J’ouvre et je prends une claque dès la première page. En général je m’arrête aussi sec, respire un bon coup

… et chausse mes crampons. Qu’il faille grimper ou descendre, un poème n’est jamais plat.
J’essaie souvent de ne pas trop plonger d’un coup, de m’en tenir à la force de la première impression, de bien relire le premier poème, de parcourir les autres puis de revenir, en lecture approfondie, parce que l’arbre du premier poème peut cacher une forêt.
Ici en l’occurrence, de quelque chose d’après l’arbre se dégage quelque chose du ciel et de la nudité d’une terre.
L’écriture de Sacha Piersanti est portée haut, rythmée, sans concession, sans fioriture, telle que ce dont elle parle, en treize poèmes : l’homme, le corps du Christ, la figure de l’aimée, celles sous-jacentes du premier homme et de la première femme, effrayés par le 8e jour.
Et la mort.
Le Fils de l’homme, ici présent comme absent, s’est livré « pour vous pardonner » :
« Cependant, vous retournerez aux champs,
aux vertèbres du monde, à son épine
de pulpe sans jus, au ravage
des mains, gorges et trop soif,
vous retournerez aux crampes,
à la faim aux loups à vous dévorer
pour survivre, pour vivre
enfin la vraie vie, à vous défaire
et vous recomposer, vous retournerez
aux camps d’extermination
et nul d’entre vous ne saura qui l’a fait,
qui l’aura fait, qui sera
le tortionnaire le bourreau le dieu
de qui implorer la clémence,
vous retournerez aux champs et vous ne serez
rien d’autre que boue et pleurs durs » (p. 5)
Ainsi va l’humanité, le Fils de l’homme s’est livré « pour vous pardonner » et ça n’a servi à rien, à personne, « nul d’entre nous ne saura qui l’a fait » : ensuite, on retourne à sa vie, et puis on recommence les crimes contre l’humanité ailleurs, un jour victime, un jour bourreau, toujours sans conscience, pour une idiotie, un lopin, un bout d’idée, une couleur de peau, une autre idée d’un dieu, un détroit pour des pétroliers, un souterrain pour missiles.
L’homme sans doute n’est pas capable de davantage, il est mortel donc il a tout le temps peur, ce qui le rend faible, lâche et peu confiant. C’est terrifiant et tellement vrai, nous le vivons en ce moment même.
Et les résistants se font pendre, tués d’une balle.
Malgré tout, de l’amour, oui, mais là aussi lucidement : de quel amour suppliant s’agit-il ici ? Celui de l’homme pour le crucifié ? Oui, mais cet amour traître, non fiable, intéressé.
D’un homme pour une femme ? On le jure, on promet, on a peur : « ne me perds pas, reste » (p. 25). C’est bien égoïste, heureusement pas toujours. L’amour se dirige aussi vers nos origines, nos mères, nos aïeules, nos ancêtres au regard si profond, qu’on aurait tant voulu ne pas décevoir :
« J’aurais donné toute l’histoire de la pensée
Tous les sens de l’histoire »
pour ne pas les décevoir, pour les rassurer, pour qu’elles ne soient pas trompées en nous aimant.
Vers la fin du livre, l’enfance affleure, une promenade au bord de la mer autrefois, ce qui s’efface sous l’eau du sable, aux côtés d’une mère comme toutes sacrifiée, voire assassinée, en tout cas privée, ternie.
Quant à la figure du père, elle est peut-être aussi bien celle de Dieu, ce père dont le fils n’a pas engendré, cet homme jeune, par son propre père :
« poussé à me faire
père de tout être humain » (p. 39),
ce qui était une tâche impossible, et un sacrifice que l’homme ne méritait peut-être pas.
L’été arrive dans le livre comme ici et maintenant dans la vie, quelque chose de plus calme arrive peut-être.
Il est très rare de lire des poèmes aussi denses sur un sujet si vaste et aussi vieux que la nuit des temps.
Parfois 13 poèmes suffisent.
Isabelle Baladine Howald
Sacha Piersanti, Linéaire B, trad. de l’italien par Benoît Gréant, Alidades, bilingue, 2026, 49 p.
Sacha Piersanti est né en 1993, il a publié son premier recueil à 24 ans en Italie où il vit, suivi de plusieurs autres. Quelques poèmes sont parus en France dans L’Intranquille (n°17 en 2019 et no°24 en 2023) à l’Atelier de l’Agneau. Il est également traducteur, critique et monte des spectacles.
Benoît Gréant est poète (quatre livres chez Alidades) et traducteur.