Corinna Gepner, ‘Une forteresse de roseaux’ et Stéphane Bouquet, ‘Neige écran’


Poesibao a choisi pour ses lecteurs des extraits de deux livres très différents pour les étonnants échos qu’ils semblent recéler.


Corinna Gepner, Une forteresse de roseaux, Éditions La Contre-Allée, 2023, 18€

Stéphane Bouquet, Neige écran, M/IMEC, collection « Diaporama », 2023, 9€


Avant-propos : J’ai toujours tenu l’anthologie permanente pour le cœur de mon travail autour de la poésie depuis ce premier engagement qui a consisté, il y a plus de 20 ans, à proposer un extrait de poésie contemporaine tous les jours, sans exception, sur un site aujourd’hui disparu. J’avais à l’époque tenu cet engagement sur 1000 jours comme je l’avais prévu. Lorsqu’il s’est agi de créer mon propre site, voué à l’actualité éditoriale de la poésie en 2004, le premier Poezibao (avec un Z !), j’ai d’emblée placé le principe d’une anthologie permanente au cœur du projet. Je n’ai pas le calcul exact du nombre d’extraits publiés mais cela se chiffre à plusieurs milliers.
Aujourd’hui, expérience singulière qu’il m’a paru juste de traduire dans le contexte de l’anthologie. Sous la pluie battante de ce matin d’hiver, je commence à chercher dans mes piles de livre un texte pour cette anthologie du jour. J’ouvre successivement deux livres, un peu par hasard (hasart dirait Philippe Jaffeux). Et les deux textes me révèlent d’étranges échos même s’ils n’ont a priori que peu à voir.
Florence Trocmé


Voici donc l’incipit d’un livre de Corinna Gepner, « Une forteresse de roseaux » et celui d’un livre de Stéphane Bouquet, « Neige écran »




La voix lasse, un peu fêlée, de Marcelline Delbecq lisant le texte qu’elle avait écrit sur le film Hôtel Monterey de Chantal Akerman a réveillé en moi le souvenir de mon arrivée à New York. C’était en 1989. j’étais déjà venue dans cette ville, en touriste. Cette fois, j’allais y vivre quelques mois, j’avais un poste d’enseignement à l’université de Columbia. Une petite chambre d’hôtel m’attendait, réservée par ma cousine mariée aux États-Unis, qui vivait dans l’État voisin du New Jersey. J’y suis demeurée peu de temps. Il ne m’en reste pas grand-chose, sinon une impression étouffante d’exiguïté, de laideur et de solitude. Matières synthétiques, plastique, linoléum, même les serviettes de bain avaient l’air artificielles. C’est là que, peu après mon arrivée, j’ai entendu un cri de femme monter de la rue – que je ne voyais pas de ma fenêtre dans les hauteurs -, un cri de terreur folle.
Nous étions en août et il faisait très chaud. Ma chambre semblait bouillir derrière la vitre. Le ciel était chauffé à blanc, des tours alentour les vitres aveuglantes étaient autant d’yeux tendus vers je ne sais quoi. Curieusement, ce cri m’a fait prendre conscience du silence qui régnait dans les lieux. J’aurais pu être complètement seule dans cet hôtel de passage. Du reste, je n’y ai rencontré personne. Il y avait, dans cet immeuble, tout en hauteur où, à partir d’un certain nombre d’étages, on perdait la rue, comme un effacement, du temps et de l’espace, Une concentration progressive, vers un point de chaleur, d’étroitesse et d’absence.
Le quitter, c’était emporté avec soit la brûlure d’un soleil, aveugle et impitoyable.

Dans quelle mesure le photographe devient-il, au moment où il photographie, ce qu’il voit ? Non, ce n’est  pas tout à fait cela, j’essaie de comprendre ce qui se passe lorsque je photographie. Longtemps je me suis crue extérieure à mon objet, créant de la distance. Comme si, plus précisément encore, je savais ce que j’avais sous les yeux.
Que je ne le sais pas, j’ai fini par le comprendre. Que je fais moi-même partie de l’image, je l’ai compris aussi. Je ne suis pas devant, je suis dedans, ce qui veut dire que l’image est aussi ce qu’il y a à côté et, plus encore, parce qu’il s’agit là définitivement de ce que je ne vois pas, derrière.
Alors je reprends ma question initiale, en la modifiant légèrement : dans quelle mesure le photographe devient-il, au moment où il photographie, ce qu’il voit — ou ne voit pas ? La question me paraît mal posée, mais pour l’instant je ne peux faire mieux.
La photographie, miroir du réel, mais non.

Je repensais à un tableau de Soutine, La Marchande de journaux à Montparnasse, tout petit format, portrait qui cadre le visage de si près qu’une partie du chapeau est coupé sur les côtés. Coupée au sens propre : ce que Soutine a conservé d’une toile plus grande qui ne lui plaisait plus. Il y avait donc autre chose, des alentours. On peut regarder la toile sans le savoir, ni le soupçonner, et donc sans ressentir une absence. On peut la contempler dans la conscience de cette absence.

Corinna Gepner, Une forteresse de roseaux, Éditions La Contre-Allée, 2023, 18€
On peut en savoir plus sur ce livre et sur Corinna Gepner sur le site de l’éditeur.


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C’est le 27 décembre 1983. Il fait une vague de douceur extraordinaire. 17 à Marseille. 14. à Paris et la même chose à Caen. 26 à Pau. Noël au balcon. On annonce Pâques au tison sans savoir encore que les logiques du climat ont commencé de se détraquer – obsolètes désormais les dictons. Ce sera bientôt canicule sur canicule et l’extinction de la neige. Quasi plus jamais ce silence si doux de la neige et le cristal clair de la saison hiver. On ne pense pas encore à le regretter. La radio est allumée, ou la télé peut-être, mais la radio plutôt. Une voix (celle des infos sûrement) annonce que pour la première fois le journal Le Monde a publié une photo en une – brisant l’interdit de l’image, transgressant le tabou de dieu le père fondateur qui s’était fait une morale de son iconoclasme. Je rappelle que Le Monde fut longtemps un journal, le dernier journal même, à se passer absolument d’images. L’adolescent qui entend la nouvelle se jure aussitôt qu’il n’achètera plus jamais Le Monde. Promesse étrange à se faire, si on songe que cet adolescent-là n’a de toute façon jamais encore acheté Le Monde. Pensée étrange d’adolescent lunatique et forcément radical – ou bien non : peut-être a-t-il senti le danger, un danger. Mais lequel ?
Plus tard, l’adolescent a vieilli, c’est un jeune homme. Il est critique de cinéma et même dans une revue assez sérieuse. Il est lui-même très sérieux. Il a le visage sombre, etc. Les gens osent à peine lui parler. « Machin te trouvait mignon mais il n’a pas osé t’aborder. » Merde. Bon tant pis. À la place, il écrit et se passionne pour ce genre d’images.



C’est le photogramme d’un film. La voix off qui accompagne – la voix rauque, scandée, pythique qui accompagne – vient de dire qu’elle n’a plus d’images à donner au film. « Le film restera ainsi, comme il est. Je n’ai plus d’images à lui donner », prononce la voix. Donner des images à un film quelle drôle d’expression – si on y pense. La voix ne regarde pas les images, elle ne les décrit pas, ne les contemple pas, ne les désire pas. Elle les donne. C’est une offrande en somme, une offrande à l’être aimé qui est le seul personnage du film. Tout devient noir donc mais la voix continue, continue à dire-lire malgré la disparition des images du monde : ni mer ni mouette ni mur ni sable mais voix. Parce que la voix, devons-nous sûrement en déduire, est ce qui reste malgré tout, en dépit de tout, quand les images ont disparu. Parce que la voix est peut-être même ce qui cherche à détruire les images pour pouvoir se répandre librement, tranquillement, comme après que l’eau a rompu un.  barrage.

Stéphane Bouquet, Neige écran, M/IMEC, collection « Diaporama », 2023, 9€