Anne Sexton, « Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu », lu par Cécile À. Holdban, (III, 14, notes de lecture)


Anne Sexton livre avec puissance une voix aux prises avec la douleur, dans toute son ironie et originalité de ton.


 

 

Un dernier livre de poèmes posthumes d’Anne Sexton (1928-1974) vient de paraître. Cette Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu s’inscrit dans un projet ambitieux entrepris par les éditions des Femmes et la traductrice Sabine Huynh depuis quatre ans : la voix d’Anne Sexton est l’une des plus importantes de la poésie américaine de la seconde moitié du XXe siècle. Il semble à peine croyable qu’il ait fallu attendre près d’un demi-siècle après son suicide pour que son œuvre soit enfin traduite en français. Les éditions des Femmes ont déjà publié trois volumes, dans l’ordre chronologique. Le premier, en 2022, est un véritable pari car, gros de quatre cents pages, il rassemble les quatre premiers recueils d’Anne Sexton ; le troisième, sorti l’an dernier, fort de deux cents pages, réunit les trois derniers recueils anthumes de la poétesse. Entre les deux, en un seul volume plus ténu, d’une centaine de pages, un deuxième volume ne reprend que le singulier recueil d’Anne Sexton, Transformations, dans lequel elle revisite certains mythes et légendes classiques.
Ce quatrième et dernier volume, Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu, présenté ici, reprend les recueils posthumes d’Anne Sexton. Le volume s’ouvre par un de ses plus célèbres poèmes, « Mercy Street », qui inspirera à Peter Gabriel une des plus belles chansons de son album So.



Où es-tu passée ?
45, rue de la Miséricorde […]
Je marche, portant une robe jaune,
une pochette blanche débordant de cigarettes,
assez de pilules, mon portefeuille, mes clefs,
et âgée de vingt-huit ans, ou serait-ce de quarante-cinq ?
Je marche. Je marche.
J’éclaire les noms des rues avec des allumettes
car il fait noir,
aussi noir que le cuir des morts
et j’ai perdu ma Ford verte,
ma maison en banlieue,
deux jeunes enfants
aspirés comme du pollen par l’abeille en moi […]
et je marche et je regarde
et ceci n’est pas un rêve
juste ma vie huileuse
où les gens sont des alibis
et la rue éternellement
introuvable. […]
Verrouille la porte, miséricorde,
efface le numéro
arrache la plaque de ma rue,
qu’est-ce que ça peut faire ?



Dans le canon littéraire anglophone, la poésie d’Anne Sexton jouit pratiquement du même écho et de la même reconnaissance que celle de Sylvia Plath. Peut-être cette traduction lui permettra-t-elle de trouver pareil accueil en français. Elle est considérée comme l’une des meilleures représentantes de la poésie dite « confessionnelle ». Sa voix est d’autant plus importante qu’elle décrit les affres psychologiques, physiques, sentimentaux et intellectuels d’une femme dans la société américaine puritaine des années 1960, à l’orée du tournant de l’émancipation. Ce qui rend particulièrement ancrées dans notre temps certaines des thématiques qu’elle aborde. Elle traduit dans une langue extrêmement fluide, familière et intelligible des sujets aussi complexes et indicibles que le suicide, la folie ou la dépression, ainsi que la difficulté des rapports au sein d’un couple où le désir se retire. Comme dans ce poème intitulé « Péril » :



Quand une fille goûte au suicide
et la cheminée s’effondre comme un ivrogne
et la chienne mange sa queue
et la cuisine fait exploser sa bouilloire brillante
et l’aspirateur avale son sac
et les toilettes se lavent dans des larmes […]
et la mère s’allonge sur le lit conjugal
et dévore son cœur comme si c’était deux œufs.

L’extrême fragilité d’Anne Sexton, que l’on ressent à la lire, est ce qui fait la force de sa poésie. Dans les vers que nous venons de citer, on peut entendre son travail sur le rythme, sur le son, parfaitement restitué par Sabine Huynh. Enfin, ce dernier volume permet d’appréhender toute l’originalité de la poésie d’Anne Sexton, qui ne se résume pas qu’à une écriture intimiste au service d’un anticonformisme qu’elle a exprimé – et exulté – à travers ses rêves, ses fantasmes et son mal de vivre. Son « Bestiaire des États-Unis » dépasse par endroits celui d’Apollinaire, parce qu’elle privilégie une forme de dureté à la dimension ludique de celui du poète français illustré par Dufy. À l’instar de ce magnifique poème intitulé « Baleine » :

 



Baleine échouée sur la plage, toi, dinosaurienne,
qu’est-ce qui t’a amenée à te diriger doucement vers ce port mort ?
Si tu étais restée dans l’eau tu aurais atteint la taille
de l’Empire State Building. Pourtant, tu n’es pas un poisson,
peut-être que tu aimes la terre ferme et que tu es fatiguée
de retenir ta respiration sous l’eau. Que te voulons-nous ?
Emporter ton sang chaud dans la vaste mer
et prouver que nous ne sommes pas les souffrants de Dieu ? […]
Nous voulons que nos tueurs se couvrent de graisse noire
car nous en avons assez de signer des chèques,
de mettre nos chaussettes et de trimer dans ces cubes
qu’on appelle des bureaux.


Il faut souligner ce qu’ont accompli, avec ce dernier volume, les éditions des Femmes et la traductrice : non seulement la publication et la traduction réussies d’une œuvre poétique jusque-là inaccessible en français, mais, plutôt que d’en offrir un choix, elles en proposent l’intégralité.

Cécile A. Holdban

Anne Sexton, Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu, Œuvres poétiques posthumes (1976-1978), derniers poèmes et textes inédits, 2026, avant-propos de Linda Gray Sexton, éditions des femmes, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sabine Huynh, 224 p., 22 €