Stéphane Bouquet, Ariane Dreyfus, « extraits de correspondance », (III, 13, inédits & correspondances)


Ces extraits proposés ici par Ariane Dreyfus de sa correspondance avec Stéphane Bouquet (2000-2025) sont une poétique et une amitié


Ces extraits proposés par Ariane Dreyfus de sa correspondance avec Stéphane Bouquet (2000-2025) sont une poétique et une amitié, au moment où parait le tout dernier livre de Stéphane Bouquet chez P.O.L., « Six heures plus tard », un poème qu’on peut dire théâtral, épuré, évidé, ne tenant que par l’autre et par la solitude. Une véritable éthique de la poésie.


Nous proposons ces extraits ci-dessous, mais on peut aussi les lire au format PDF en cliquant sur ce lien

 

 

« Après ma mort, mettons, s’il y a un “après ma mort”, c’est-à-dire si quelqu’un considère encore que j’ai vécu, et que ça vaut la peine de s’y intéresser, et de me prolonger un peu, pourquoi pas les publier. Après ma mort, je serai mort et sans tristesse et inclus dans les grands bras ou les grands arbres, quelque chose comme ça, de consolant et qui est simplement le néant, l’absence, le silence. » (SB)

 

CORRESPONDANCE OU LES VASES COMMUNICANTS

 

« Telle une mauvaise salle de concert, l’espace affectif comporte des recoins morts, où le son ne circule plus. – L’interlocuteur parfait, l’ami, n’est-il pas alors celui qui construit autour de vous la plus grande résonance possible ? L’amitié ne peut-elle se définir comme un espace d’une sonorité totale ? » (Roland Barthes, « Sans réponse », Fragments d’un discours amoureux)

 

 

J’ai rencontré Stéphane en décembre 2000 – dès ce moment ses lettres ont été centrales dans ma vie, et le demeurent (ne sont-elles pas des souvenirs au présent ?) – à ce moment crucial qu’est la sortie d’un premier livre, qui avait lieu quelques jours après. Il avait des doutes (il en a toujours eu), alors même qu’avec ce premier livre, Dans l’année de cet âge, il était définitivement devenu un de ces (trop rares hélas) poètes qui me permettent de ne pas douter de la poésie et même de continuer à l’aimer. De mon côté, j’étais en pleine écriture de La Bouche de quelqu’un, dont je lui envoyais quelques poèmes de temps à autre.

« J’aime beaucoup (aussi) ce que tu écris de la salive, cette idée d’un poème à faire saliver, réussi en raison proportionnelle de la salive qu’il provoque. Je fais volontiers mienne la définition proposée. Si nous étions encore au temps des groupes littéraires, nous pourrions écrire un Manifeste du salivisme. Quelque chose comme :
1. Tout poème est l’émanation d’un. Il est le produit d’une activité physique.
2. Tout poème n’est pas fait pour plaire mais pour perturber le fonctionnement organique classique du lecteur. Il doit créer une faille et la faille a le nom du désir.
3. Tout poème est pour que tu te colles à moi. M’enduises. M’englues. Mettant ensemble ton « le sperme incomparable de la voix » et mon « la voix qui avait presque la consistance de ton sperme » – si tu permets – on écrirait : le fil gélatineux qui relie le lecteur et l’auteur est le sperme ; le sperme est le poème.
Mais je crains que le temps des groupuscules littéraires soit passé, et personne sans doute n’a envie de théories à-tout-va. Pourtant, j’y crois vraiment (et beaucoup) à ces « 3 points ». C’est pourquoi j’aime autant la danse et le cinéma : pour, comme tu le dis toi-même, le visage et le corps qu’ils nous donnent, leur effet de sperme. » (29-01-01)
Nous fûmes d’emblée en accord sur la poésie que nous désirions, nous donnant ainsi mutuellement confiance, et réconfort car nous étions aussi dans une période de solitude amoureuse. Nous nous en parlions d’autant plus ouvertement que cette situation nourrissait nos poèmes. De cette période où Stéphane a été le pont secourable, mon livre L’inhabitable, où il est si explicitement présent, témoigne avec gratitude (1). Et lui qui venait, l’année de notre rencontre, de décider de n’écrire plus que de la poésie (cessant d’écrire des textes critiques pour Libération et Les Cahiers du Cinéma) a été très heureux de s’y retrouver, parce que la poésie devenait ainsi un lieu où vivre doublement l’utopie, ce lieu impossible que la poésie fait exister.

« Chère Ariane,
Je rentre d’un long mois de tournée, et je trouve là, dans la pile du courrier qui attend, ton livre, vieux rose doux et chaud, comme une autre fleur que tu m’offres encore. Quel dommage que les couvertures Flammarion vieillissent si mal, se fanent si vite, et que le rose de celui-ci va devenir aussi terne que le marron sable de Western [Une histoire passera ici] est devenu grisâtre. Bon, mais même fanées les fleurs restent des fleurs, et les livres des livres. Et celui-là, avec sa dédicace répétée, me va droit au cœur.
Vraiment c’est un cadeau, et je l’accepte avec gratitude, et je le contemple avec bonheur. Je ne l’ai pas lu encore, tu t’en doutes, feuilleté seulement, et je me suis vu dedans : devenu le personnage d’un livre, devenu quelqu’un/quelque chose dont un autre s’est servi, devenu utile et une respiration dans les poèmes.

Allongé dans les poèmes
comme des jours entiers j’attendais
allongé dans la main
des fougères, et le bruit froissé des feuilles
d’un pas qui arrivait, et c’était
lui, je le savais, au visage froissé aussi
de sourires, et je me retournais
de joie après lecture de ses
propres dents, et je lui offrais
ce que derrière cache

C’est la scène-éclair qui m’est venue en feuilletant tes pages, ton livre où finalement quelqu’un est venu m’habiter. Je suis, comment dire, devenu cette adresse dans les choses.
En feuilletant le livre, j’ai retrouvé cette phrase, “Ne recevant de leçons que d’elle, La mort”, et ça m’avait frappé déjà comme une définition très précise, et très exacte de moi : ou bien (version positive) on peut dire que je suis celui qui n’a pas peur du monde sauf la mort ; ou bien (version négative) on peut dire que je ne sais pas apprendre des vivants, que je n’ai pas trouvé le moyen de me faire leur élève, et que pour cette raison, je suis condamné à n’être qu’étreint dans les bras de la solitude. On n’habite pas les pièces glaciales que je suis.
Bon, je t’en reparlerai, quand j’aurais eu le temps de lire bien le livre, pas seulement en feuilletant, pas seulement pour m’y voir, et merci, Ariane,
Stéphane » (09-04-06)

Habiter dans un livre pour être moins seul, nous avions bien cela en commun. Et donc certains livres secrets, comme ce livre que je lui avais offert, que m’avait fait découvrir ma fille Anne, alors âgée de 13 ans : Oh boy ! de Marie-Maude Murail, devenu un de nos livres préférés.

Merci, Ariane, et merci surtout à ta fille. J’ai lu ce roman ce matin, et d’une traite. Ça m’a rappelé curieusement l’expérience De chair et de sang (2), et permis de comprendre quelque chose : il y a des livres où la question n’est plus de savoir si c’est ou pas de la littérature, parce que subitement c’est la matière même de sa vie, ou de sa vie rêvée, ou de son espoir, qu’on lit. Parce que subitement c’est face à la consolation qu’on se trouve. C’est pour ça qu’il y a une certaine gêne à partager ces livres : en vérité on a trop peur qu’ils soient le pur miroir de notre visage de dedans, de nos larmes intérieures.
J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, je l’ai aimé comme le portrait vivant d’une utopie. L’image finale, les mains qui arrivent et recouvrent comme un toit, est bouleversante : peut-être pas bouleversante par son originalité poétique, mais bouleversante pour moi qui suis sans maison. Ainsi, il peut exister, mais dans les livres seulement, des mains qui donnent la maison, qui sont la plénitude de cette richesse, qui sont 15 pièces à elles seules et doivent contenir aussi la chambre des frères.
Je me suis rendu compte en lisant que j’étais quelqu’un sans enfance, sans souvenir d’enfance et sans regret de l’enfance. Je suis quelqu’un, me disais-je, pour qui l’enfance est à venir encore, plus tard, si jamais je trouve la maison, la bonne maison à l’endroit juste. Mais je suis aussi quelqu’un d’assez lucide, ou d’assez désespéré, pour savoir qu’elle n’existe plus, qu’elle est détruite avec les années de l’adolescence, que c’est avant ou jamais qu’il faut pouvoir l’habiter. Ainsi, tout l’espoir mis dans le don des mains ; ainsi vivre = attendre celui qui tendra les mains où gît le paysage et un peu des ruines du foyer.
En attendant, n’est-ce pas, nous sommes improtégés, et « le vent se lève, il faut tenter de vivre. » Je me demande de qui est cette phrase : le sais-tu ? En tout cas, c’est peu de dire que je la sens juste. Peut-être atrocement cliché, mais aussi atrocement juste : la vie est de se tenir debout dans les allées du vent, malgré la violence du vent. Les arbres protègent, les murs protègent, des mains protègent. Nous, les improtégés, nous cherchons autant d’abris possible. Nous courons d’un abri à l’autre, essayant de résister dans l’intervalle. Il arrive qu’écrire soit un abri, comme maintenant, comme cette lettre où je me sens bien parce qu’à toi je peux dire sans complexe à quel point tout ceci (vivre, respirer) est d’une aridité totale, est un désert sans merci, est un soleil sauvage qui nous essore et nous assèche.
On aura beau faire, on aura beau dire, toute la sagesse du monde, et dieu sait que je m’en imprègne, stoïciens et épicuriens confondus, ne résiste pas, n’est pas assez puissante face à des constats simples comme : à quel point je n’ai encore jamais su habiter quelque part (cf. chez moi, la nappe des indiens t’en souviens-tu (3), etc.) – à quel point, j’appartiens à l’errance et à l’impermanence. C’est dur de ne pas (savoir) durer. Bon, re-merci, et poussons notre cri de ralliement
Oh, boy ! » (08-10-05)

« Stéphane,
Ta lettre n’arrête pas de me bouleverser le cœur !
Ce matin je voulais justement t’écrire, parce que j’avais oublié dans mon dernier message de te dire que ce livre est pour moi la version enfantine, épurée, incandescente, de De chair et de sang.
Que tu aies fait toi aussi le rapprochement me comble.
Je pense par contre qu’il est magnifiquement écrit, que cette écriture d’un enjouement ardent fait partie de sa force de consolation, ce plaisir quasiment physique, disons cette jouissance comme quand on gémit d’aise inespérée effectivement.
Et j’aime terriblement le personnage du docteur, cette capacité de protection tremblante rien que d’y songer, cette attente pleine de gravité avant d’y aller, et donc déplacer les fleurs sur son bureau, pour ne pas recevoir trop vite et trop fort le rayonnement à venir [celui du garçon aimé et désiré], je trouve que c’est un personnage très érotique.
“le vent se lève, il faut tenter de vivre”. Non, hélas, je ne sais pas de qui est cette phrase (4)C’est vrai, moi aussi je me bricole des abris, des nids un peu partout. On se love dans un poème qu’on est en train d’écrire. (…)
Je t’embrasse, Ariane » (même jour)

Avant de continuer, je voudrais m’arrêter sur « plus tard, si jamais je trouve la maison, la bonne maison à l’endroit juste ». En effet, tel sera le thème de son livre posthume, 6 heures plus tard. Un projet de vie qu’il envisageait, ces dernières années, très concrètement, grâce à la présence d’Alessio Baldini, à cet amour ensemble, mais qui dans ce livre funèbre se transforme en « l’île-en- face », où il habiterait avec sa sœur décédée quelques années auparavant (dont on découvre peu à peu qu’elle est l’autre personnage de cette pièce), qui leur permet de ne pas quitter le monde des yeux, car « quelque chose continue de murmurer en nous ». A-t-il tenté d’apprivoiser l’idée de sa mort en la mettant à la température et dans l’atmosphère d’une complicité utopique avec sa sœur, tant Stéphane rêvait sur tous les NOUS possibles ? Qui lui permettrait de partager avec elle le silence à venir, et une distance qui n’est pas absence au monde (l’île est en face) mais au contraire conscience absolue que celui-ci est adorable. Une fois encore il ne s’est pas lassé de le dire. Voici la didascalie finale : « Tous deux « (…) se taisent, ils regardent le nom des choses qu’ils pourraient dire : le muret, la fougère cendrée, le phare, les lapins fous de joie, le petit groupe électrogène, la barque, la barque amarrée, la barque amarrée et prise dans le ressac, la barque amarrée et prise dans le ressac tape contre la jetée. » Fin bouleversante et sublime, parce qu’on le sent au bord d’accepter, mais seulement au bord car il y a toujours « ce besoin qui murmure », et qui aurait tant à dire, puisque quoi dire d’autre que le monde ? Extraordinaires dernières lignes où les personnages se taisent au lieu de dire les mots, mais ces mots, l’écrivain les écrit sur la page. Stéphane s’est alors tenu en équilibre sur cet entre- deux. Et la présence de la barque, à la fois symbolique en tant que passage vers l’autre monde et littéralement là puisqu’ils sont au bord de la mer, est déchirante. Déchirante par le mouvement d’oscillation qui lui est imposé par le ressac, et qui lui fait produire un son qui est comme un appel, et/ou un rappel malgré tout de sa présence. Et aussi une musique énigmatique. Qui va bien dans le silence.

Mais contrairement à moi, il ne rêvait pas que d’abri et de nid, même si c’était central. Il savait s’en méfier :

« Sans doute, ce texte est-il trop intime, au fond pour que j’arrive à l’agripper réellement. Je sais qu’il me plaît, je l’ai écrit très vite, chaque matin une entrée pendant une semaine, dans une sorte d’allant, et d’évidence et pour ainsi dire de bonheur. Je sais qu’il me plaît mais je ne sais pas s’il me plaît pour de bonnes raisons – des raisons d’adulte, et non pas des raisons d’ancien enfant, ou d’enfant intérieur, d’enfant qui pleure encore mais qui aussi espère encore, attend encore, guette le bruit de pas dans les fougères, les bottes lourdes, la terre souple, la respiration qui vient, de fausses fougères bien sûr, mortes depuis longtemps, pas celles d’aujourd’hui, envahies de tiques (5)(…) » (08-07-23)

Une de ses exigences vis-à-vis de lui-même était de ne pas se répéter.

« Chère Ariane,
Je te réponds un peu tard, car pour une fois j’étais plongé dans une période d’écriture plutôt intense même si cela n’a abouti qu’à peu de pages. Je te les joins en pièce jointe car tu es toujours ma première lectrice, mais bien sûr (je le précise) ne te sens tenue à rien dans l’immédiat. Attends que le temps et l’envie, le goût, soient là pour toi. Comme tu verras, j’ai tenté de faire quelque chose d’un peu nouveau, puisque cet impératif de toujours muer me préoccupe avec la même insistance obsessionnelle, je ne sais exactement pourquoi mais : trouver un chemin qui va, qui continue, qui change, qui monte peut-être et offre des perspectives différentes, d’autres regards et si possible d’autres mots : il me semble que c’est cela même mon devoir de poète. Continuer, faire que le temps et le monde se poursuivent. Si bien que la répétition serait le contraire du geste de poursuivre. D’aller encore, d’explorer et découvrir encore.
Quant à toi, tu n’écris pas pour l’instant, mais je crois que c’est aussi cela écrire : savoir attendre. Bien sûr, c’est assez angoissant, je connais ce sentiment, mais ayant fini un aussi bon livre que celui que tu viens de finir, il est bien normal qu’il te faille patienter : comme l’étang à la fin d’un été chaud, suffocant, profond, attend qu’il pleuve à nouveau, ou qu’il pleuve ailleurs, loin parfois, et que cela s’infiltre, que cela s’écoule, que cela finalement suinte sur ses rives, suinte de plus en plus et finalement le remplisse à nouveau d’un plein élan d’eau à nouveau fraîche, d’eau à nouveau pleine de promesse (têtards) et telle qu’on peut se la passer sur le visage et parler avec elle. » (22-01-23)

Au point qu’il n’était plus attaché à ses livres une fois qu’ils étaient finis, publiés. Je m’évertuais à le convaincre de n’être pas si sévère avec eux.

« Cher Stéphane,
J’ai lu hier d’une traite Un peuple et je n’ai pas de mots pour dire à quel point j’aime totalement ce livre, qui est ton meilleur en plus, vraiment. Je ne me suis pas lancée dans des comparaisons avec la version précédente, mais je le ferai si tu le souhaites. Il met dans un état de flottement exalté qui n’est comparable qu’à l’état amoureux. Du même coup bien sûr on ne veut pas qu’il finisse. D’ailleurs je ne sais pas s’il est fini, mais si pour toi oui, je voulais te dire que je ne suis pas tout à fait d’accord sur ce point avec toi, donne-nous encore cela s’il-te-plaît, plus longuement !
J’aime comment tu perturbes les catégories grammaticales avec une infinie douceur, tu ne veux rien bousculer mais brouiller en faisant que tout se frôle comme les membres dans les étreintes caressantes. J’en ai eu confirmation par toi-même dans ton éloge de l’énallage et de l’hypallage. Tu éveilles aussi en nous de violents désirs de lectures, Keats par exemple (mais dans quelle édition ?) même si d’un autre côté on se dit qu’on ne les aimera jamais autant que passant par ta voix. Alors plutôt que d’aller les chercher on veut rester avec toi plus longuement, sur ce point tu as sacrément réussi ! C’est étonnant à quel point tu n’es jamais lassant, tu bouleverses toujours et pourtant chaque pas est étudié mais jamais l’impression de procédés ou de tics, il n’y a que des bouffées d’émotion qui n’arrêtent plus, et la jouissance aussi d’une langue complètement modelée à ton corps et à ta réflexion, par exemple le délicieux “Mallarmé est à fond foufou chichi”, Barthes décidément est mort trop tôt !
La force de ton livre, c’est aussi que la forme que tu inventes à cette occasion correspond à ton fantasme central, dont tu parles d’ailleurs à propos de ce flot de voitures dont tu aimerais que chacune emporte un bout de toi, et correspond aussi à ton interrogation sur le langage de chacun : enclos solitaire ou pré ouvert ? Cette forme, c’est comme si tu errais en y pénétrant de l’une à l’autre tombe, façon d’être transporté dont tu parles explicitement à propos de l’anthologie. Ces tombes, où la vie ne cessera jamais de palpiter, comme tu le pensais enfant en jouant dans le cimetière. Il semble d’ailleurs que tu y retrouves force de vivre à chacune, comme si les morts te ressuscitaient.
Tu vois, à chaque fois que j’y repense, la cohérence de tout cela m’apparaît mieux. Mais il suffisait de prendre très au sérieux ce que tu en dis toi-même ici. Tu dis ce que tu désires faire, comment tu désires être, et par ta poésie tu le fais, tu le fais donc réellement d’une certaine façon.
Quel beau travail… » (06 et 07-06-05)

« Chère Ariane,
Merci pour tes encouragements. Bien sûr, Un Peuple est derrière moi, bon ou mauvais c’est devenu secondaire, et c’est le nouveau livre qui me pose souci – souci au bon sens du terme, qui me soucie, qui m’accompagne et devient mon horizon. Mais c’est toujours bien, quand même, de savoir que certains livres qu’on a faits peuvent tenir compagnie et résister dans la nuit et donner de cet élan qui est la vie et que je cherche désespérément à produire. Les livres, on les laisse sur la grande plage dénudée où l’on marche, comme un nouveau tas de vêtements dont on ne voudrait plus, comme une étape supplémentaire vers sa nudité personnelle, et les autres s’en habillent, et si ça leur va ça me va. » (3-11-06)

« Oui, Stéphane,
Quand je lis ta poésie je vis vraiment.
Mais je n’arrive pas à la lire à voix haute, figure-toi, ma voix me semble trop ferme, lisse surtout, et la trahir.
Par contre, je ne vis pas comme toi mes livres publiés, je ne les sens pas comme des vêtements qui ne me vont plus, qui ne seraient plus que pour les autres. Pour imager à ta suite, je les vis plutôt comme des maisons où je peux me rendre encore de temps à autre si l’occasion se présente, des maisons différentes mais qui me sont toujours ouvertes, et à certaines lectures je me dis même : “mais qu’est-ce que je me sens bien ici !”
Cela dit, comme toi je préfère m’activer au présent. (…)
(…) J’ai encore du mal à m’habituer – et pourtant ce n’est pas faute d’habitude ! – au rejet que tu fais de tes livres dès qu’ils sont finis. Il faudrait, car c’est un élément essentiel de ton rapport à la poésie, à la vie, je pense.
Mais il est vrai qu’un livre qu’on a fini soudain se rapetisse, on n’y peut plus du tout rentrer tout son corps comme quand on est en train d’écrire, tu ne trouves pas ? Ariane » (05-11-06)

« Chère Ariane
Merci pour tes trois lettres qui m’ont redonné le courage de croire un peu à ce livre. Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours ce rapport si compliqué à mes textes : comme si je leur demandais de réussir quelque chose que, peut-être, ils ne peuvent pas réussir. Comme si je voulais qu’ils rendent la vie plus vivable, les corps plus proches, le paradis plus lumineux. Comme s’ils avaient la tâche de bâtir un paysage, le paysage de la consolation, et que la consolation était, finalement, impossible – parce que nous ne pouvons pas être consolés, parce que la peur et la détresse et la solitude sont quand même les autres noms de l’être humain.
En tout cas, t’ayant lue, je me dis que ce livre n’est pas indigne, et que je peux le lâcher dans la nature. Où il fera son petit aboiement de rien, mais peut-être que ça suffit, un livre-chien qui dit à quelqu’un qu’il est heureux de l’accueillir dans le monde. Même si je n’aime pas les chiens, j’ai toujours été impressionné par leur façon d’accueillir les humains : c’est un peu ce que je voudrais que mes livres soient : un accueil pour les humains à venir.
Je t’embrasse, et te remercie encore,    Stéphane » (13-11-12)

Un jour, il m’envoya une lettre essentielle, si essentielle pour comprendre ce que tous les deux nous tentions par la poésie que je l’ai parfois lue lors de rencontres publiques.

« Chère Ariane,
Je voulais commencer cette lettre par cette phrase : “Il ne faut pas devenir poète.” Je le voulais parce que c’est ma dernière découverte. Un poète écrit des poèmes, c’est son activité centrale. Un jour ou l’autre, il risque d’être leurré par les subtiles illusions du langage ; et finir par ne plus habiter que lui, le langage, quand c’est au monde qu’il faut être, au monde que nous devons fidélité.        
Il ne faut pas être poète. Il faut écouter toujours plus les choses autour de soi, parce que le langage, celui que l’on maîtrise – et on sait qu’on le maîtrise, là est tout le danger – finit par bâtir des couches tellement protectrices autour de soi, des choses, du monde. Il diminue la sensibilité, il entraîne vers là où lui-même, le langage, s’est déjà éprouvé, se connaît. Vers là où il se mire dans la pure reconnaissance de soi.  
Il faut toujours d’abord veiller au silence, le rétablir, l’ausculter. Il faut traverser des rues et des rues de silence pour espérer trouver quelqu’un, quelque chose, qui ne pousse pas au bavardage, mais nous incline, nous incline au sens propre, vers en bas, vers le véritable échange de salive, pousse à VRAIMENT s’agenouiller pour ramasser le sperme dans la main.
C’est l’erreur de Ponge : un moment le langage est venu, pour lui, avant les choses. Quoiqu’il dise.
Seulement comment faire l’expérience de ce silence et ne pas en souffrir dans son langage ? comment se résoudre à empêcher le lent long consolant, ronron de la machine littéraire ? comment savoir quand ne pas écrire et quand il faut ? Quand l’expérience a eu lieu et quand elle n’est que de la matière illusoire à poèmes ? Ce sont toutes les questions.
Je vis actuellement dans cette incertitude. Et toi ? Il fait chaud dans le sud, mais il y a la mer, la moto, le sexe de l’homme que tu aimes, les longues routes et montagnes, j’imagine qu’il y a de très beaux soleils s’écrasant contre les cimes et peut-être de la neige d’été, la plus belle et qui nous maintient au froid.
O ma chère, quelle chance se redéploie chaque matin sur ton visage et est-ce que tu ne vis pas dans l’éternité recommencée de la jeunesse, je t’embrasse bien, bien, stéphane » (avril 2004)

 « Depuis deux jours, je lis au hasard dans les poèmes de Pavese, qui a tout ce qui me manque actuellement : il sait aller souplement dans tous les recoins de la vie autour de lui.
J’ai d’ailleurs trouvé dans une revue une citation de lui qui m’a fait tout de suite penser à toi : “L’unique joie au monde c’est de commencer. Il est beau de vivre parce que vivre c’est commencer, toujours, à chaque instant. Quand ce sentiment fait défaut – prison, maladie, habitude, stupidité – on voudrait mourir.’’ Ariane » (29-06-06)

« Stéphane,
Lu hier le dernier livre d’Aïgui.
Je ne sais pas s’il existe une autre poésie à ce point aussi belle que la nature dans sa réalité.
Ariane » (06-05-06)

 « Oui, moi aussi, j’avais beaucoup aimé Aïgui quand je l’avais lu, et surtout ce poème-ci :

UN PEU

bonheur ? – “un peu”
béatitude – “un peu” :

ô murmure : comme vent – du soleil :

de pain – un peu… et de lumière du jour…  –

et du petit bruit des hommes
comme d’une nourriture – pour la Mort prête… –

que nous la rencontrions paisiblement
comme si nous étions tous toujours sur tout seuil –

en fraternelle souffrance… –

ô notre liberté !… – lueur d’âme :

simple :

“un peu”

C’est une poésie difficile-simple, son abstraction ne m’effraie pas, c’est-à-dire qu’elle ne m’assèche pas, que ce n’est pas un désert où se fatiguer et s’ennuyer de soif loin de la salive des choses qui coulent. Son abstraction bizarrement, c’est plutôt une condensation du monde, un trait direct, une flèche qui vise plus vite, et qui atteint brutalement sans détour, sans décorum, la cible = l’apparition du monde. Quelque chose existe et qui éclate.
Stéphane » (même jour)

Lire à voix haute

« (…) Je t’ai entendu à la radio (…) Je m’interroge pas mal sur ta façon de lire tes poèmes, je me demande si c’est la meilleure, si cette façon d’imposer ta scansion particulière n’empêche pas d’écouter bien le poème, si tu ne dois pas laisser un peu plus le lecteur, l’auditeur disons, tranquille avec le poème. Dommage que La traversée ne soit pas disponible en vidéo, ou il faudrait que je retrouve d’anciennes cassettes de radio où il y en avait des extraits, il me semble que tu étais plus en retrait et arrondi dans ta voix. Je ne sais pas ce que tu en penses, j’ai enregistré hier, si tu veux écouter, en parler… mais bon peut-être je t’embête, mais c’est parce que je pensais aux lectures à venir, sur une durée plus longue. J’espère que cette lettre ne te blesse pas pour une raison ou une autre. Ariane » (10-04-06)

« Chère Ariane, je te remercie pour ce que tu me dis de ma tendance à sursignifier/surscander mes lectures, ça ne me blesse pas au contraire, étant toujours très attentif à la critique, surtout venant de toi. Il est vrai que je n’ai toujours pas trouvé une façon de lire mes textes. Il est vrai qu’il faudrait que je sois plus naturel, plus coulant, mais je travaille tellement sur la rupture, sur les cassures de la continuité, parce que le monde continu nous échappe, parce que le bonheur comme flot, comme flux, nous manque, parce que nous respirons à peine dans le plaisir donné de la durée et que des failles s’ouvrent toujours, de terribles interstices du temps – tout cela, je voudrais que la lecture le fasse entendre. Mais j’ai sans doute tort de donner ce statut à la lecture, je devrais laisser faire les textes qui contiennent peut-être (j’espère) ce sentiment d’un gouffre. En rajouter ne sert à rien. Je veillerai à apprendre à lire. » (11-04-06)

« Tu dis très bien les choses, bien mieux que moi, je crois effectivement que la voix ne doit être que le don du texte, il faut l’envelopper de l’amour de l’acte de voix, de l’amour de la langue française, mais de rien de plus. Tu me diras si tu veux que je t’écoute un jour, ou enregistre-toi. Je crois qu’en lisant il faut donner l’impression qu’on est en train de découvrir le poème, ce qui n’est pas incompatible avec le fait que ce soit le sien ! D’ailleurs, qu’est-ce qui est sien, en poésie ? Patrick Laupin dit des choses fortes là-dessus, et sur écrire en général. Je voulais te photocopier des extraits de son Le courage des oiseaux mais décidément il y a trop de choses, et je le lis en ce moment, et ne sais pas quand je pourrai le quitter, à cause de mes ateliers qui se préparent. Tout à l’heure ai lu à une classe deux poèmes d’un gamin sur l’amour, c’était limite car pouvant sembler “primaire” poétiquement, en fait ils ont été saisis et j’ai obtenu ce silence vertigineux qui n’arrive pas à chaque poème que je leur lis – déjà seul le lyrisme déclaré leur fait cet effet-là – silence vibrant que j’adore terriblement, et qui est ma raison préférée pour leur lire de la poésie. Je t’embrasse, Ariane » (12-04-06)

Rimbaud/Baudelaire

« Cher Stéphane,
À l’occasion de la lecture du gros volume de Bonnefoy sur Rimbaud, je relis son Rimbaud par lui-même. Stupéfaite de découvrir à quel point je me souviens parfaitement des moindres inflexions de ce texte, à quel point elles ont passé en moi. Je l’ai tellement lu et relu ! On dit souvent que ce qui fait le prix de ce livre, c’est que c’est celui d’un poète sur un autre poète. Je ne l’ai jamais senti tout à fait comme cela.
Ce qui me bouleverse à chaque fois, c’est d’entendre plutôt un adulte bienveillant accompagner un enfant jusque-là perdu, livré à ses seules forces (et faiblesses). C’est comme s’il lui disait : « Allez, maintenant on refait tout le chemin ensemble » et qu’il le fait en lui prenant la main, sans la lâcher, du début jusqu’au bout. Bonnefoy comprend Rimbaud parce que, d’une certaine façon, il le prend avec lui, pour nous dire : « Regardez ce qui est arrivé à un enfant, comprenez ce qu’il a dit en écrivant ». Très souvent en effet il s’adresse à nous, jamais à Rimbaud bien sûr, car ce livre sait qu’il ne le sauvera pas de la solitude, il en prend toute la mesure avec compassion. J’aime beaucoup le travail de Borer, Michon, Maritain, pour ne citer qu’eux, sur Rimbaud, mais Bonnefoy est vraiment à part, par la posture profondément adulte qu’il maintient. Et qui continue à me porter. Parfois un livre fait du bien autant par ce qu’il dit que par sa façon de « se tenir » (je ne sais comment le dire mieux).
Aimant si profondément Rimbaud, cette façon de le lire, de l’entendre, je ne vois pas comment je ne pouvais pas être bouleversée par toi, et ta voix dans les poèmes et les lettres. Là où il était, je t’ai vu apparaître. C’est très clair maintenant.
Je sais qu’à l’inverse de moi, tu lui préfères Baudelaire (que je n’aime que dans les poèmes de pitié, ce qui ne fait pas tant que ça, je veux dire en quantité) et je comprends bien que pour toi Rimbaud se jette un peu trop dans les extrêmes : soit direct dans le puits soit en étincelle égarée vers un là-haut on ne sait où, et que le vers de Baudelaire, qu’il remue-mâche magistralement, te prépare plus la terre du poème. N’empêche, ton être, ce que tu appelles ton « visage de dedans », est frère de Rimbaud. Ariane » (03-08-09)

 « Chère Ariane,            
Je rentre de New York. Ici aussi, il fait chaud, mais il manque le fleuve, il manque sa tendresse tellement grande, tellement apaisante.     
Être coincé entre la ville gigantesque, hurlante, et le fleuve doux, avec ses odeurs de mer et ses grands navires : que demander de mieux au monde, aux choses, aux mains douces du temps ? Et puis, en plus, ajoute à cela la friction de l’anglais comme un grand drap de soie rafraîchissant qui te tombe dessus pour une sieste protégée : ma définition du bonheur – et ce bonheur a une adresse. Il suffit presque que j’y aille ; il est là-bas ; il m’attend – d’une fidélité à toute épreuve.
Et toi, je me demande bien ce que tu fais. D’habitude, à cette époque-là de l’année, tu ne peux t’empêcher de faire l’éloge de la mer où tu rentres et qui t’entoure de sa langue salée ? Cette année, rien – ni non plus les montagnes qui sont sous la main, qu’on touche dans le crépuscule, ni le vélo et la liberté et l’air et le petit murmure complice de la solitude. Ne me dis pas que tu es restée à Pavillons.           
Je suis d’accord avec toi pour le Rimbaud de Bonnefoy. D’abord, ce n’est pas loin d’être le meilleur livre de Bonnefoy ; ensuite, il y est comme un adulte bienveillant. C’est d’ailleurs ce qui ne va pas avec sa poésie personnelle : cette couche de sérieux, d’homme qui sait, de poète jamais pris en défaut, d’adulte qui veille à ce que les coudes ne soient pas sur la table. Tout va bien dans son système : le réel ne le perturbe jamais ; jamais Bonnefoy ne chancelle et sa poésie a cette pose académique en raison même de ce sérieux imperturbable, de ce regard raisonneur sur un monde raisonnable. Char aussi est sérieux, mais du moins il n’a pas un sérieux de vieux monsieur, il a une gravité de dingue qui se prend pour un prophète : ça la rend quand même plus déjantée, sa poésie.          
Quant à Baudelaire (on m’a demandé de faire une préface aux Fleurs du mal pour une collection de poche, et ça me paralyse un peu quand même) – ah quant à Baudelaire, une fois qu’il a eu lâché les correspondances, tout ce langage qu’on parlerait dans le ciel etc., une fois qu’il s’est tourné vers le bas : quel regard de com-passion, de passion commune, a-t-il pas porté sur les hommes ! Quel savoir d’être perdu et qui continue à marcher. Baudelaire est un très grand poète du peuple. Il est aussi un très grand poète de l’enfance, de l’enfance rêvée et retirée, tandis que Rimbaud – bon Rimbaud aussi est génial, mais il est moins con-génial, il a moins le goût d’être ensemble. Je t’embrasse, Stéphane » (05-08-09)

« (…) C’est vrai, Baudelaire a su ce que c’est, « être ensemble », Rimbaud, ce n’est pas qu’il ne voulait pas (Les déserts de l’amour !). Il voulait, mais il ne savait pas. Il ne savait que le rêver. Et Baudelaire, c’est vrai que je le connais assez mal, mais je ne lui trouve pas beaucoup de compassion vis-à-vis des femmes, sauf les très vieilles et pauvres, et là je suis d’accord avec toi. Mais aucune misogynie chez Rimbaud, des brusqueries de garçon jeune, certes, mais surtout, assez vite, une grande conscience du gâchis des existences de femmes à son époque (Les premières communions, la lettre du V.). À porter au crédit de Baudelaire, une ouverture très en avant quand il célèbre la beauté des femmes noires, mais justement, devant la femme il n’a toujours que ce discours : beauté ou laideur. C’est lassant et vraiment court.     
Mais si, Stéphane, fais cette préface (6) ! Ta lettre m’en donne l’avant-goût (peut-être, car bien sûr je ne sais pas ce que tu vas écrire), me la fait tellement espérer ! Sans doute tu me donneras Baudelaire comme tu me donnes Dickinson, elle sera très belle. (…) Je relisais Bonnefoy ensuite (Notre besoin de Rimbaud) car je me souvenais que p.18 etc. il analyse bien la différence avec Baudelaire, car Rimbaud n’a jamais ce mépris du réel, au contraire, ni cette façon de cantonner les femmes à la beauté, la sœur ou femme fatale, etc., (il les envisage, lui Rimbaud, comme des humaines, tout simplement, et c’est une vraie révolution, qui me donne une secousse à chaque fois (…) Ariane » (même jour) j’aime cet ajout de Stéphane, qui date de 2016, alors que nous revenions sur ces deux poètes : « Rimbaud, bien sûr, mais Rimbaud ne désirait pas les femmes, ou vraiment pas plus que ça, et il était de fait plus facile pour lui de les regarder avec plus d’objectivité. Baudelaire mourait de son désir perpétuel et cela me le rend sympathique ! »

Suite à une polémique que j’eus avec un poète qui me reprochait mon constant souci de lisibilité, je m’en confiai à Stéphane :

« (…) Il me semble, Stéphane, que je n’ai pas si tort que cela, que le poème vise vraiment à créer un être ensemble entre moi et le lecteur, certes sur mon terrain (mais le « mon » ici est une façon de parler, car j’attends du poème de l’inconnu. D’ailleurs, Nos amériques est un livre qui ne vise qu’à élaborer un NOUS, non ?) et même si la première étape est toujours effectivement de ne se soucier que du poème, qui est lui aussi un être vivant, qui est une sorte d’air qu’on respire.
Mais me gêne l’idée que c’est au lecteur de faire un effort et d’aller vers, je préfère le cueillir à la racine de son être intérieur, qu’il soit surpris de me trouver si près de lui alors qu’il n’y pensait pas (oui, j’aime l’immédiateté, parce que j’y entends que le cœur est saisi). J’écris parce que je désire cet espace commun, ce travail de faire en sorte que le lecteur découvre que c’était ce texte-là qu’il désirait, cette voix-là (et la voix est tout l’être) ce qui pour moi ne va pas avec l’idée d’effort. Tension amoureuse plutôt.
J’ai revu cet été La règle du jeu, film de Renoir. Pour moi c’est l’œuvre exemplaire. Mais j’y pense aussi en raison de ce que Truffaut en disait et qui est à peu près ceci : « à chaque fois que je vais voir ce film, je sais que c’est encore un autre film que je verrai ». Ou Pialat, sur lequel je lis en ce moment, et qui sur ce point est vraiment l’héritier de Renoir, ce sont décidément les deux plus grands. Certes, ils ne filment pas comme les autres (extrême assouplissement du cadre, devenu complètement poreux chez le premier, travail sur le montage et la durée, complètement à rebrousse-poil, chez le second), certes leurs films déroutent quant à ce qu’ils sont censés raconter, (on pourrait rajouter, pour ce que je veux dire, Play time de Tati), mais ils n’ont absolument rien d’opaque, on y entre tout de suite et on les suit parfaitement. Ils sont lumineux de justesse, vibrants de vie, et c’est en les revoyant qu’on y découvre sans fin des tas de détails passionnants, qui en accentuent la cohérence, on y découvre même de l’insondable, parce que c’est la vie même qu’ils nous donnent. Complexité ne veut pas dire hermétisme, non ? que par exemple Proust, Balzac, donnent toute leur énergie à éviter, malgré (en raison de ?) l’ampleur de leur ambition. Cela ne veut pas dire « facile », « langage transparent » : « La ralentie » de Michaux ne contient quasiment pas une seule phrase « attendue », mais tout nous atteint, d’entrée de jeu il prend à la gorge, jamais on n’a un sentiment d’arbitraire, d’inutilité. Le seul effort, à la limite, c’est de s’y abandonner, d’accepter ce par quoi il va nous faire passer.
Et un effort d’attention, ça oui : les plus extraordinaires morceaux de Bach, si on les écoute en musique de fond, excèdent vite, car leur complexité en est alors irrespirable. Pourtant si on n’est là que pour lui, c’est un émerveillement sans fond, toujours renouvelé. Mais il nous met tout de même sur un chemin, et c’est ce chemin qui permet toutes ces découvertes. Ce souci, du chemin ouvert au lecteur, peut prendre des formes très diverses, mais il est pour moi inséparable de cette exigence de Supervielle par exemple, disant : « Je suis toujours triste quand quelqu’un de sensible ne comprend pas ma poésie ». (Je reconnais toutefois que le « sensible » ne peut s’effectuer que si l’oreille est, non pas initiée, mais pas encombrée d’attentes a priori).
Et toi, mon Stéphane, qu’est-ce que tu dirais ? Tu ne trouves pas que cette opposition entre l’œuvre qui s’adapte au public et celle qui se mérite est trop facile ? ou du moins, peut-on échapper à ce désir quand on écrit : appeler le lecteur tout contre soi ? » (7-08-09)

« Je ne peux pas vraiment de te répondre parce que je pars dans vingt minutes et j’ai décidé de ne pas prendre mon ordinateur. Je rentre dans 10 jours.
Sur la lisibilité : je crois que chacun se fait un poème à la mesure du monde qu’il se rêve. Pour des raisons qui lui sont propres (et qui m’indiffèrent) ce poète croit que le monde est un atelier et idem son poème. Le travail est le cœur de son appréhension des choses. Je (Tu je suppose) préfère(s) la transparence pour qu’il n’y ait pas, pas beaucoup, un peu moins encore si possible, de séparation (7). À bientôt, S. » (même jour)

« Tous deux je crois que nous rêvons de faire s’évanouir le langage, toi en le vaporisant dans un bouche-à-bouche universel et perpétuel, moi en l’hallucinant vitre transparente et immédiate, donnant la réalité même. » (D’Ariane à Stéphane, 27-10-13)

 « Stéphane, tellement sonnée de mauvais sommeil que j’arrête de travailler, en espérant arriver à te dire un peu de mes problèmes avec la poésie le plus souvent.
Me voilà devant un volume de plus de 200 pages, qui comporte très souvent de beaux moments, mais le plus souvent je ne vois pas du tout de quoi elle parle, et je crois qu’à la dernière page j’en saurai toujours aussi peu. Elle a beau évoquer des éléments concrets du monde, j’erre dans cette évanescence avec un ennui (une solitude en fait) total. Impression plus précisément que je dois suivre quelqu’un qui ne sait pas où elle va et qui, surtout, ne se tournera jamais vers moi. Non que j’exige que le TU soit le lecteur, mais encore faudrait-il que l’écran ne soit pas sans cesse flouté, faute d’une conscience qui essaie d’y voir clair, ou du moins tâche d’en dire quelque chose.
Alors pour respirer un peu j’ai repris Blackburn, de préférence les poèmes courts cette fois, et ça s’est très bien passé. Et le reste a suivi tranquillement. Il dit ce qui est, même si ce n’est pas mon monde ni mon corps, je me repère, grâce à un quelqu’un qui n’est pas là du bout des lèvres à faire miroiter de l’insaisissable. Ce sont de vrais lieux. Pas des plus agréables, mais au moins ce qu’on y fait c’est vraiment vivre.
Il faut dire que j’ai aussi cessé de retarder le moment de lire ta préface. Qui est tout de même ce que je préfère de ce volume. Par rapport à la préface pour Creeley, la liberté que tu prends d’y être toi-même, avec une lascivité charmante, sans lâcher ton souci d’apprendre à vivre (c’est-à-dire, vu que c’est au bout, à mourir), c’est un enchantement, et j’ai regretté d’avoir attendu, car c’était injuste de ne pas t’en remercier, tu donnes beaucoup de bonheur à ton lecteur.
On revient donc au point de départ de cette lettre. Il faut tout de même donner à son lecteur de quoi se nourrir, et pas seulement des ailes de papillons ! Eh bien je préfère le côté brut de Blackburn (sa « Chanson d’amour » p.131 par exemple, au moins les mots font l’effet d’être vrais, par ce qu’ils contiennent de réalité.)
Bon, je m’arrête là, Stéphane, je crois que tu me comprends, n’est-ce pas ? Certes, dans ma propre poésie, je ne suis pas sûre d’arriver à ce que je tente, mais je ne veux pas m’y dérober, à ce désir que le lecteur n’ait pas du vide entre les mains !
Je t’embrasse, Ariane » (3-10-12)

 « Chère Ariane,
 (…) Comme je suis actuellement à Tanger, je ne peux pas jeter un œil sur son nouveau livre pour te dire, mais je ne suis pas tellement étonné de tes sensations. (…) A force d’être sur la marge d’elle-même, elle est sur la marge de tout.
Bien sûr, aucun diktat poétique n’impose d’habiter pleinement et sa vie et son corps. Et sans doute est-ce une vie aussi que celle qui consiste à errer, déjà fantomatique, de ce côté-ci du monde. Mais, d’un autre côté, moi non plus, je n’ai aucun atome crochu avec ce genre d’expérience qui me semble si féminines, si éternellement féminines, qu’elles finissent par être louches. J’y vois une adhérence suspecte aux clichés qui me dérange un peu. Elle, l’évaporée – quelque chose comme ça.
Je suis comme toi, je veux mettre la poésie dans la vie, l’infuser de vie, la remplir, la gorger, la faire débonder, déborder, se répandre. Si un poème n’est pas à la fois une augmentation de la vie qu’on vit et un sauvetage de la vie qu’on a vécue, alors vraiment à quoi bon. Si ce n ‘est pas une préparation de la vie (et de la mort) qui vient…
C’est ce double chemin que j’aime chez Blackburn, même si je conçois qu’on puisse trouver qu’il le parcourt un peu trop prosaïquement. Mais c’est justement cette tentation du prosaïque qui me retient : je trouve toujours émouvant que la poésie se penche tellement sur le rebord de la vie commune, quotidienne, banale, qu’elle tombe parfois dedans, la tête la première et les pieds avec. Je ne sais jamais exactement où je suis avec Blackburn – prose poésie, ratage réussite – mais, en tout cas, ce n’est jamais très loin du très respirable monde.
Et je ne dis pas ça pour que tu finisses par l’aimer – car je conçois qu’il y a des mondes qui nous conviennent mieux que d’autres, des mondes auxquels on s’ajuste presque naturellement – et d’autres pas ! Je t’embrasse, Stéphane » (5-10-12)
      
« Cher Stéphane, (…) Tu sais, on ne peut pas dire que je n’aime pas Blackburn ; comme je te disais, il dit très bien l’amour tel qu’il est vécu, quelque part précisément, avec quelqu’un de particulier, à un moment qui ne reviendra plus. Cela, j’aime énormément ! Et je suis comme toi : il y a des maladresses chez certains, quand ils tentent, dont je leur suis très reconnaissante (que j’aime ta délicieuse vision de tête basculant et tout le corps avec !). C’est si facile, et effectivement si inutile, d’écrire en évitant de « poser son pied nu sur le sol de la réalité », pour reprendre cette citation de Mounin qui est le leitmotiv de mon livre chez Corti. C’est pourquoi écrire sur ce petit moment passé avec, puis sans, l’araignée, m’a tellement rassurée sur ma poésie. » (9-10-12)

Ceux qui l’ont bien connu savent qu’une des qualités majeures, rares, de Stéphane était son extrême attention à ceux avec qui il conversait, dont il tirait une profonde compréhension de l’être de chacun. C’était une de ses nombreuses façons d’être infiniment et activement secourable, si besoin. Qu’on me pardonne d’attirer l’attention sur ma personne avec la lettre qui suit, mais elle est si généreuse, d’offrir autant de bienveillance et de sagesse. Et aussi, encore une fois, tellement poème !

« Chère Ariane,
Comme je te reconnais bien là ! Incapable, tu es, de reporter, de prendre le temps, d’attendre que les choses naissent à un rythme lent qui ne serait pas celui de ta volonté. C’est, je suppose, l’impatience qui continue de ton enfance. C’est sous tes airs doux, sous tes airs non-tueuse d’abeilles, une incapacité à ne pas tordre la nature et le monde selon les règles de ton désir. Même si tu dis souvent “jardin”, tu n’es pas du tout une contemplative prête à la sieste dans les choses, prête à la caresse quand il peut, s’il peut, du soleil. Tu es secrètement active, tu orientes le monde, déplaces les branches des arbres, installes ta clairière.
Tu ne dis pas : le bonheur va venir, peut-être, ou pas, on verra, on verra bien. Chacun de tes poèmes est une préparation de la chambre (la vaste chambre du monde, le lit et ses draps merveilleux, ah l’odeur de la lessive inaugurale) pour que celui-ci soit possible. Tu es une acharnée du travail parce que, au fond, tout ton être tend vers un bonheur acharné. En cela, tu es beaucoup plus réaliste que moi, car tu n’espères aucun miracle, aucun agencement des choses au hasard qui formerait un bon visage, surgissant au coin d’une rue, dans un paysage exact et tiède. Tu ne crois pas au miracle mais à ta volonté tenace de survivenfante.
Je t’envoie quelques poèmes inédits. Tu me diras !
Je t’embrasse, Stéphane » (26-11-14)

Parfois une lettre se faisait attendre.

« Non pas que je t’oublie,
chère Ariane,
mais que je suis dans une période de travail soutenu et d’âme moyennement
capable d’affronter le monde, les choses, etc.
N’empêche je t’embrasse, stéphane. » (01-02-06)

« Te souviens-tu, Stéphane, c’était l’intitulé de ton dernier mail : Apparition.
 
Je peux t’y répondre pile
car plusieurs rêves cette nuit
tu y étais,
j’étais tendrement contente, comme tu sais.
 
Alors j’espère que c’est vrai, que tu vas bien,
Vivant, bien vivant.
 
Je t’embrasse, Ariane » (10-03-06)

« Chère Ariane,
Il y avait bien longtemps que je pensais à t’écrire. Mais je voyage beaucoup ces temps-ci pour la tournée de frère&sœur, et puis le mois de janvier fut comme inexistant. Non pas malheureusement rempli de travail, ou d’amour, ou d’énergie – mais comme entièrement donné à la mort, comme abandonné. C’était une épreuve bizarre, que je n’avais jamais connue. Je sentais que mon corps ne suivait plus, une fatigue intense, un désarroi, à cause d’une sombre histoire que je te raconterai peut-être un jour. Imagine que j’ai dû fuir par la fenêtre un appartement de San Francisco, les vêtements sous le bras, et finalement nu dans la rue, et encore je t’épargne le pire. Bon, mais tout cela va beaucoup mieux. Je suis entièrement relevé maintenant, je te rassure. Me revoilà aux aguets, alerte, et attendant que le neuf surgisse pour bondir dessus à nouveau, toutes lèvres dehors.
Parlant de neuf, je crois que ton nouveau livre va paraître bientôt. J’ai hâte de le lire, je lis mieux les livres que les manuscrits. Un livre, c’est un peu la chose là, intouchable. Il faut la prendre pour ce qu’elle est, sans pinailler, sans chercher les retouches ou les améliorations possibles. Le lecteur est plus libre, moins juge et mieux complice, mieux avec, et donc plus enclin à se laisser porter par le navire des pages.
Je dis navire parce que je rentre de Brest, et que j’ai passé des heures à regarder les navires de guerre. À vue d’œil, la flotte française est assez rouillée mais j’aimais bien regarder ces engins. Pour moi, ils contenaient l’émotion de l’Histoire. J’ai l’impression parfois que nous appartenons à un pays tellement vieux, tellement usé, qu’il est jeté hors de l’Histoire et que nous la voyons défiler loin de nous, à l’extérieur. C’était un peu consolant de se rappeler que naguère l’aile de l’Histoire, comme on dit, nous a frôlés. Je sais bien que tu ne vas pas comprendre ce que je dis (enfin, tu vas le comprendre, mais pas y adhérer) et sans doute tu auras raison : c’est mon côté petit garçon interminable qui était là-bas, devant la rade de Brest, à contempler les mouvements des bateaux, à entendre les bombes tomber, à voir surgir les sous-marins, à imaginer toute la folle vitesse que le danger et la peur donnent aux vies, les courses sur les pontons, le sang des blessés, à croire que moi des murailles ou des bras sauraient me protéger, et que dans toute guerre je n’allais pas mourir. Il pleuvait, les quais étaient déserts, j’étais sous la pluie le seul, et peut-être le dernier enfant, à respirer dans le monde enchanté, enchanté et amoureux, de la guerre.
C’était quelque chose de tellement doux. Doux comme les arbres.
Ça me fait penser, as-tu lu le dernier livre de Wallace Stevens traduit par Claire Malroux ? C’est vraiment un très beau livre, de très beaux poèmes de vieillesse, et qui a un moment contiennent cette formule : “les arbres ont été réparés”, formule que Stevens envisage comme une consolation et que je trouve stupéfiante de justesse. On peut réparer les branches des arbres, on peut leur donner un certain courage. Les arbres abîmés, ils ne sont pas forcément voués au néant, à la tristesse, à la désolation. Des mains arrivent, elles les réparent.
D’être cet arbre toujours réparée (8), voilà ce que je te souhaite. Que quelqu’un, ou la page d’un livre, ou l’image d’un film, ou le geste d’une danse, te dise à chaque instant : j’arrive, je te répare. Oui cela, j’espère que ça n’arrêtera jamais de t’arriver, comme m’a fait ta dernière lettre. Je t’embrasse, Ariane, et te dis à bientôt, stéphane » (12-03-06)

Aimer Cocteau, cet oublié.
« Cher Stéphane, tous les soirs je m’enveloppe avec bonheur dans la bio de Cocteau de Claude Arnaud, entraînée avec émerveillement de citation en citation, et devant ces deux vers, je n’ai pu m’empêcher de penser à toi :

Chaque instant que je vis sans trop d’indifférence
Se ferme autour de moi comme un pays natal

Bien sûr, pour toi je remplacerais « se ferme » par « s’ouvre », mais sinon oui.
Que l’année qui commence exactement aujourd’hui fasse de tes jours et de tes nuits autant de bonnes tiédeurs humaines, un air où respirer ceux qui arrivent !

Je t’embrasse, Ariane » (01-01-2015)

« Chère Ariane,
Merci bien pour ces beaux vers qui pourraient presque me réconcilier avec Cocteau.
À toi, je souhaite des jardins et des branches et ce geste d’un vieux livre de toi : ramasser les noisettes, j’espère que tu le feras encore et que tu nous les déposeras dans la main, dans notre main qui attend même si elle ne sait pas exactement quoi, ni si c’est possible que quelque chose vienne – mais notre main palpitante attend aussi, sûrement, des poèmes de toi. Qui viendront.
Je t’embrasse, Stéphane » (même jour)

« Oh Stéphane, ne sois jamais sévère avec Cocteau, à lire cette bio, je réalise à quel point j’ai eu raison de toujours l’aimer autant, et d’abord, avant tout, parce qu’il était si aimant ! il est l’un de ceux dont j’ai parfois senti qu’il écrivait tel ou tel poème essentiellement par tendresse (je relisais hier des poèmes en marge d’Opéra, écrits après le coup de la mort de Radiguet, et on sent à quel point il a simplement envie d’y inscrire Raymond, ce prénom). Certes, il y a un peu de quincaillerie dans certains poèmes (mais au moins c’est concret) et je ne les aime pas tous, mais je vois bien qu’il y a des vers, des phrases, si je prends toute son œuvre, films compris, qui m’ont faite. Tu devrais être sensible au Discours du grand sommeil, recueil écrit en hommage à ses camarades-soldats morts en 14, tu devrais être sensible à cet alliage de prosaïsme et d’extrême sensibilité, y compris physique ; il y a aussi dedans un grand poème en prose, « Visite » (un mort vient parler à ceux qui sont encore vivants) dont je regretterai toujours de n’avoir rien dit dans La lampe, par simple oubli. Un peu de grandiloquence quand il parle de poésie, mais c’est tout de même autre chose que la hauteur de Breton, qui n’était poète que par la tête, et qui n’y a jamais plongé son corps.
(…)
Bon, je te réembrasse avant de retourner aux choses pas drôles !
Ariane » (même jour)

« (…) Plongée dans un grand beau livre sur l’œuvre graphique et cinématographique de Cocteau, Cocteau l’œil architecte, très aimant et très éclairant sur celui qui demeure décisif pour moi. J’avale à grands traits ce livre. C’était vraiment quelqu’un qui travaillait avec le cœur.
Laisse-moi te citer ce sur quoi il s’achève : une lettre d’un Japonais.
“Cher M.Cocteau
J’ai écrit ce lettle pour remercier vous. J’ai vu votre film splendide “Le testament d’Orphée” aujourd’hui. Et j’ai été très émouvoir, très toucher et très impressionner aussi bien que j’ai vu votre film “Orphée”. Quels beaux et élégamments ces films étaient ! Si je puis, je veux les embrasser bien et faire l’amour avec eux. Quand j’ai vu “Orphée”, la scène que Orphée va au monde de la mort a touché mon cœur. Quel élégamments il a mû ! Et petit marchand du verre. Quel triste et belle voix il a eu ! Mais, maintenant, je trempe dans mémoire doucement”.
N’est-ce pas qu’il y du Stéphane Bouquet là-dedans?
Je t’embrasse, Ariane. » (03-02-05)

Le doute, toujours le doute, car tellement besoin d’être aimé !

« Chère Ariane, bien sûr, les prairies ne sont jamais assez peuplées ; bien sûr, qui se baigne vraiment dans les rivières que je détiens et que je leur mets à disposition ? Personne, vraiment, mais j’ai toujours à portée la touffeur du vivant. Je marche dans la ville, dans l’accueil des rues, dans le monde à sa vitesse. Je regarde cela, je contemple cette vitesse, je suis heureux de cette agitation.
D’un autre côté, ça n’a en rien diminué mon affection folle pour les soldats, pour ce qu’ils représentent de protection imaginaire, d’herbes où dormir, de tentes qu’ils ont dressées, de barrière de sécurité. Au milieu, il y a toujours le même corps sans défense qui réclame son armée. Je regarde augmenter avec une tristesse bizarre la liste des morts US dans la guerre d’Irak. Tu me diras : ils meurent tellement infiniment moins que les Irakiens. Je sais et pourtant, ce qui me touche, c’est eux : sortis de leur pays et venus mourir dans le désert. Je pense : quelqu’un n’a pas su les protéger, quelqu’un n’a pas assumer sa tâche, quelqu’un les a trahis.
Sinon, donc, j’écris à ma lenteur le texte sans titre dont tu as lu le début. Je suis complètement incertain sur son intérêt. Pourtant, j’essaye de n’écrire que l’essentiel, que ce qui m’importe vraiment. Mais c’est quoi cette forme qui n’est ni de la poésie ni du roman et est-ce qu’elle a un sens ? Je crois que c’est un livre sur la frontière, sur le fait de se tenir à ou sur la frontière, sur les territoires qu’on veut envahir ou dont on a été exilé, sur le peu d’appartenance et la frustration. D’une certaine manière, il est logique qu’il n’appartienne à aucun genre précis puisque j’essaie de communiquer entre les gens et entre les lieux et entre les langues. Alors aussi entre les genres.
C’est un livre sur l’attente et sur le fait qu’on parle en attendant. Mais évidemment l’attente est vaine, et ne sera pas comblée. Alors on va continuer à parler, à écrire. Il faudrait sûrement dire mon attente car ce n’est pas le cas de tout le monde, j’imagine, et toi par exemple tu attendais l’amour et l’homme et son sexe ; et il est venu. Mais moi, j’attends quelque chose d’aussi improbable qu’un débarquement. Je ne sais pas très bien ce que ça veut dire psychologiquement parlant et en fait je ne veux pas le savoir mais : je voudrais qu’un débarquement arrive à mon corps. Et mes livres, de plus en plus peuplés j’espère, je crois qu’ils sont ce débarquement que j’invoque, le seul débarquement possible puisque je ne vais être la plage d’aucun soldat.
Comme je me mets à délirer, j’arrête là et t’embrasse, Stéphane » (29-10-06)

« Stéphane,
Avec moi tu pourrais “délirer” ainsi longtemps, tu sais bien, c’est à chaque fois un cadeau que tu me fais : ton obsession fondatrice, je dois l’aimer profondément puisqu’à chaque fois que tu en parles ou écris, c’est comme une marée montante et tout s’ébranle, comme un bateau qui repart.
Doux Stéphane, rappelle-toi la leçon d’Alice que moi je n’oublie jamais : il faut arriver “à voguer sur le flot de ses propres larmes”.
J’ai fait une lecture mercredi, je relisais des poèmes parfois très anciens, une vieille dame maladroite a lu aussi, heureusement très lentement, la moitié de “La prisonnière du désert”. Eh bien cela m’a brûlée, la poésie c’est tout de même formidable. On a parfois réussi à écrire des choses plus vivantes que soi-même.
Je comprends ce que tu dis des jeunes soldats américains en ce moment, je suis d’accord avec toi. Ils sont perdus trois fois : une fois de devoir rester là-bas, une fois de n’être pas plaints, une fois d’être définitivement démolis à l’intérieur. Et surtout je comprends car tu me parles de toi.
J’imagine que tu dois rêver de te serrer contre des soldats comme moi contre un cow boy de Ford ou un Indien de Daves. Mais un est plus facile à trouver que tout un débarquement, c’est vrai, Georges, je l’ai trouvé mais je ne peux pas protéger quoi que ce soit du temps. Comme celles de sa mère, ses mains se déforment un peu je crois, elles si chaudes et si prenantes. J’essaie au moins de le protéger de moi-même, de cette pente de s’habituer au miracle.
Je travaille à rester émerveillée, et te lire m’aide toujours.
Bien sûr que ce que tu écris a un sens : si j’ai tellement besoin de toi dans ta poésie, je ne suis pas la seule, forcément. Le sens c’est d’apporter le bonheur de ta présence, quelle importance le reste, franchement ? Le sens c’est d’être aimé.
Et pour ressentir toujours ta présence, il faut que le livre dernier ne soit pas le précédent répété. Alors cherche, cherche avec amour et pour l’amour, et il n’y a pas d’amour sans défaillance.
Chaque poème que j’écris en ce moment, je l’écris l’œil aussi sur les autres à côté. Sa justesse viendra de sa capacité à apporter sa part de chaleur à l’ensemble. Souvent je prends comme repère un de mes préférés, je le pose mentalement à côté de celui que j’écris, et dont je veux qu’il arrive jusqu’à lui. Si une page que tu as écrite t’émeut inlassablement, elle doit devenir ton exigence, car d’une certaine façon elle est ton évidence. C’est une “expérience” (comme tu dis) physique, tactile presque, animale. Donner partout de la chaleur au corps du livre (et après on s’y réchauffe !)
C’est pourquoi, et pour toi ce doit être pareil, je ne t’envoie quasiment rien de ce que j’écris en ce moment, car les poèmes s’écrivent les uns les autres, et donc attendent aussi ceux qui ne sont pas encore là.
Mais tu sais que si tu voulais, tu pourrais me faire lire. Cela dit, je craindrais de te dire des bêtises, si je n’ai pas l’ensemble. Alors cela me ferait plaisir mais je ferais attention.
Pas grave qu’il soit sans genre, il sera avant tout lui.
Ton livre va frôler le roman, je pense, il va être un peu anglo-saxon, va nous délivrer du souffle étroit ou grandiloquent du roman français.
Va délivrer la poésie de se prendre pour horizon.
Prends bien soin de toi, Ariane » (même jour)

 « Ariane,
merci de ce que tu me dis, c’est réconfortant à tous les points de vue, même si ce livre [Un peuple] me semble moins fragile que mes autres opus, peut-être très bien je ne sais pas mais certainement moins dénudé ou comment dire, moins une prononciation incontrôlée de moi-même, moins quelque chose que je jette dans le vide comme des grains d’un sable que j’aurais ramassé avec mes simples paumes, oui moins – et maintenant ça me semble dommage et dommageable – moins de la poésie pulvérulente, des étamines de poèmes à respirer librement. Ou peut-être que : c’est un livre adulte, d’adulte qui marche dans la mort et dans le langage, est ce qu’il faudrait dire.
Je t’embrasse, stéphane. » (19-01-07)

 « Bon, c’est bien toi d’être un peu négatif sur le livre précédent.
C’est vrai qu’il n’est pas vraiment dépouillé, au sens où tu y es très accompagné, enveloppé même (alors tu as peut-être l’impression qu’y étant si peu seul, aucun garçon-lecteur rêvé n’aura envie de venir contre toi !), et c’est vrai aussi qu’une fois que tu avais trouvé son principe de génération, tu étais à peu près sûr qu’il serait réussi. (je crois que tu l’as écrit assez vite n’est-ce pas ?)
Et je te parlais à propos de tes derniers poèmes d’une bouleversante transparence, comme chercher de l’eau extrêmement claire, et c’est bouleversant parce que risqué, casse-cou. Et je comprends parfaitement que ce risque, cette crête, tu en as soif. C’est comme si tu ouvrais ta chemise. Bien sûr ça te fait plus envie, et tu as l’impression que cela fait plus envie.
N’empêche, Un peuple, c’est bien, cette pause dans tes appels, tu as soufflé d’une certaine façon, et on t’accompagne aussi dans cet apaisement, tu nous installes en même temps que toi dans un certain comblement. Et c’est un livre profondément sincère, honnête avec ton être de longtemps, et de haute tenue. Et c’est un livre-somme, de toute ton activité de lecteur aussi. Cela doit te donner le vertige, de te retrouver après, non ?
Livre d’adulte ? Non, je ne trouve pas. Livre où l’intelligence s’exerce, oui, mais tu parles de telle sorte des écrivains, et de toi, que les catégories adulte/enfant, vraiment, on n’y songe plus. Et c’est bien de passer outre. Ni vieil enfant, ni adulte immature. Toi, plutôt. Que j’aime tellement.
(…)
J’oubliais, après je te laisse : Bayard a eu cette expression : “Il faut savoir parler aux livres” et tout de suite je me suis dit : “C’est exactement ce que Stéphane a fait !” » (même jour)

« (…) Bon, c’est étonnant comme certaines poésies sont immédiatement accueillies et d’autres non. Je parle de moi, bien sûr. Je n’ai pas du tout envie de faire une poésie élitiste, destinée aux professeurs et à la classe intellectuelle, et pourtant, je dois me rendre à l’évidence, quelque chose ne passe pas. En fait, je n’ai pas du tout envie d’avoir un prix, ce n’est pas ça, mais simplement comme un constat : quelque chose n’est pas vraiment accueilli de mon écriture, ça reste trop obscur, trop hermétique, pas assez donné /tendu/offert.
Sinon, la vie continue tranquillement ici, je trouve que NY est un lieu idéal pour mourir en fait, comme ça, noyé dans l’indifférence et la confusion. On pourrait dire Paradis = non pas lieu de la plus haute densité de vivre mais lieu où vivre et mourir sont indifférents, tout est égal, le monde devient un long ruban continu, de toute façon, on est sauvé, même de la mort parce que la mort n’est plus que la conclusion presque nécessaire, presque idéale, sûrement réconfortante. Il flotte ici une écharpe de mort, une laine de mort si tu veux, c’est une promesse de tiédeur pour plus tard, alors forcément tout va bien, il n’y a rien à regretter et rien à espérer, il suffit de sauter et le fleuve des choses nous tiendra serré contre sa vase et on va mourir la bouche simplement pleine de sable liquide. Et, plus tard, dans un hiver de plus tard, qui ne manquera pas de nous être apporté par les dieux concrets du froid, on assistera de dessous au spectacle de la glace, serré toujours dans la puissance du fleuve, fleuve où je t’embrasse, stéphane. » (30-05-07)

« Bon, Stéphane, qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Est-ce parce que tu es si loin que tu te sens invisible, que ta poésie n’existerait pas ici ?
Elle qui est tellement aimée par certains, et non des moindres !
Je ne vais pas te citer des noms, tu les connais mieux que moi d’ailleurs. (…)
Je ne te fais pas la morale, tu t’en doutes, trop de tendresse pour cela.
Tu es comme un enfant qui se fait peur avec des ombres, t’est-il arrivé des choses tristes ?
Ta poésie, je la sens vraiment accueillie, avec ferveur par ceux qu’elle touche, et elle est tout ce que tu rêves : “donnée / tendue / offerte”.
Je dirai même que c’est sa principale qualité, qu’elle provoque toujours chez moi une déflagration d’amour, pas du tout liée au fait que je te connais. C’est organiquement en elle, cela tu le réussis vraiment !
Mais d’où sors-tu cette impression que “quelque chose ne passe pas” ? Dis-moi.
Mais, ce qu’il y a aussi, c’est que trop souvent la poésie reconnue comme telle est détestable. Si peu de peau et de chair, si peu de vraie présence ! Entre ceux qui refusent le lyrisme et ceux qui se noient béatement dans des kilomètres de mots pour des mots, c’est irrespirable. Je ne dis pas que j’arrive à grand-chose en ce moment, mais je sais ce que je ne supporte plus de lire et donc d’écrire.
J’écris de la poésie parce que je ne sais rien écrire d’autre, et que quand je suis dans un poème vraiment désirable cela reste encore un profond plaisir, mais il n’y a pas de quoi être fière d’y être. Que de facilités, que de brouillards !
 (…) Ce qui est sûr, c’est que toute poésie un peu nue (lavée du “poétique”) aura d’emblée ma bienveillance. » (01-06-07)

Stéphane nous manque

 « Te lire est exaltant car c’est toujours une aube, on t’y sent venir enfin au monde pour lui donner de la lumière, de la tendresse, tu ne t’installes pas dans ta personne, même de poète. C’est très bien – pour continuer ma remarque d’hier à ce propos – que tu évoques parfois la figure du poète que tu aimerais être et que tu n’es pas, car ce qui est beau, c’est que si tu ne te décides jamais tout à fait à être ce qu’on appelle poète, ce n’est pas seulement parce que tu veux inventer une autre poésie, c’est aussi parce que tu ne veux pas quitter le monde de la banalité. Tu fais comme si tu le regardais fleurir, alors que c’est toi qui le couvres de fleurs. Tu es poète invisiblement, ou plutôt tu te retiens de l’être car tu ne veux qu’être, et pas être tel ou tel, tu restes au bord de toute définition autre que celle d’être humain, vivant, tu te tiens là dans une vibration sans fin dont nous bénéficions tous. Rien d’acquis, de posé, car comme le dit Cocteau, il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour, ce pourquoi tu ne cesses d’inventer de nouveaux gestes/dires.
Très éclairant aussi tout ce que tu as dit de ce modèle qu’est pour toi la rivière, comme Schlosser (si tu me permets ce rapprochement) tu es à la fois un créateur d’élans amples et de délicats, vertigineux détails. » (22-11-13)

« (…) Tu n’écriras jamais rien de sordide. Et pour moi le pire du pire c’est la mauvaise foi ou le mensonge à soi-même, cela ne t’arrivera jamais. Il y aura toujours cette clarté dans tes yeux, le tranchant de tes mots (quand tu parles surtout, parce que quand tu écris, le tranchant tremble).
(…) Tu dis ne t’intéresser qu’aux garçons et aux poètes, et dans ta poésie il y a bien tout le monde pourtant. Signe pour moi de l’exigence que tu as vis-à-vis d’elle, de toi aussi même si tu te permets tout le reste (et cela aussi, c’est très bien).
Je t’embrasse tendrement, Ariane » (12-08-07)

« Cher Stéphane,
Heureusement que la radio existe et que tu vas y parler. Je t’ai entendu deux fois, déjà, et c’est une douceur réelle dans la journée que de faire ceci ou cela dans la maison en pouvant t’entendre. (9)
Je t’ai entendu chez Goumarre et sur Inter, « On aura tout vu ». Tu as toujours ce calme dans ta voix, qui est comme une nudité en elle dont je ne me lasse pas, ses inflexions ténues. Mais je te rassure, ce que tu dis compte aussi ! D’ailleurs Georges en voiture t’a entendu samedi matin et a été impressionné par ta conviction, ta façon de ne pas te laisser démonter, tranquille.
Une matité dans la voix qui est une belle lumière, car naturelle et pas de théâtre. Il ne s’agit pas de spontanéité, ce n’est pas si immédiatement obtenu, c’est ta sagesse à toi plutôt, ta façon de te tenir, orienté vers autrui sans demande inconsidérée. Ouverte, mais pas plus qu’il ne faut. Tu es là.
Bonne nuit !
Ariane » (16-01-12)

Encore une lettre inoubliable :

Et puis, je dois dire que j’aime beaucoup ce que tu dis sur moi (10), ou plutôt sur les vers qui sont sortis de moi, mais bien sûr qui ne sont pas moi – qui sont mon utopie, ma respiration, en même temps que mon échec, en même temps que ma nostalgie, que la maison dont je suis pour toujours séparé, et dont les fenêtres étrangement ne se laissent pas fracturer. Tel le poème : un cambrioleur impuissant de celui qui l’écrit, quelque chose qui escalade et retombe et escalade et retombe, le poème comme l’intuition impuissante de l’autre demeure, la vraie.

Bonne journée de plein soleil, où tu recevras mon amitié comme une parmi les fleurs. s. »
(26 -08-07)

 

1. J’ai été si heureuse de trouver cette anecdote pour dire notre amitié en 4° de couverture !
« Cimetière de Baizeux. Robert Doisneau, dans son cercueil, vient d’être descendu au fond d’un trou. La terre ne l’a pas encore recouvert. Henri Cartier-Bresson est là, croquant une pomme. Quand il passe devant son ami, il lui lance la moitié de sa pomme.
Je dédie ce livre à Stéphane Bouquet, à ses phrases tendues.
À sa poésie, à son amitié, car alors le vertige au-dessus du vide a été vivable, s’est même mué en cette légèreté ivre quand on se nourrit de peu.
» Hélas j’ai toujours été loin d’imaginer me retrouver un jour devant sa tombe.
2. 2ème roman de Michaël Cunningham que j’aimais moi aussi infiniment, ainsi que son premier. (Les suivants hélas m’ont semblé fades.) Si heureuse de découvrir que lui aussi, qui n’avait pas osé m’en donner le titre tout de suite !
3. Je crois, oui, cela me revient : la nappe étendue par terre pour dîner ensemble, sa table de cuisine étant trop petite
4. Comment n’avons-nous pas eu l’idée, ni l’un ni l’autre, de faire une recherche sur le web ? Nous aurions su que c’est un vers du « Cimetière marin » de Valéry !
5. J’ai toujours été impressionnée par la façon dont Stéphane était capable d’envisager le désastre écologique sans détourner les yeux. C’est même devenu progressivement une des thématiques de sa poésie. Sur ce point nous étions très différents : lui fataliste, moi d’une angoisse telle qu’elle est devenue un des moteurs de mon engagement militant, qui le stupéfiait.
6. Il la fera, très belle. Pour les éditions Hatier, collection Classiques & Cie.
7. N’empêche que Stéphane, en tant que lecteur et contrairement à moi, ne reculait jamais devant la difficulté d’un livre. Quand son amie Florence Mauro, lors de l’hommage que nous lui avons rendu à la Maison de la Poésie à Paris en octobre 2025, a rappelé ces lignes, extraites de Neige écran (un de ses plus beaux livres, celui que je conseille pour le découvrir cf. des extraits ici : « Son obscurité [du poème] ne serait pas le signe qu’il porte un savoir plus ou moins ésotérique auquel les autres n’auraient pas eu accès. L’obscurité de la poésie est une façon qu’a le poème de demander de l’aide. Moi poème, je demande aux autres de faire un pas vers moi pour essayer de partager ensemble le sens », j’ai été un peu étonnée au vu de ces lettres où il défend la transparence alors qu’ici il semble rendre justice à l’obscurité. Toutefois, si l’idée m’a de sa part étonnée, pas la façon dont il a personnifié le poème. Au point que je me pose cette question : on pourrait croire, par exemple dans ces lignes citées par Florence, que l’image est là pour éclairer sa pensée, mais si c’était l’inverse ? S’il n’écrivait, même dans le cadre d’une réflexion, que pour aborder au rivage de l’image, c’est-à-dire du concret et du sensible (et tout son art est justement de les rendre indissociables de la pensée), et s’y déployer ? Parce qu’on voit bien ici que la même image (une de ses plus obsessionnelles) surgit pour défendre deux options opposées de la poésie (transparence/obscurité). 
8. Je laisse volontairement cette orthographe, dont je ne saurai jamais si elle était voulue ou pas.
9. La réalité d’aujourd’hui c’est que je n’ai toujours pas eu le courage d’écouter et de regarder Stéphane depuis sa mort. Même si c’est une chance qu’il y ait autant d’archives, et ce film La Traversée de Sébastien Lifshitz. Les lettres, c’est différent, l’écriture échappe au temps et à la mort, sa force est plus forte que nous.
10. Dans un entretien radiophonique.