Philippe Jaccottet, « Israël, cahier bleu », lu par Michaël Bishop (III, 8, notes de lecture)


Un texte étonnement prémonitoire de Philippe Jaccottet, écrit en 1993, édité en 2004 et qui reparaît aujourd’hui, de façon opportune.


Écrit en 1993 et les trois années qui suivent, mais ne paraissant qu’en 2004 avec la postface de Jaccottet, ce livre qui présente les notes prises au moment d’un ‘voyage de circonstance [guidé, en Israël], fait de rencontres brèves et superficielles’, déclare Jaccottet avec cette presque fatale touche de scepticisme et d’autocritique qu’on lui connaît – ce livre mérite, me semble-t-il, une attention particulière vu les événements des dernières années. Une évaluation sans doute partagée par Fata Morgana qui reprend ici sans commentaire supplémentaire le texte de 2004. Rien de superficiel ici, en réalité. Bien des observations, réactions et méditations de 1993 restent richement pertinentes en 2025.

 

Certes, s’avère flagrant tout ce qui sépare les deux moments. Suite à l’attaque meurtrière du Hamas le 7 octobre 2023 qui entraîne 1200 morts, 251 civils pris en otage, les représailles israéliennes cherchent à éliminer définitivement l’armée du groupe terroriste, ses tunnels souterrains, ses armements, ses chaînes d’approvisionnement – on n’oubliera dans ce contexte ni le très considérable financement iranien et qatari pour fomenter les hostilités contre Israël; ni les incessants missiles guidés qui pleuvent depuis longtemps sur Israël venant de la bande de Gaza, d’Iran aussi, mais également des forces du Hezbollah au Liban ou des Houthis du Yémen ; ni l’endoctrinement de la haine chez les Palestiniens, adultes et écoliers, envers tous les juifs. Certes, les résultats de cette riposte israélienne, on va lentement en mesurer l’énormité : des milliers de morts, soldats, civils, enfants, blessés, la destruction des villes, le déplacement des habitants, un manque parfois de provisions dans le chaos qui s’ensuit ; et puis l’anxiété, le persistant échange d’accusations, l’incertitude des deux côtés d’un conflit qui retentit partout dans le monde.

 

Le livre de Jaccottet n’offre, naturellement, aucun commentaire sur ce conflit, mais tout ce qu’on y lit pue, prophétiquement, une telle mutualité d’impuissante vision et de démunie violence. Presque partout où la visite guidée le mène – un kibboutz, la Via Dolorosa, mosquées de la vieille ville, le Saint-Sépulcre, le Mur des Lamentations, le Jardin des Oliviers, la vallée du Cédron, le Parvis du Temple, Bethléem, le Jourdain, la Mer Morte, le plateau de Golan, etc. – presque toujours surgit un sentiment de ‘la proximité de la violence’ (15), d’un certain radicalisme ou fanatisme, d’‘une espèce de folie’ même dans les gestes des fidèles de tous bords devenus idolâtres (35). ‘La brutalité du présent […], écrit Jaccottet, interdit l’accès [au mystère originel de la naissance du Christ]’ (49), ceci tout comme on risque de ‘ne plus voir la grâce et [le] raffinement dans [ce qui est] cet Islam [de la grande mosquée bleu et or de Jérusalem], par la faute de ses extrémistes’ (46). Tout le solennel, le sacré, a l’air ‘terni’, rendu ‘vulgaire’ par le commercial ; ce qui exige le silence est noyé dans la clameur, la ‘frénésie’ ; l’angoisse de la crucifixion ‘édulcorée’ (20, 28, 38). ‘Quel pouvait donc être le sens de tout cela’ (27), se demande l’auteur de L’Ignorant ; la foi, sans fanatisme, sobre et consciente de la nécessité d’éviter celui-ci pour honorer celle-là, était-elle-même imaginable, l’histoire des pogroms historiques flottant partout et pourtant paraissant oubliée, manquant d’un calme nécessaire pour en méditer l’effet ? Un sentiment de ‘gêne’ inonde ainsi le cahier bleu, exacerbé par un sentiment de relative non-appartenance aux lieux visités (43), malgré les ‘images’ qui reviennent ou de films, de scènes télévisées, ou de lectures de passages bibliques ou poétiques, Jaccottet pensant à Celan, à ses propres deuils (L’Effraie, L’Ignorant, etc.), citant plusieurs passages de l’Ancien Testament qui ‘n’offre que trop d’exemples encourageants à l’intransigeance actuelle d’Israël’ (51) ou, bien sûr, à celle, aujourd’hui, du Hamas ou des ayatollahs iraniens. Un long passage venant du chapitre XI des Juges souligne à quel point de telles rigidités et pertes de compassion puisent profond dans la psyché, peut-être, de tout homme (58-60). Si Jaccottet accepte comme incontournable, profondément et, quelque part de façon transformationnelle, vrai, le récit du Christ qui ‘vit l’Esprit de Dieu descendre sur lui comme une colombe’ au moment d’être baptisé dans le Jourdain par Jean – ‘on ne peut pas faire comme si cela n’avait pas eu lieu, ajoute-t-il, ni, plus tard, la rencontre d’Emmaüs’ 51-2) – reste qu’il est hanté par l’idée que la guerre est un ‘mal irrémédiable’ (51). C’est ce nœud indénouable au cœur d’Israël, cahier bleu qui rend digne et substantielle, malgré les doutes de Jaccottet, l’inscription de son énigme désespérante vécue comme à peine concevablement surmontable.

 

En effet toute l’œuvre de Jaccottet constitue secrètement un ‘chant d’en bas’, comme il écrit en 1977, site d’une ‘leçon’ difficilement digérée. Un non-savoir persiste à la racine de son langage, inhérent à tout acte de ‘parler’, un abîme s’ouvrant dans chaque mot face à la réalité qu’il voudrait capter. ‘Faire de son mieux avec ce qu’on a et ce qu’on est’ reste le mantra compensatoire d’Israël, cahier bleu, tout comme partout ailleurs, dans, à titre d’exemple, Cahier de verdure (1990) où quelques fleurs, ‘séneçon, berce, chicorée’ offrent leur fragile mais belle ‘réponse, au bord du chemin’ dans un moment de haute crise spirituelle. Ce peu, cet apparent minimum, permettant, générant ce résidu d’énergie, de vision, même, au sein d’un quasi-aveuglement, d’un désespoir, rallumant la braise de ce désir qui résiste à son extinction, possibilisant un ‘soulèvement au-dessus de moi’ (65), luttant toujours ‘bas’ mais conscient de la force, la promesse, la transformation que savent produire un ‘sourire’, un peu de compassion, ‘un geste de bonté vraie’ (78), ‘une sorte de dernier espoir espéré’, une amicalité, enfin, ceci ‘indépendamment de toute appartenance à un groupe et de tout programme’ (78).

 

Onze ans après cette visite, Jaccottet ajoute une très courte postface au texte achevé en 1997. Il y dit : ‘Il est étrange que ce long conflit, alors que je n’ai de liens vraiment personnels avec quiconque, d’un côté ou de l’autre, ait pesé à ce point sur mon esprit tout au long de ces dernières années. C’est peut-être qu’il est exemplaire de l’absurdité douloureuse, féroce, de tant d’autres guerres ?’ (81). Et il ajoute : ‘Je souffre pour un peuple humilié. La voix de son grand poète Mahmoud Darwich me touche profondément. Puis, à la fin d’un défilé parisien pour la Palestine, quand des extrémistes déploient une banderole souillée par l’ignoble inscription « Mort aux Juifs », je bute, une fois de plus, sur l’inextricable’ (82). Rien d’étonnant de le voir enfin finir son texte dans l’incertitude de ses ‘appréhensions’, se demandant, nous demandant aujourd’hui, ‘mais quelles pensées aideront désormais ?’ (82). Une réinvention de l’humain sans doute, un retour au ‘mystère originel’ de tout l’incarné ?

 

Michaël Bishop

 

Philippe Jaccottet, Israël, cahier bleu, Fata Morgana, nouvelle édition juillet 2025, 85 p., 17€