Rainer Maria Rilke, « Le livre du moine », traductions de Julien Starck (III, 11, traductions)


Dans ce cadre du centenaire de la mort de Rilke, Poesibao propose de toutes nouvelles traductions. Rilke est bien vivant.


 

Soudain, l’heure me touche et m’avertit
d’un gong métallique et clair.
Mes sens vibrent, et je sens : je puis –
et je fais du jour ma matière.

Il n’y avait rien encore, avant toi,
qu’un vague à-venir sans futur.
À présent mes regards sont mûrs –
fiancés aux choses qu’ils voient.

Rien ne m’est trop petit, car mon amour
voit grand ; et sur le fond d’or
où je te peins et t’élève, j’ignore
de qui l’âme ainsi se libère…


Da neigt sich die Stunde und rührt mich an
mit klarem, metallenem Schlag:
mir zittern die Sinne. Ich fühle: ich kann –
und ich fasse den plastischen Tag.

Nichts war noch vollendet, eh ich es erschaut,
ein jedes Werden stand still.
Meine Blicke sind reif, und wie eine Braut
kommt jedem das Ding, das er will.

Nichts ist mir zu klein und ich lieb es trotzdem
und mal es auf Goldgrund und groß,
und halte es hoch, und ich weiß nicht wem
löst es die Seele los…

*

Ma vie s’élargit comme une onde
qui s’étend au-dessus des choses.
Si elle n’atteint pas l’ultime ronde,
qu’importe ! Pourvu qu’elle l’ose.

Je tourne autour de Dieu.
Je tourne autour de sa tour depuis mille ans.
Et je ne sais toujours pas si je suis : le faucon,
la tempête, ou l’immense chant.


Ich lebe mein Leben in wachsenden Ringen,
die sich über die Dinge ziehn.
Ich werde den letzten vielleicht nicht vollbringen,
aber versuchen will ich ihn.

Ich kreise um Gott, um den uralten Turm,
und ich kreise jahrtausendelang;
und ich weiß noch nicht: bin ich ein Falke, ein Sturm
oder ein großer Gesang.

*

Je le lis dans ta parole
et dans tes gestes de légende,
où tes mains chaudes et sages,
enveloppent l’avenir et l’arrêtent.
Tu dis tout haut vivre et tout bas mourir.
Et toujours tu vas répétant : Être.
Mais le meurtre précéda la première mort.
Une fissure traversa tes cercles mûrs,
un cri jaillit
et emporta les voix
qui venaient de se rassembler
pour te dire
pour te porter,
pont par-dessus tout abîme –

Depuis lors elles balbutient
les fragments dispersés
de ton nom d’autrefois.


Ich lese es heraus aus deinem Wort,
aus der Geschichte der Gebärden,
mit welchen deine Hände um das Werden
sich ründeten, begrenzend, warm und weise.
Du sagtest leben laut und sterben leise
und wiederholtest immer wieder: Sein.
Doch vor dem ersten Tode kam der Mord.
Da ging ein Riß durch deine reifen Kreise
und ging ein Schrein
und riß die Stimmen fort,
die eben erst sich sammelten
um dich zu sagen,
um dich zu tragen
alles Abgrunds Brücke –

Und was sie seither stammelten,
sind Stücke
deines alten Namens.

*

Obscurité d’où je viens,
je te préfère à la flamme
qui délimite la terre,
où s’éclaire pour chacun
un cercle de lumière
hors duquel nul ne sait rien.

Car l’obscurité retient tout contre soi :
les formes et les flammes, les animaux
et moi, hommes et puissances,
les réclame en entier –

Il se peut qu’une grande force
bouge en silence à mes côtés.

En la nuit, j’ai foi.


Du Dunkelheit, aus der ich stamme,
ich liebe dich mehr als die Flamme,
welche die Welt begrenzt,
indem sie glänzt
für irgend einen Kreis,
aus dem heraus kein Wesen von ihr weiß.

Aber die Dunkelheit hält alles an sich:
Gestalten und Flammen, Tiere und mich,
wie sie’s errafft,
Menschen und Mächte –

Und es kann sein: eine große Kraft
rührt sich in meiner Nachbarschaft.

Ich glaube an Nächte.


*

Celui qui assemble et remercie
les incohérences de sa vie dans un emblème,
celui-là éconduit
les fêtards bruyants du palais,
il célèbre autrement, et t’accueille
dans la douceur du soir.

Tu es le compagnon de sa solitude,
le cœur muet de ses monologues ;
et chaque cercle tracé depuis ton centre,
ouvre son compas au-delà du temps.


Wer seines Lebens viele Widersinne
versöhnt und dankbar in ein Sinnbild faßt,
der drängt
die Lärmenden aus dem Palast,
wird anders festlich, und du bist der Gast,
den er an sanften Abenden empfängt.

Du bist der Zweite seiner Einsamkeit,
die ruhige Mitte seinen Monologen;
und jeder Kreis, um dich gezogen,
spannt ihm den Zirkel aus der Zeit.


*

Je te rencontre dans toutes les choses
pour lesquelles je suis bon comme un frère ;
aux petites, tu es grain de lumière
et aux grandes, c’est le grand que tu exposes.

Telle est la merveille du jeu des forces,
qui servent les choses qu’elles traversent :
croissance aux racines, mesure au tronc,
et dans les cimes, une résurrection.


Ich finde dich in allen diesen Dingen,
denen ich gut und wie ein Bruder bin;
als Samen sonnst du dich in den geringen
und in den großen giebst du groß dich hin.

Das ist das wundersame Spiel der Kräfte,
daß sie so dienend durch die Dinge gehn:
in Wurzeln wachsend, schwindend in die Schäfte
und in den Wipfeln wie ein Auferstehn.


Rainer Maria Rilke, extraits de Le livre du moine, traductions inédites de Julien Starck, à paraître prochainement au Corridor Bleu


NOTICE


Le livre du moine
a été composé par Rilke en quelques semaines à la fin de l’année 1899. Le jeune poète revient d’un voyage en Russie avec Lou Andreas Salomé, séjour qu’il a vécu comme une initiation. Fasciné par le rituel orthodoxe, bouleversé par le dénuement des campagnes, il découvre la noblesse d’une certaine piété. Il sublime le sens de cette pauvreté en imaginant le journal d’un moine, peintre d’icônes, qui cherche par l’économie du geste et la douceur du chant, à faire surgir un dieu caché.

Rainer Maria Rilke est un poète autrichien né à Prague en 1875, mort à Montreux en 1926. Le livre du moine (littéralement « le livre de la vie monastique »), ouvre son premier recueil, publié à Leipzig en 1905 : Le livre d’heures, qui comprend Le livre des images et Le livre de la pauvreté et de la mort. Aux commencements Rilke était ce peintre novice, attelé à un grand triptyque.  

Le livre d’heures a été le livre de chevet d’Etty Hillesum.

R.M. Rilke, Le livre du moine, éditions Le corridor bleu, 2026, sous presse.


Poesibao remercie vivement les éditions du Corridor bleu de nous avoir autorisés à publier ces poèmes dans la traduction de Julien Starck en avant-première. Le livre parait très prochainement.