Gérard Titus-Carmel, « Palières », lu par Michaël Bishop, (III, 11, notes de lecture)


Vingt-huit proses de Titus-Carmel explorent l’énigme de l’existence, entre mémoire, hasard et résistance à l’effacement du sens. Lecture Michaël Bishop.


 

 

Vingt-huit petits récits, « proses et fictions », sites mouvants d’un intime vécu ou imaginé (sans vraie distinction) ; de questions de vérité, de rêve, de leur entretissement ; de rapports tensionnels entre le désir et l’inaccessible, les sentiments de vide et ceux de présence. Sites enfin de la profonde énigme de tout ce qui est, de notre être-là au pulsant sein de celle-ci, de cette troublante élasticité du hasard, du fatal, et d’une nécessité qui pousse à résister, chercher, éprouver même réconciliation et une inventable et imposable quoique précaire architecture ou logique. Abatcha (21-7) peut sembler s’écarter de telles anxiétés où tout se met en jeu critiquement, viscéralement. Mais une soirée après un repas se transforme en une scène d’intense et mutuelle incompréhension : le visiteur japonais, déjà peu enclin à parler et, ni francophone ni anglophone, incapable d’expliquer son appréciation après avoir écouté avec le narrateur, pour combler ce silence, et ceci pendant trois heures, la Matthäus-Passion de Bach, tombe enfin sur la clé magique du mot « abatcha », répété incessamment et en toute enthousiaste innocence, jusqu’au moment où, par miracle, épuisé, nerveux et presque irascible à son tour, le narrateur parvient à déchiffrer l’indéchiffrable. Un moment, ce hasard, et tout change : la civilité se détériore, risque de devenir agressivité ; la langue révèle son inadéquation foncière au réel ; l’art est compris comme établissant, exigeant même, une autonomie loin de toute réduction oisive ou prétentieuse. Bref, notre présence au monde reste lourdement truffée de stress et de défis. Et ceci malgré, pour le lecteur se croyant immunisé car non impliqué sur son sofa, tout l’ironique de la scène brillamment construite et colorée.

L’un après l’autre, ces micro-drames puisent profond dans les turbulentes ressources de la mémoire à la fois et son improbablement transformatrice inscription pour déplier le long ruban d’une histoire hétéroclite des provocations-puzzles-apories de l’existence où s’engager dans une lutte ontologique simultanément urgente, constante, et invisible, car si largement psychologique. L’hameçon (35-43) raconte le désir de solitude, l’acte de s’ouvrir au hasard de l’extérieur et le danger qui s’y loge. L’hermitage (49-55) est l’histoire d’un confinement, d’un rêve d’au-delà, d’inconnu, de liberté, de mystérieuse et indéfinissable disparition-transition riche d’implication. Maria sous la neige (57-63) contraste le drame de « perfidie, jalousie, emportements et vengeance » d’un opéra de Donizetti avec, d’un côté, la musique et les voix qui l’interprètent si finement, de l’autre, le silence d’une neige fraîchement tombée, pure, « miraculeuse », « infinie dans sa hautaine solennité et la beauté de l’indifférence qu’elle offrait en réponse à l’agitation des sentiments que nous venions juste d’éprouver ». Et puis les cris des spectateurs marchant dans la neige venant sceller, le désespoir resurgissant, « un double melodramma tragico ». Et, partout, la scène est plantée, ses éléments dansent et tourbillonnent, mutent en s’explorant, le récit exécutant enfin sa dernière pirouette, imposant l’élégance d’une fin suspendue dans le cercle qu’il vient de tracer. Structurant avec concision, avec une admirable puissance rhétorique, énonciative, descriptive, son petit nœud, ouvert quoique clos sur ses indicibles, ses non-dits, ses concevables sens-contresens, ses songeuses illusions, les ambiguïtés et brumeuses clartés de son architecture. Et, partout également, cette multiplication de comparaisons, de brèves métamorphoses, ces lectures parallèles qui nous resituent, ornant, approfondissant avec pertinence et grâce : une peinture de Goya, Danger dans l’escalier de Pierre Roy, un vers de Reverdy, pièces de Brancusi ou Kirchner, Breton sur Giacometti, Booz endormi, La leçon d’anatomie de Rembrandt, Cézanne, Milosz ou Valéry, Bram van Velde, Mallarmé, Jean-Marie Gleize, Jacqueline Risset, Ronsard, La jonque de porcelaine de Delteil… la liste est longue, enrichissante, me faisant penser à cette seule et même chose de Quignard où A ou Z se lit et s’écrit à jamais dans ce que Deguy nomme son « être-comme », son méta. La mémoire inscrite de Palières ne cessant d’offrir son « chahut d’images remontées tout ensemble » (42). Et, simultanément, la notion de présence au monde explosée, ses fragments pris, caressés selon cet instinct d’ordre, d’orchestration, de rythmique, de vite perçue haute nécessité qui signe toute l’œuvre de Titus-Carmel.

Un écusson de lumière reste exemplaire de ce geste de fusionnement où l’expérience quotidienne, viscérale, exhibant avec flagrance (cette brûlure, nous dit son étymologie) sa difficile mortalité, rivalise avec un poïein rêvant haut et loin de toute contraignante appartenance au strict et sévère réel. « Une leçon de présence, lit-on, dans l’univers des formes dégagées du monde » (73-9). Et pourtant, paradoxe, don magique, c’est la lumière cosmique même qui, Titus-Carmel ne le comprend que trop bien, reste « l’outil essentiel de cette sculpture », mumuye, qui le fascine ici, restaurée, « révélée » miraculeusement au-delà du « travail des termites ou autres créatures xylophages qui se sont déjà repues de sa chair », là, dans ce moment privilégié qui la frappe, l’« incendie », dont « la beauté humble et terrible » étonnamment là dans le silencieux secret de ses origines. Dans Un pli du temps (95-104), le récit s’enroule autour des questions de rémission-purification-réconciliation au sein même d’une autre brûlure, le hasard dictant, quoique dans le langage indéchiffrable du noli me tangere de ce qui est, le degré et le mode de notre appartenance au monde, le hasard s’avérant ce pli, ce non-lieu-temps qui surgit, éblouit, insaisissable et pourtant parfois senti, et ici-bas. Pénétration « improbable », dirait l’ami Bonnefoy, du mystère de notre traversée de l’ontos que ne cesse de frôler l’art, loin des dogmes, loin des réponses toutes faites, cet art, carmélien, le délicat et persistant outil qui s’offre pour creuser les « huitièmes plis » de la Beauté. Le récit de « la descenderie » (185-90) constitue, comme tous ces si subtils récits, un geste allant dans le sens d’un tel creusement du beau coïncidant avec l’excavation d’un souterrain, d’un ailleurs, d’un invisible au sein de notre incarnation, de notre mémoire, de ses oublis, de l’originel qui sous-tendrait et illuminerait notre présence. Chaque écrit, chaque peinture ou dessin lutte avec de tels défis, avec le comment, le quoi et le pourquoi de son geste. Peindre, écrire l’infini (219-24) jongle avec la complexité de cette incessante et si souvent déconcertante équation ontologique à laquelle chaque artiste, chaque être humain, se trouve confronté : le écr et l’inf s’ouvrent non seulement à écrire et infini, mais également à écraser et infâme, leur enchevêtrement offrant non seulement ce qui semble raisonnable, un écraser l’infâme en écrivant l’infini, mais la surprise d’un « écrasons l’infini », « devise, affirme le récit, de notre travail de vivant ».

Que « l’impossibilité de penser cela » (93), sans doute quelque part le Cela de la Chandogya Upanishad, reste au cœur de tout écrit, c’est ce qui me semble indiscutable, et maint récit de Palières implique la détresse que peut générer un sentiment d’aliénation, de dépossession et de non-appartenance face au « temps qui passe sans moi et sans pitié » (146). La mort de l’amour et des amitiés brutalement arrachées fait partie de la conscience globale dont témoigne ce beau livre où pullule le considérable défi de s’en tirer en caressant un « rêve de mener jusqu’au bout son roman de vivre à l’envers du monde » (175). Que le troublant sentiment que, pour relever ce défi, nos « joutes », même celles de l’art, risquent de rester « futiles » (177), on peut facilement le reconnaître face à ce que Palières appelle cette « irréductible distance quant à la marche du monde », son fonctionnement et son orientation (179). Ce ne serait donc pas tout à fait à l’infini, ce vaste innommable, que Titus-Carmel veut, paraît-il, « donn[er] le nom de beauté » ; ce serait plus exactement à sa « navigation » (222), méfiante, certes, mais aussi résistante, énergique et, à sa manière, profondément visionnaire. Et chaque récit construisant son palier, son étape, son pas vers un plus haut, cette espèce de scène-scénario se repliant sur ses propres grâces, palières toutes, enfin, comme l’affirme le titre du recueil, chacune offrant l’envoûtement de son fin dit fatalement provisoire, inachevable car sérielle, donnant sur un horizon de spiralante, vertigineuse lumière.

Michaël Bishop

Gérard Titus-Carmel, Palières, L’Atelier contemporain, 2026, 253 pages, 25€


Extrait de La descenderie**, dans** Palières (185-6) :

D’abord, il y a ce trou ouvert comme une bouche au hasard de la terre, juste au-dessous du doigt de l’ange. Un trou de forme plus ou moins carrée, pouvant laisser passer un homme, la tête baissée. Les bords sont ourlés d’un mauvais ciment et l’un des côtés se présente vaguement plus arrondi que les autres. Il y a des herbes folles autour, des lézards, aussi. On dirait une entrée plutôt sale et pas très engageante d’un carottage ancien ou d’un souterrain abandonné. On s’approche, on rôde autour de cette ouverture, on s’assure que le sol reste ferme si près des lèvres, on se méfie, mais la curiosité pousse à aller plus avant. […] Alors on écarte les orties et les ronces, et on pénètre. Suit un bruit de plancher neuf que les pas martèlent et font résonner, la pente d’un tunnel sombre conduisant à la chambre du mort, la disposition régulière des tasseaux fixés en travers pour ne pas glisser, car ici pas de marches, rien que cette saignée droite creusée à vif, presque à 45 degrés, dans le cuir du monde. On devine une rampe qui nous guide et nous retient, pourtant on se sent aspiré malgré soi, on coule ; dans le temps, dans ce tunnel aménagé selon le modèle des longues descentes menant au cœur des pyramides, aux anciens gisements, plus loin, même : jusqu’aux forêts pétrifiées des premiers âges. On a laissé une partie de soi dehors, au soleil, avec son innocence…