Marc Wetzel propose ici de bons extraits de Pierres Folles de Laurent Albarracin, agrémentés d’un commentaire critique de ces textes.

Dans les peupliers
une cloche est cachée
on en perçoit l’onde odorante (p.9)
Où que j’aille
n’importe quelle vieille pierre :
l’oreiller du poème (p.11)
Sur le fil à linge
les chaussettes
bannières du trivial (p.11)
Ce papillon fou
une rustine
sur le vent (p.22)
Le papillon
ouvre les guillemets
et jamais ne les referme (p.23)
Carillon
pétale s’envolant
d’une cloche (p.24)
Écrasant une pomme de pin
le bruit
de la douleur (p.24)
La toile de l’araignée
dans l’herbe a bâti
une vitre brisée (p.31)
Vieille casserole suspendue
la tête la cogne
le son du gag (p.31)
Culbutée par la tapette
la souris agonisant –
perle une goutte d’urine (p.32)
Papillon d’octobre
on te souhaite
belle journée (p.32)
Brouillard
impression d’être à moitié sourd
des yeux (p.37)
Les pierres folles
sur le chemin
poussent librement (p.38)
Grenouille offerte
sur un nénuphar – il est là
l’être de l’étang ! (p.41)
Soudain la statue
se secoue
de ses pigeons (p.41)
Saisi en mettant le poing
sur la châtaigne
du fil électrique (p.42)
Le vent va et vient
peuple certains arbres
puis d’autres (p.42)
Ici, donc, les « pierres » sont « folles » ; elles ne le sont en tout cas pas moins que les hirondelles, les coups de vent, les vagues. D’une part parce qu’elles participent à la mêlée générale (elles sont d’autant plus solidaires des grands courants et poussées des éléments qu’elles peuvent, elles, d’autant moins les fuir), d’autre part parce qu’elles sont sans source connue (on sait mieux d’où proviennent une grenouille ou un être humain – ou même un nuage – qu’on ne saisit la cuisine souterraine, ou les millénaires d’érosion, accouchant du moindre caillou). Elles paraissent donc avoir librement poussé sur le chemin : leur rondeur pleine fait retentir en nous l’insaisissable danse de leur genèse. Leur dureté de principe même est une énigme, leur parfaite solitude nous glace, leur essentielle ambivalence (une lapidation est-elle une chute de pierres comme les autres ?) nous égare. Une pierre, simplement comme jeton d’un damier, est déjà comme une « folle » du roi ou de la reine, tout aussi incapable de s’éloigner d’eux (sinon par brusques diagonales) que de faire mieux que les contrefaire ou les parodier. Comme le bouffon shakespearien est comme une tique s’enflant d’un ridicule pompé sur son maître, la « folle » pierre vibrionne et halète du mystère général qu’elle balise et parasite. S’embusquant dans le pierrier, se dévergondant dans l’avalanche, se faisant rigide abri et trouble nounou dans la carapace, la coquille ou le dolmen, la pierre – toujours saine, sinon d’esprit, en tout cas d’énergie – épouse extraordinairement une réalité qu’elle ne peut, justement, jamais perdre. Elle est follement réelle, pur pion d’espace et équanime amie du lichen comme du scorpion. Elle est comme « la scène sans passé » (Bachelard) de l’image poétique.
Car c’est ici l’Éden du perceptible, calme et résolu : chaque chose ici s’arrange de l’espace (elle prend son lieu comme il lui est venu, et se soucie de sa direction présente sans se soucier des passées) et les choses s’arrangent entre elles dans l’espace (leurs mouvements respectifs s’entre-répondent, et les mouvements perceptifs eux-mêmes enregistrent les situations en s’adaptant à elles). Le temps n’est pas suspendu, mais, passant ici également pour toutes choses, il ne désynchronise ni ne périme les correspondances au travail. Ici, comme on a lu, les tintements d’odeurs du peuplier, les pétales sonores d’une cloche, la brume qui amortit ou enroue le regard – tout est à sa diverse affaire, et ne rencontre ni urgence ni délai pour s’entre-traduire. Le temps ainsi désamorcé, les choses peuvent être en pure présence les unes des autres, se le font paisiblement savoir, et l’on a ici un poète heureux, un homme de langage capable (et fier !) de rendre l’espace à lui-même. Heureux, en tout cas, comme un enchanteur subtil qui ne demande rien, n’insiste jamais et médite toujours (il se tait quand il pense, même si l’on devine d’immenses brassées de paroles se jetant sans cesse en lui les unes contre les autres). Un esprit drôle (qui titille le sens sans jamais l’affaiblir, et le cajole pour nous, dès qu’il paraît fragile) et profond (profond comme peut l’être un haïkiste évidemment français, dont la pensée pousse dans la clarté, et la séduction ne croit qu’en son propre équilibre). Et fraternel par principe autant que par méthode : il sait qu’un homme compétent ne pourrait ni tolérer sincèrement ni sérieusement changer l’avis d’un ignare, et décide donc de strictement se tenir à l’image poétique, dans laquelle la compétence n’est rien.
Bien sûr, le temps n’est au mieux qu’écarté, jamais annulé. La pure simultanéité des résonances ne peut cacher la mélodie qui l’amène et celle qui l’évacue. Le retentissement (et sa contagion strictement transversale) joue un instant comme hors-causalité, se fige en variation parfaite, prend sa pose (et se bricole une pause) dans le virage qu’il ne cesse en réalité de parcourir et d’être. Les mouvements de la mort aussi s’entre-répondent : notre très honnête haïkiste, tout en faisant se lever indéfiniment une entre-expression des formes du monde (comme leur dompteur verbal, leur clown, leur contorsionniste et acrobate, leur jongleur), sait toujours le fauve incomplètement dressé, le rire retombant sur le pitre, le funambule à portée de vide, le jongleur même né de tours inconnus : les parois des choses assurent tout aussi équitable écho au malheur des êtres. Ici, comme on l’a lu, la souris assommée perd son urine, la pomme de pin s’écrase sous le talon comme elle trônait sur la paume, le papillon entame sa troisième et dernière journée de vie, la mort verrouille sa parenthèse sur les guillemets pourtant non-refermés. Mais c’est que l’obscurité elle aussi répond parfaitement présente (« Longeant le ruisseau/ voilà que brille/ le sombre de l’eau », p.19), c’est aussi que la solidarité n’a de sens que si des infortunes s’entre-tempèrent (« Deux fiers chevaux tête-bêche/ l’un pour l’autre/ chasse-mouches », p.15), et que l’essor et la ruine partagent d’indistincts signes annonciateurs (« Papillon ou mite ?/ se réjouir/ ou s’inquiéter ? », p.12). Il y a de splendides redditions (« Vaincu le gingko/ a déposé ses écus/ à ses pieds », p.13) et de sublimes sobriétés (« Avec deux notes/ le crapaud/ chante », p.43). L’entre-saisissement des êtres (qu’enregistre impavidement le poète) veut l’équilibre, non la justice ; et l’équivalence, non l’indifférence.
Une lucide ironie traverse constamment aussi, bien sûr, cette minérale et plutôt pacifique symphonie, mais notre poète n’est ironique qu’à l’égard de ceux qui pensent trop (comme le délicieux « être de l’étang » ici offert aux heideggeriens…), et, d’ailleurs, n’use de lucidité que pour rendre la cruauté et la bêtise moins praticables pour elles-mêmes (il considère fidèlement les toiles – d’araignée – déglinguées, mais ne les vante ni ne les réprouve). Laurent Albarracin qui, on le sait, est un – très impartial et très éclairant – interprète des autres poètes, est, face au théâtre des choses, spontanément et infatigablement bon public, faisant des prodiges mêmes du monde naturel un usage miséricordieux et bon-enfant : « l’oreiller » de « pierre » du « poème » (p.11) lui assurant ici le genre de repos qu’il cherchait, mérite et partage.
Marc Wetzel
Laurent Albarracin, Pierres folles (111 haïku), Pierre Mainard, 2026, 48 pages, 11€