Les éditions Circé ont confié à Poesibao ces textes de la poète Polina Barskova, d’une anthologie à paraître en 2026.
D’après Emily Dickinson
Personne ne suis, mais qui es-tu toi ?
Déjà les yeux sont pleins et creux,
Hors des ténèbres fuient déjà
Les buissons trempés des chemins,
Crapauds-chéneaux, granges et bois.
En eux la nuit gronde et gémit.
Du front nocturne j’essuie
L’enflure des affronts quotidiens.
Qui es-tu ? Oh non, ne dis rien,
La terre écoute et nous épie.
Tel un crapaud, bout et gargouille
Le brouet de mal courant, banal,
En m’aspergeant de brûlants crachats
Rien qu’à entendre : qui suis-je moi ?
Sur le sentier gît une grenouille
Sans défense, et de honte m’entoi
Le la moindre de tes nouvelles
Qui clame faussement : JE SUIS SANS TOI.
*
2. Gor
Le corbeau regardait et j’aurais dû…
Guennadi Gor
Longtemps j’observe deux corbeaux.
Autour, des couronnes de narcisses.
De tous côtés ils se hérissent.
Mâle et femelle ont l’air pressés –
Comme au sortir de funérailles,
La neige en large écran s’étale
Reflet tremblant de puanteur
Un cri dans la gorge se meurt
Puis s’envole tombe s’enflamme,
Son visage à lui illuminé d’angoisse
Enjoint de ne pas s’énerver
Et c’est alors qu’elle lui dit :
Je n’ai eu aucun mot de toi
Je ne vis plus qu’en tiraillant
Du regard ton visage ardent
Mais il me faut autre chose encore
Le corbeau menteur répond merde alors
N’est-ce pas moi qui pour ce corps
Ai créé un nuage à frange écarlate
Un vrai paradis une cascade
N’est-ce pas moi qui entre ces lèvres
Ai arraché cela planté ceci
Je suis ta langue mon amie
Que veux-tu donc de moi encore ?
L’autre corbeau tiraille un ver de terre
Du bec tombe un peu d’humus noir
Et je détourne mon regard
*
Auschwitz-Birkenau, visite guidée
pour étudiants américains
I
Le minibus aborde la bourgade polonaise O.
Je suis surprise de ne rien sentir aussitôt.
L’âme comme une gencive anesthésiée,
amusement de dentiste, Bruges de Rodenbach ensommeillée.
Surtout ne bouger, marcher que comme une eau stagnante.
À peine remues-tu un bras,
ta paix se peuple d’ombres démentes.
Tous ces Rosa, Ludwig numérotés avec emphase,
à recompter cependant qu’arrive le gaz.
À recompter un peu autrement : prothèses, lunettes
cernées de rouge, souliers féeriques à bordure noire,
valises, cheveux, cendres, nuages suspendus,
la main d’une étudiante, violette de froid,
s’agrippe au parapluie. Coucou têtu
de Birkenau, dis-moi combien d’années encore
vais-je devoir visiter ces baraquements édifiants ?
Froid froid chaud brûlant :
colin-maillard de la conscience civilisée.
Je ne ressens rien d’autre que la honte
de secouer la cendre de Marlboro
sur les cendres produites ici, déversées là.
II
Ce caillou-là est un monument à quelqu’un.
Et ce nuage ce mégot pavot ou chien –
tout ce qu’il n’a pu emporter vers les ténèbres,
bien qu’il ait porté jusqu’au bout sans se plaindre.
Et cet arbre banc bouton d’or petit coin –
déchets de l’horreur, merde du désespoir,
moi le mage bien attifé, infatué et vain,
je t’apporte tout ça : vas-y, regarde le film
des objets s’ébattant comme dans un rêve.
Le pince-nez cabossé te fait un clin d’œil,
la casserole grogne, le réveil corrige la nuit,
un crayon mordu a griffonné ceci :
Maître qui nous nourrit et nous abreuve,
nous serions heureux de t’aider,
mais comment ?
Ce caillou est le dernier signe de toi qui survit.
Point de non-exclamation. Épine. Pépin. Épi.
Traductions d’Henri Abril.
Polina Barskova, née en 1976 à Léningrad, est apparue dès son premier recueil Nativité, publié en 1991, l’année même de l’effondrement de l’Union Soviétique, comme l’« enfant prodige » de la nouvelle poésie russe. Ayant elle-même accueilli ce qualificatif avec un détachement ironique, elle a confirmé et développé son talent dans une douzaine de livres suivants, dont l’exceptionnelle plurivocité est source de riches variations sonores et rythmiques, intonationnelles et thématiques. Après la faculté des lettres classiques à l’université de Saint-Pétersbourg, elle a poursuivi ses études en Californie, puis enseigné la littérature russe au Hampshire College d’Amherst, la ville d’Emily Dickinson, et aujourd’hui à l’université de Berkeley. D’abord spécialiste de la culture des années 1920 et 1930, elle s’est ensuite consacrée à l’étude de l’époque du Siège de Léningrad qui, outre un essai sur les poètes d’alors et un remarquable récit de non-fiction Tableaux vivants, n’aura cessé de projeter sur sa propre poésie les flammes du destin particulièrement tragique de sa ville natale. Avec d’autant plus de douleur qu’elles sont désormais avivées par le reflet que lui en renvoie, comme dans un miroir, le sort infligé à l’Ukraine. « Rien n’est plus fort que la peur et la honte qui gouvernent le monde, c’est pourquoi il est si important que s’y opposent de temps en temps les frêles escadrons volants de l’audace et de la liberté ».
Plusieurs livres de Polina Barskova ont déjà paru aux États-Unis, ainsi qu’en Allemagne, au Danemark, en Israël. La présente anthologie vise à donner pour la première fois aux lecteurs francophones une idée aussi juste que possible de sa trajectoire, depuis un poème écrit à l’âge de 13 ans jusqu’à ceux nés sous sa plume après le début de l’invasion russe. Henri Abril, traducteur de nombreux poètes russes et ukrainiens, a tenté de demeurer fidèle aux exigeants critères de transfert poétique que l’auteure elle-même préconise. Les notes en fin de volume sont par ailleurs destinées à éclairer un contexte parfois difficile d’accès hors de l’aire linguistique et culturelle russe.
Traductions Henri Abril
Ce recueil sera publié en mars 2026.