Voici la ‘première image terrible’ d’une nouvelle série inédite de Pierre Vinclair, qui dit pourtant ne pas croire à l’enfer.

Encre de Renaud Allirand
Première image terrible
Je ne crois pas qu’il existe un enfer
et si positivement peu que j’affirme :
Non ! Non ! Cela n’existe pas !
(mais quel enjeu y a-t-il ici,
pour nous compost moderne ?)
et refuserais de prêter
un vers petit
ou d’imagination, appât ou couverture
d’une aventure de la pensée
plus singulière ou ambitieuse,
aux fantasmagories, qu’elles soient
instituées en diables et licornes
par des monstres à mitres, ou s’émancipent
dans la huitième bolge d’un moyen-âge
continuant de nous engloutir sous des formes
baroques, où croupissent les âmes
des pécheurs ; d’ailleurs je ne crois
pas plus évidemment à l’âme
que ceux qui nous font tort sont des
pécheurs ; mais si je devais dire
ce que je crois, y aurait-il quoi
qu’on puisse identifier à quelque
« contenu culturel », image défendue,
poussée par une entreprise religieuse
douteuse ou étatique ? sans doute –
pour terminer la phrase commençant
par « je crois », je ne parviens guère
pourtant qu’à m’esquiver moi-même
en cercles centrifuges : pas
que nous sommes immortels, ni que
l’un est né bon pour que la société
le daube, ni qu’il soit d’essence l’escroc
qu’aiguise contre l’autre ses crocs de loup ;
pas plus (c’est l’évidence) que la justice
soit l’attribut sauvage du monde
ou qu’elle en soit exclue ;
du reste, si je devais me rapprocher
d’un terrain plus connu
que les théorèmes théologiques de la tribu
mais plus glissant, je saurais affirmer
crânement – je ne crois aucune
philosophie, celle de Platon
plus que celles des Lumières – ni que la poésie
lue libère l’individu –
je ne crois pas, je ne crois pas
en rien, pourtant – et si seulement cela
était possible – en quoi ?
à quoi ? six fois cent lignes pêchent
dans le canal mémoire
des allitérations la perception
d’une jeune femme dans la ville
hagarde ayant cherché
sa dose et l’ayant eue, visage
crasseux, cheveux ébouriffés et longues
jambes ouvertes, le
sexe à l’air laissant des flots
d’urine nonchalante dégouliner
molle le long de l’escalier
sous les marches sales duquel
elle attendait et je passais à toute allure
(footing retour, 8h du mat’)
à Stalingrad où se découvrent à l’aube
aux yeux cernés gris les craqués et les coureurs
puis leurs regards se croisent, est-elle penaude
ou comme un roc, j’ai deux images
dont la seconde est la grotte peinte par
où la source de la Loue coule dans le Doubs,
voyant sa pisse fiévreuse que les égouts
jetteraient dans l’Ourcq, l’Ourcq
dans la Seine et la première une femme
à peine humaine qui aurait pu
pourtant être ma sœur et qui l’était
(d’une certaine manière), je faisais la revue
de mes croyances et pouvais dire
voilà : je crois
à l’amour ignorant
que sa fragilité le pousse à s’encombrer
de preuves que l’amitié, j’y crois aussi,
ne réclame pas, la correction, la redistribution
même des idées coincées à l’intérieur
des phrases comme des restes de salade
dans une mâchoire que je sais remuer
pour formuler les thèses attendues
mais sans y « croire », en concession malade
à la jeune fille ! pourtant, elle n’a pas
plaisir à déchirer les corps, ni d’intérêt
(je crois) à regarder quelqu’un la voir
en train d’agir l’acte tremblant
et tout dans son poème hésite
entre terreur subie de l’administration
(qui coupe ce qui résiste sous le soleil et jette
les croyants au fleuve noir de Loire
avant de se tourner contre lui qui
en tira profit) et terreur administrée
en officiante de paradoxes
dont l’enfer même est dévasté
d’événements, ridicule bravant le ridicule
ou choisissant le monde horizontal comme on
s’extrait la gueule d’un lac pour in extremis inspirer
le vide.