Céline Walter, « Les Charmeurs de poussière », lu par Mazrim Ohrti (III, 14, notes de lecture)


 Céline Walter rend hommage à Bernard Noël et Christian Bobin dans un recueil traversé par le deuil, la nature, l’écriture.


 

Et si l’objet d’un poème pouvait être simplement le témoignage de sa gratitude envers ses voix tutélaires ? Quel(le) auteur(e) au monde n’y verrait pas là matière ? Céline Walter écrit ses fantômes, ses pères spirituels qui ne sont plus mais résonnent encore sous les noms de Bernard Noël et Christian Bobin. Elle commença de les fréquenter il y a plusieurs années, attirée inéluctablement, comme tant d’autres, par le fait de vivre en poésie.

 

« Les Charmeurs de poussière » se décline en deux parties distinctes. La première, qui donne son titre au recueil, pourrait se définir par un échange épistolaire unilatéral (« Mes chers vous »), l’au-delà ne disposant pas d’un service postal comme on l’entend. L’auteure avoue, dans sa postface à la première partie (« dédicace posthume »), que, sans eux, son regard sur elle-même et sa vie n’aurait pas aussi radicalement changé, qu’elle n’aurait jamais osé écrire. « Le vœu de mort qui pesait sur ma tête devait suffisamment crever les yeux pour que spontanément vous m’indiquiez la porte de sortie : l’écriture ». Corollaire faisant bloc, sachant combien une telle discipline, avec ses enjeux, fait subir d’incertitudes permanentes et de sacrifices.

 

La seconde partie, tout à fait indépendante de la première en apparence, a pour sous-titre, très singulier : « Dieu, pourquoi Toi ? ». Il arrive souvent que des recueils de poésie en deux parties portent en couverture les mentions « suivi de » ou « précédé de », pour des raisons éditoriales. Ici, ce n’est pas le cas, et ce sont bien deux formes d’écriture opposées qui créent, en outre, une polarité.

 

Dans ses lettres adressées à ses morts, Céline Walter use d’une schizophrénie intellectuelle à dessein, entre un « je » et un « elle ». Pour mieux limiter ainsi tout risque de transaction avec sa mémoire ? Nombre de réflexes métacognitifs mettent à plat ses sentiments sous couvert d’en saisir la mesure, prise entre le désir de réanimer ses voix chères, qui se sont tues, et celui d’accomplir son deuil. Une nature omniprésente accroît l’assise rassurante que forment, avec l’auteure, les deux écrivains : « Je cherche à écrire ce chemin car il mène à vous. » Et quand « La neige est l’autre nom de la joie », un vers libre et prodigue prend la suite dans la seconde partie, comme union définitive entre elle et ses mentors par un genre de De profundis. Car c’est là que le véritable hommage prend place, est acté en quelque sorte, afin de porter le deuil et, à la fois, d’ajouter une pierre à la mémoire de ces deux figures de la littérature par le support physique qui, justement, les définit encore après leur mort. La mise en vers de « Dieu, pourquoi Toi ? » souligne la force fragile mais tenace de Céline Walter dans cette quête du souvenir qui fait mal. Certains détails montrent que son Dieu pourrait être proche de celui de Spinoza, avec une poésie la poussant à son introspection. À l’inverse, son poème apparaît comme un instrument de transcendance ainsi qu’elle-même l’est pour Dieu (« Être aimée / Je veux dire / Être une cible pour Dieu »). Chaque composante paysagère renforce l’élan spirituel de l’auteure vers l’œuvre la plus élémentaire et la plus monumentale qu’est la nature : « J’aime le mot branchage / Et notre langue aussi a soif de bois mort ». L’incarnation de ces éléments naturels dans le langage confine à une relation panthéiste (« Grand-mère sureau / Je suis l’oiseau nu dans ton jardin ») arrachée d’une culture monothéiste. Le geste tremblant d’écriture trace un entre-deux : entre deux mondes, entre deux pères qui ne font qu’un (comme l’a suggéré P.-V. Debatte, éditeur de Tituli, dans une présentation). L’entre-deux de la parole offre une place aux disparus par l’insolence de vivre, l’impossibilité de la mort, quand vivre est écrire, et qu’« Écrire est le travail du temps ». Dieu, immanent ou transcendant, est avant tout un médium vivant pour son propre espace de liberté. Céline Walter, par sa franchise et sa force d’âme (« J’ai du chagrin / C’est du courrier pour Toi »), a compris qu’elle avait tout à gagner en demandant à l’émissaire le plus sûr autant que le moins identifiable, par un recueil de poésie, de faire passer, avec juste l’inflexion nécessaire, un simple message d’affection aux voix chères qui, en elle, jamais ne se tairont.

 

 

Mazrim Ohrti

 

Céline Walter, Les Charmeurs de poussière, éditions Tituli, 2026, 14€, numérique 10,99€

 


 

Extraits

1ere section intitulée : « Les charmeurs de poussière »


Je guette la mort du facteur. Vous le tuez au passage tous les matins. Plus de vieilles cartes recyclées, plus de papier au beau grain, plus d’enveloppes de couleur, à force, je vous attends. Vous n’écrivez plus, ni à moi ni à personne.

(p 18)

Elle n’a pas appris à apprendre, seulement à sourire d’une morsure. Elle n’a pas fait d’études, pas même décroché un baccalauréat, celui qu’on doit passer d’abord, avant d’avoir cinquante ans. Elle n’a rien tenté, rien passé, rien vu venir. Le temps, l’amour, l’amitié, tous ces bruits humains, tout ce qui nous construit et se compte en prières, que peut-elle vous en dire, sinon qu’elle a tout enjambé : elle a échoué à grandir.
(p 23)



2 ème section intitulée : « Dieu, pourquoi Toi ? »


Le frêne est d’accord
Du bout des branches
Il me dit oui à tout
Comme si le vent 
Et pourquoi pas les feuilles
Se mêlaient d’une liste de choses à faire
Avant mon départ

Ma vie
Restons encore un peu
La lune vient de poser ses petits au milieu de l’étang
Et un nénuphar de plus perce l’eau noire
Ils sont une centaine maintenant
A jouer à la neige
Ma vie
Attendons encore que je me fatigue un peu
(p 54)



Il pleut
La pluie va me prendre toute la journée
Les images et les sons mouillés
M’interrogent
Et me regardent tomber
Comme si je tenais de l’homme
(p 61)



Le poème
Vient manger dans le creux de la main
Qui n’a pas tout écrit
(p 67)