Laurent Albarracin / Christian Viguié, « Presque rien » suivi de « Là », lu par Christian Travaux.


Christian Travaux explore ici ce livre à quatre mains, qui tourne jusqu’au vertige autour du presque rien et du .  


 

Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet,
qui pourraient vite ruer dans la folie !
Arthur Rimbaud

 

Interroger les mots, dans leur nature ou dans leur sens, dans leurs manières d’être au monde ou leurs façons de signifier, c’est entrer dans une forêt. Des expressions y sont déjà alignées, prêtes à l’emploi. Des mots s’appellent et se répondent. Des syntagmes dessinent le jour des ombrages, comme des images réfléchissent la nuit du sens et ses mystères. Des lacs nominaux y miroitent. Et des verbes, et des adjectifs, y poussent comme des herbes vivaces. Tout y parle. Tout y est écho. Et l’on se surprend à se perdre dans ces sentiers signifiants, sous ces frondaisons de syllabes et ses feuillages lexicaux, heureux qu’une telle forêt de langage nous soit ouverte. Ainsi Laurent Albarracin et Christian Viguié dans Presque rien, suivi de . L’un et l’autre, dans un dialogue à deux voix et à quatre mains, se saisissent de simples mots, une syllabe « là », ou d’expressions « presque rien », et en investiguent les parages, les sombres dédales. Et c’est un plaisir de les suivre.

12 sections de 7 fragments, plus 14 sections de 7 fragments. Au total, 26 sections. Autant dire, rien. Ou presque rien. C’est-à-dire peu de chose. Mais, tout de même, un petit livre d’une centaine de pages à peine. Des textes courts d’un vers jusqu’à 16 vers, pas plus. Et toujours, avec des vers courts. Rien, ou à peine quelque chose, ce qui n’est pas rien, toutefois, puisque c’est un livre, cela forme un livre, mais sur rien, ou sur presque rien, ou bien sur là, là-bas, ici. Que m’importe ? Je me perds dans cet ouvrage, comme je m’y promène, tête au vent, les pieds nus, le cœur enivré.  Car ce que font ces deux auteurs, dans ce livre à double entrée – presque rien, là – ce n’est pas que jeter en l’air une idée « venue sur un coin de table », comme ils le rappellent dans une note (p. 103), « une boutade […] à prendre à la légère et au sérieux tout à la fois » (id.). C’est, plutôt, se risquer à une effeuillaison habile, méthodique, de deux expressions, deux petits mots : là, presque rien, pour fouler des chemins nouveaux et savoureux.

L’un comme l’autre sont, d’abord, soumis à une interrogation en règle. Qu’est-ce que « presque rien » ? Que veut dire « là » ? L’évidence ne saute pas aux yeux. Derrière un mot, il y a toujours d’autres mots, d’autres expressions. Il faut rapprocher « presque rien » de « rien », de « tout », de « quelque chose », et « presque » de « davantage » ou de « quand même », pour essayer des les comprendre. Et ainsi, stratifier la langue, la feuilleter, ou en déployer le feuillage innombrable, les feuilles, les branches, et tout le paysage autour, pour trouver des clairières de sens. Même chose pour « là ». Où est « là » ? Où finit « ici » ? Où commence « là » ? Est-ce là, là-bas, plus près, plus loin ? Et qu’y a-t-il dans ce « là » ? Quelle note la, pour donner le ton, lancer la voix ? Quel adverbe, quelle particule adverbiale –là, pour désigner quoi, pour montrer du doigt, et insister, et situer, mais quoi et où ?
Force est, alors, de définir ces deux termes, tenter d’y voir clair. Et c’est là le plus épineux. Le langage n’est pas une terre au cordeau, semée de bosquets, un jardin à la française. C’est, plutôt, une forêt primaire, où tout est enchevêtré, mêlé de ronces et d’herbes folles, de branchages et d’arbres immenses, de chemins que l’on rebrousse (avec, en dessous, tout un monde de racines et de larves sombres). Il faut, dès lors, partir d’un fait de langage, une définition : « pas tout à fait n’importe quoi le presque rien » (p. 9), un constat : « l’ironie du là / de se trouver là / si près du loin » (p. 53) – et en tirer des déductions, des conclusions, émettre des hypothèses en anaphore (pp. 39-40), s’appuyer sur des évidences pour avancer timidement. Car la langue est faite de chausse-trappes, d’abîmes quand on pose le pas, de clairières vers la lumière du soleil, quand on s’arrête.

Aussi découvre-t-on, ainsi, avec Laurent Albarracin et Christian Viguié, que rien pourrait être quelque chose (p. 15), qu’il y a des degrés du rien, des strates du rien différentes, un presque rien a minima impliquant un davantage rien (p. 11). Que presque rien, mine de rien, quand on y pense, c’est comme quelqu’un qui se penche sur le rebord d’un abîme, et s’en effraie (p. 9). Ou que ce peut être une couleur, du moins, presque, pas tout à fait (p. 10). Décidément, indéfinissable cette expression ! De même que là. Ce serait comme un lieu sans lieu, un quelque part, quelque part, mais on ne sait où, qui se déplace continûment avec nous (p. 55), comme tout déictique, qui est possiblement partout (p. 56) et nulle part, puisqu’il définit autant l’ailleurs que l’ici-bas (p. 61), ou que le chant d’un oiseau qui donne le la, la note claire du réel et du langage (p. 62). Et qu’encore il n’est pas seulement espace, un mot pour dire l’espace, mais aussi temps, moment, instant, lieu et durée conjointement.
Aussi le travail des deux auteurs, dans ce livre, n’est-il pas seulement de tenter de définir, en vain, l’insaisissable, l’insituable. Il est, encore, de réactiver, ce faisant, les mots usuels, les expressions du quotidien, et de rallumer le bois mort du langage – dont on fait du feu –, les mots comme des branches tombées, ou des brindilles, les syntagmes figés, les catachrèses, que l’on dit sans trop soupçonner que dort, en eux, un incendie métaphorique prêt à flamber. Feu, soudain, quand on frotte deux mots au silex de la poésie ! Et c’est, alors, la parole qui nous revient dans toute « la fraîcheur / de ce qu’elle est » (p. 43). C’est l’évidence de ce qui est, des mots, du réel, qui nous saute aux yeux avec force dans son étrangeté singulière, dedans/dehors pouvant, dès lors, être identiques, comme ici/là, rien/quelque chose. L’éclat de la tautologie, comme du contraste, fait briller d’une lumière neuve ce que nous avons sous les yeux, tous les jours, que nous ne voyons plus.
Et la leçon de ces deux mots, interrogés continûment – là, presque rien – est bien celle d’une goutte d’eau, d’un peu de vent, d’une lumière, d’un vol de poussières, qui contiennent tout l’essentiel de notre vie et de l’existant. « Presque rien » serait ce que peut être la poésie face au réel, en posant la question de l’être, quand « là » pose celle de la présence, de notre présence face au monde. Je, ici, et maintenant sont les repères fondamentaux que ces deux expressions partagent, et renversent, et font osciller, trembler un peu sur leur base dans la nuit profonde du langage. Aussi ne faut-il pas s’étonner de trouver, dans cette recherche et cette interrogation de deux mots des plus usuels, le recours au paradoxe – « un feuillage qui bougerait sans vent », « un orchestre silencieux », « une mer sans le bruit de la mer » (p. 90) – qui donne toute sa saveur du monde.

La poésie est là présente, vibrante avec ses ailes d’air. Presque rien, là, dans le grand Tout. C’est-à-dire tellement beaucoup, ici, là-bas, et partout, avec bonheur.


Christian Travaux

Laurent Albarracin / Christian Viguié : presque rien suivi de Là, éditions Le Silence qui roule, 114 pages, 17€