurer, flirter, flairer. » ; en fait sur les bords les choses ne sont pas claires et il n’est pas facile de tracer une frontière. (p. 38). Métaphysique dit-il encore qui s’inspirerait de la physique quantique
→ Voici un très précieux petit livre publié dans la collection Diaporama de l’Imec. Avec une foule d’échos thématiques, l’eau, les fleuves, les mains, Robert Walser et la bouleversante photo que je ne connaissais pas encore de lui mort, dans la neige, des pas, des taches noires au sol, au milieu de la neige, le 25 décembre 1956.