Salah Faïk, “Cette feuille est ma patrie”, dossier de Saleh Diab


Saleh Diab en avant-première de la publication du livre de Salah Faïk propose ici quelques poèmes aux lecteurs de Poesibao.  


 

Salah Faïk, Cette feuille est ma patrie, choix, préface et traduction Saleh Diab, bilingue, couverture Youssef Abdelké, Grèges éditions, 2024, 250 p., 20 €


Cette feuille est ma patrie embrasse un choix de poèmes de Salah Faïk, né en 1945 à Kirkuk en Irak. Poète arabe majeur vivant puisqu’il a joué un rôle crucial dans le renouvellement de la poésie arabe contemporaine, donnant une impulsion à la modernité de la poésie arabe dans un franchissement esthétique pour élaborer un territoire poétique nouveau, il appartient au groupe des poètes de la ville de Kirkuk et en est l’un des principaux piliers. Ce choix de 104  poèmes, paru aux éditions Grèges, revêt une importance de tout premier ordre pour plusieurs raisons. Il rassemble des poèmes marquants de différents recueils, de 1972 à nos jours et offre ainsi une vue panoramique de l’œuvre. Celle-ci s’étend de son premier recueil Otages (Damas, 1975), qui opérait une rupture avec « la poésie de la résistance » (shi`r al-muqāwamah) palestinienne, libanaise et syrienne pratiquée dans les années 70, jusqu’à un tapuscrit de ses tout derniers poèmes, en passant par Ce pays (Londres, 1978), Route vers la mer (Paris, 1983), Cantons et rêves (Londres, 1984), Départ (Londres, 1987), Les années (Cologne, 1993), Brèves lueurs (Bagdad, Beyrouth, 2014), Paragraphes quotidiens (Le Caire, 2015). A la parution du recueil Otages, Salah Faïk fut accueilli comme l’initiateur d’un bouleversement esthétique dans le milieu des poètes et des lecteurs de Syrie, de Jordanie et du Liban.

Soulignons ici que ce poète, qui a publié plus de vingt-quatre recueils, reste malgré tout à peu près totalement méconnu en France et en Europe. La raison en est sans doute son refus radical de toute adhésion à quelque idéologie que ce soit, son refus de toute complaisance à l’égard des doxas à la mode qu’il traite par la dérision, sa farouche indépendance d’esprit, après avoir fait l’expérience de l’engagement politique et de l’embrigadement dans sa jeunesse.

Cette feuille est ma patrie offre par conséquent au lecteur francophone l’occasion de découvrir un modèle actif d’un vaste domaine poétique et culturel qui s’inscrit dans l’expérience d’une histoire mouvementée, tragique, dont témoigne l’actualité. Ce choix est le premier ensemble du poèmes traduit et publiés en français. Salah Faïk vit depuis 50 ans en exil. Après avoir passé 20 ans aux Philippines, il s’est installé à Londres où il réside aujourd’hui.

Une fois par semaine j’accroche une valise vide sur mon dos
pour sentir que je suis un voyageur perpétuel
en chemin, si je le rencontrais
je dirais des amabilités au postier car il ne frappe pas à ma porte

les battements de mon cœur s’accélèrent quand je crie
j’essaie d’écrire quelquefois jusqu’au matin
mais j’échoue
cela ne me fait rien car mes défaites sont nombreuses
une fois on m’a porté sur des épaules,
je poussais des clameurs et des insultes
soudain je suis tombé. Je souffre de douleurs dorsales
depuis ce temps-là

je ne regrette rien, je me suis sauvé de mes régions inexplorées
je me frotte les mains je me sais brave
dans mon royaume de vent.

*

Je ne participerai à nulle guerre
dans aucun de ces foutus pays arabes
pour une raison simple que j’ai déjà exprimée
et redis maintenant :
la guerre macule mes chaussettes propres
de boue et de sang
on combat, détruit les villes, effraie les animaux
dans les campagnes

je suis un réfugié sur cette île
j’écris des poèmes et l’océan me rend visite
à la fin de la semaine.

*

Je n’ai participé à aucune guerre,
mes principes dans la vie sont peu nombreux,
parmi eux :
prendre une douche avant de dormir
et cirer mes chaussures en début de semaine.

*

Je lis les infos, je vois des scènes de batailles et de guerres
anciennes et actuelles, ici et là, comme sur une autre planète
ce n’était pas ça ma patrie, ni celle-ci ni une autre
on m’a méprisé pour des idées, j’étais sans travail ni argent
et ils ont failli me tuer une fois
j’ai émigré pour fuir une tonne d’illusions,
de complexes et de misérables souvenirs.
Ceux-là sont restés tels qu’ils étaient, encore pires
ça arrive dans d’autres pays aussi
sous les masques de religions et d’idéologies variées
j’en vois certains qui écrivent tristes et enthousiastes
sur ce qui se passe dans leur ancienne patrie, ceux qui sont au loin
des milliers de miles et des dizaines d’années après

cette feuille est ma patrie
ce que j’ai écrit sur elle est ma vie quotidienne
mon avenir et ma tombe

*

Durant toute ma vie je n’ai cessé de mentir
à mon père, aux maîtres, au contrôleur des trains
au responsable des impôts à Londres, à mes amies
à ma femme, à mon chien et aux autres
le mensonge me fait plaisir, il m’a tiré de mauvais pas
je l’ai utilisé comme arme
dans les combats que mes illusions se livraient.
j’estime le menteur si son mensonge est bon
beaucoup de mes mensonges
sont dans mes poèmes que je publie ici et là
j’en ai des tas pour celui qui en veut

*

Je suis les cercueils des militaires morts
parce que j’aime la musique.

*

Un jour, j’achèterai un port
à l’usage des immigrés de tous les pays.
Ils pourront aussi utiliser mes bateaux
et j’aurais ainsi fait tout ce que je pouvais pour eux.

Salah Faïk, Cette feuille est ma patrie, choix, préface et traduction Saleh Diab, bilingue, couverture Youssef Abdelké, Grèges éditions, 2024, 250 p., 20 €

Dossier, choix et traductions de Saleh Diab.